— Peut-être, admit Mr Norrell. Mais ce que vous suggérez est impossible. Je ne veux pas, je ne peux pas commencer tant que vous n’aurez pas quitté la pièce.
Pauvre Drawlight ! Il n’avait aucun moyen de forcer le magicien à commencer sa magie contre sa volonté, mais avoir attendu aussi longtemps pour assister à des enchantements pour ensuite s’en voir exclure ! C’était plus qu’il n’en pouvait supporter. Même Mr Lascelles, ayant espéré assister à une séance d’un ridicule achevé dont il eût pu se gausser, était un tantinet dépité.
Dès qu’ils eurent quitté les lieux, Mr Norrell se leva avec lassitude de son fauteuil et sortit un volume qu’il avait pris avec lui. Il l’ouvrit à un endroit marqué par ses soins avec une lettre pliée et le posa sur un guéridon afin de l’avoir sous la main s’il avait besoin de le consulter. Puis il se mit à réciter une incantation.
L’effet fut quasi immédiat : soudain une tache verte apparut là où il n’y avait rien de vert auparavant, tandis qu’un parfum doux et frais, tel celui des bois et des prairies, envahissait la pièce. Mr Norrell se tut.
Quelqu’un se tenait au milieu du salon : un personnage grand et de belle apparence, à la peau blanche et sans une imperfection, avec une énorme masse de cheveux, aussi clairs et brillants que du duvet de chardon. Ses yeux bleus et froids étincelaient, et ses longs sourcils noirs se terminaient en se retroussant vers le haut. Il était vêtu exactement comme tout gentleman, sauf que son habit était du vert le plus tendre qu’on pût imaginer, de la couleur des feuilles au début de l’été.
— Ô Lar ! commença Mr Norrell d’une voix chevrotante. Ô Lar ! Magnum opus est mihi tuo auxilio. Haec virgo mortua est et familia ejus eam ad vitam redire vult.[28]
Mr Norrell montrait du doigt la forme sur le lit.
À la vue de Miss Wintertowne, le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon devint tout d’un coup fébrile. Il étendit les mains dans un geste de plaisir étonné et se mit à baragouiner en latin à toute allure. Mr Norrell, qui était plus accoutumé à voir le latin écrit ou imprimé dans les livres, s’aperçut qu’il ne pouvait pas suivre quand cette langue était parlée aussi vite, même s’il reconnaissait quelques mots ici et là, tels que « formosa » et « venusta »[29], qui sont relatifs à la beauté féminine.
Mr Norrell attendit que l’extase du gentleman se fût calmée, puis il dirigea l’attention de ce dernier vers le miroir au-dessus de la cheminée : apparut la vision de Miss Wintertowne suivant un étroit sentier caillouteux dans un sombre paysage montagneux.
— Ecce mortua inter terram et caelum ! récita Mr Norrell. Scito igitur, ô Lar, me ad hanc magnamoperam te elegisse quia ?…[30]
— Oui, oui ! cria le gentleman, passant brusquement à la langue anglaise. Vous avez choisi de m’invoquer parce que mon génie de la magie dépasse celui de toute ma race. Parce que j’ai été le serviteur et le confident de Thomas Godbless, de Ralph Stokesey, de Martin Pale et du roi Corbeau. Parce que je suis vaillant, chevaleresque, généreux et aussi beau que le jour est long ! C’est entendu ! C’eût été de la démence d’invoquer quelqu’un d’autre ! Nous savons tous les deux qui je suis. La question est : qui diable êtes-vous ?
— Moi ? dit Mr Norrell, ahuri. Je suis le plus grand magicien de notre ère !
Le gentleman arqua un sourcil parfait, signifiant ainsi qu’il était surpris de l’entendre. Lentement, il fit le tour de Mr Norrell, le considérant sous tous les angles. Puis, geste des plus déconcertants, il arracha la perruque de Mr Norrell de sa tête et regarda dessous, comme si Mr Norrell était une marmite sur le feu, et qu’il souhaitât savoir ce qu’il y avait à souper.
