Выбрать главу

Geoffrey ouvrit la porte du n°9 de Harley-street ; Sir Walter monta promptement à l’étage. Là, il passa devant le salon vénitien où Madame s’était tenue ce matin-là. Une sorte de pressentiment le poussa à y jeter un regard. Au premier abord, on eût cru qu’il n’y avait personne. Le feu s’éteignait dans l’âtre, créant une espèce de deuxième crépuscule à l’intérieur de la pièce. Nul n’avait encore allumé de lampe ni de chandelle. Puis il la vit.

Elle était assise très droite dans un fauteuil devant la fenêtre. Elle lui tournait le dos. Tout en elle était exactement pareil que lorsqu’il l’avait laissée le matin : le fauteuil, la posture, jusqu’aux plis de sa robe et de son châle.

Dès qu’il fut dans son bureau, il s’assit pour écrire un billet urgent à Mr Norrell.

Mr Norrell ne vint pas immédiatement. Une heure ou deux s’écoulèrent. Il arriva enfin avec une expression figée sur la figure. Sir Walter descendit l’accueillir dans le vestibule et lui raconta ce qui s’était passé. Il lui proposa ensuite de monter au salon vénitien.

— Oh ! s’exclama Mr Norrell. D’après ce que vous me décrivez, Sir Walter, je suis on ne peut plus certain qu’il n’est pas nécessaire de tourmenter Lady Pole. Voyez-vous, je crains ne rien pouvoir pour elle. Pour autant qu’il m’en coûte de vous dire cela, mon cher – car, comme vous le savez, j’aimerais toujours vous servir dans la mesure de mes possibilités –, quoi que ce fût qui ait pu affliger Madame, je ne crois pas que le remède soit au pouvoir de la magie.

Sir Walter soupira. Il passa sa main dans ses cheveux et eut l’air malheureux.

— Mr Baillie n’a rien trouvé d’anormal et j’ai donc pensé…

— Oh ! Ces circonstances, précisément, me convainquent que je ne saurais vous être d’aucune aide. La magie et la médecine ne sont pas toujours distinctes l’une de l’autre, contrairement à ce que vous semblez croire. Leurs domaines se chevauchent souvent. Une maladie peut avoir à la fois un traitement médical et un autre magique. Si Madame était vraiment souffrante ou si, Dieu nous en préserve !, elle devait mourir deux fois, alors, certes, on aurait la magie pour la guérir ou la ramener à la vie. Cependant, pardonnez-moi, Sir Walter, ce que vous m’avez décrit suggère un mal spirituel plutôt que physique et, comme tel, il ne relève ni de la magie ni de la médecine. Je ne suis pas expert en ces matières, mais peut-être pourrait-on trouver un prêtre, ce qui conviendrait mieux ?

— Lord Castlereagh pensait… Je ne sais si c’est vrai… Lord Castlereagh pensait donc que, puisque Lady Pole doit sa vie à la magie… J’avoue que je ne l’ai pas très bien compris, néanmoins je crois qu’il voulait dire que, puisque la vie de Madame dépend de la magie, elle n’est susceptible de ne répondre qu’à la magie.

— Vraiment ? Lord Castlereagh a dit cela ? Oh ! Il se trompe du tout au tout. Qu’il ait pu le penser, voilà qui m’intrigue. Il s’agit là de ce qu’on appelait jadis l’« hérésie méraudienne[48] ». Un abbé de Rievaulx, du XIIe siècle, se consacra à sa destruction et fut canonisé par la suite. Bien entendu, la théologie de la magie n’a jamais été un de mes thèmes préférés ; pourtant, je crois ne pas me tromper en soutenant que dans le soixante-neuvième chapitre des Trois États perfectibles de l’être de William Pantler[49]

Mr Norrell paraissait prêt à se lancer dans un de ses longs et ennuyeux discours sur l’histoire de la magie anglaise, remplis de références à des ouvrages dont nul n’avait jamais entendu parler. Sir Walter l’interrompit :

— Oui, oui ! Avez-vous une idée de l’identité du personnage à la redingote verte et aux cheveux d’argent ?