— Je… je suis celui qui est destiné à rendre la magie à l’Angleterre ! balbutia Mr Norrell, récupérant sa perruque et la remettant en place, légèrement de guingois, sur sa tête.
— Eh bien, à l’évidence vous l’êtes ! acquiesça le gentleman. Sinon je ne serais pas là ! Vous ne vous figurez pas que je perdrais mon temps avec un sorcier des haies à trois pennies, si ? Or qui êtes-vous donc ? C’est ce que je désire savoir. Quels enchantements avez-vous jetés ? Qui était votre maître ? Quels pays enchantés avez-vous visités ? Quels ennemis avez-vous vaincus ? Qui sont vos alliés ?
Mr Norrell était extrêmement surpris de se voir poser tant de questions et il n’était aucunement préparé à y répondre. Il flancha et hésita, avant de se raccrocher finalement à la seule pour laquelle il avait une réponse sensée.
— Je n’ai pas eu de maître. J’ai appris seul.
— Et comment ?
— Dans les livres.
— Dans les livres !
Cela sur un ton de profond mépris.
— Oui, bien sûr. Les livres parlent beaucoup de magie de nos jours. Certes, les trois quarts sont ineptes. Nul ne sait mieux que moi combien on imprime d’inepties dans les livres. Cependant, ils contiennent aussi quantité d’informations utiles, et il est surprenant, dès qu’on a un peu étudié, de commencer à voir…
Mr Norrell s’échauffait pour son sujet, mais le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon n’avait jamais la patience d’écouter les autres, aussi l’interrompit-il.
— Suis-je le premier de ma race que vous ayez vu ?
— Ah, oui !
Cette réponse eut l’heur de plaire au gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon ; il sourit.
— Et alors ! Si je devais accepter de ramener cette jeune femme à la vie, quelle serait ma récompense ?
Mr Norrell s’éclaircit la voix.
— Quel genre de chose… ? commença-t-il d’une voix un peu rauque.
— Oh ! Je ne suis pas difficile ! s’écria le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon. Mes souhaits sont des plus raisonnables. Par bonheur, je suis entièrement dépourvu d’avidité et d’ambitions sordides. Vraiment, vous vous apercevrez que ma proposition est bien plus à votre avantage qu’au mien, si désintéressée est ma nature ! J’aimerais seulement qu’il me soit permis de vous aider dans toutes vos entreprises, de vous conseiller en toutes matières et de vous guider dans vos études. Oh ! Et puis vous devez veiller à faire savoir au monde entier que vos plus importantes réalisations sont dues en grande partie à mon intervention !
Mr Norrell parut un brin souffrant. Il toussota et marmonna quelques mots sur la générosité du gentleman.
— Si j’étais le genre de magicien impatient de confier toutes ses affaires à un autre, alors votre offre serait la bienvenue. Malheureusement… je crains… Bref, je n’ai aucune intention de vous remployer… Ni aucun autre représentant de votre race.
Un long silence.
— Eh bien, en voilà une ingratitude ! déclara le gentleman avec froideur. Je me suis donné la peine de vous rendre cette visite. J’ai écouté avec le meilleur naturel qui soit votre ennuyeuse conversation. J’ai supporté patiemment votre ignorance des formes et des usages de la magie. Et maintenant vous dédaignez mes offres de service. D’autres magiciens, je puis vous le certifier, ont enduré toutes sortes de tourments pour obtenir mon aide. Je ferais peut-être mieux de parler avec l’autre. Il sait peut-être mieux que vous comment on s’adresse à des personnages de haut rang et de position supérieure. – Le gentleman parcourut la pièce du regard. – Je ne le vois pas. Où est-il donc ?
28
« Ô Lare, j’ai grand besoin de ton aide. Cette vierge est morte et sa famille veut qu’elle revienne à la vie. »
30
« Voici la morte entre ciel et terre ! Sache donc, ô Lare, que je t’ai choisi pour cette grande tâche parce que… »