— Oh ! s’exclama Mr Norrell. Vous croyez qu’il y avait quelqu’un, alors ? Cela me paraît des plus improbable. Ne pourrait-il s’agir plutôt, par exemple, d’un peignoir oublié à une patère par la négligence d’un domestique ? Juste à l’endroit où l’on s’attend le moins à le voir ? J’ai moi-même souvent été fort effrayé par cette perruque que vous apercevez en ce moment sur ma tête. Lucas doit la ranger chaque soir – il le sait –, pourtant, plusieurs fois déjà, il l’a laissée sur son champignon, sur le rebord de cheminée, où elle se reflète dans le miroir au-dessus et n’évoque rien tant que deux messieurs qui s’entendent pour comploter dans mon dos.

Mr Norrell cligna rapidement ses petits yeux en direction de Sir Walter. Puis, après avoir répété qu’il ne pouvait rien faire, il souhaita le bonsoir à Sir Walter et quitta les lieux.

Mr Norrell rentra tout droit chez lui. Dès qu’il eut regagné sa maison de Hanover-square, il monta aussitôt à un petit bureau au deuxième étage. C’était une pièce tranquille à l’arrière de la demeure, qui donnait sur le jardin. Les domestiques n’y pénétraient jamais quand il y travaillait ; même à Childermass il fallait une raison particulièrement pressante pour le déranger dans sa retraite. Bien que Mr Norrell les avertît rarement du moment où il avait l’intention d’utiliser ce petit bureau, l’une des règles de la maison voulait que celui-ci fût toujours tenu prêt à l’accueillir. À cet instant, un feu joyeux brûlait dans la cheminée et toutes les lampes étaient allumées, mais on avait oublié de tirer les rideaux et, en conséquence, la fenêtre était devenue un miroir noir où la pièce se reflétait.

Mr Norrell s’installa à son bureau, face à la fenêtre. Il ouvrit un gros volume, un de ceux, nombreux, qui étaient posés devant lui, et se mit à murmurer une formule magique.

Une braise qui tomba de la grille du fourneau, une ombre mouvante sur les murs lui firent lever les yeux. Il aperçut son propre reflet alarmé dans la fenêtre sombre, puis discerna une silhouette postée derrière lui : une tête argentée, auréolée d’une masse de cheveux brillants.

Sans daigner se retourner, Mr Norrell s’adressa au reflet dans la fenêtre d’un ton acerbe et ulcéré.

— Quand tu disais que tu prendrais la moitié de la vie de la demoiselle, je pensais que tu lui permettrais de rester avec ses amis et sa famille pendant la moitié de soixante-quinze ans. Je pensais qu’on conclurait simplement à sa mort !

— Je n’ai jamais dit cela.

— C’est de la tricherie ! Tu ne m’as pas du tout aidé ! Tu risques de tout compromettre par tes subterfuges ! s’écria Mr Norrell.

Le personnage reflété dans la fenêtre émit un son désapprobateur.

— J’avais espéré vous trouver plus raisonnable à notre seconde rencontre. Au lieu de quoi vous vous montrez plein d’arrogance et d’un courroux démesuré à mon égard ! Pour ma part, j’ai respecté les conditions de notre accord ! J’ai fait ce que vous demandiez et n’ai rien pris qu’il ne m’appartînt de prendre ! Si vous vous souciiez réellement du bonheur de Lady Pole, vous vous réjouiriez qu’elle se retrouve maintenant au milieu d’amis qui l’admirent et l’estiment sincèrement !

— Oh ! Pour ce qui est de cela, rétorqua Mr Norrell avec mépris, je ne m’en soucie guère. Qu’est le destin d’une jeune femme, comparé au succès de la magie anglaise ? Non, c’est son époux qui m’intéresse, l’homme pour qui j’ai accompli tout cela ! Il est abattu par ta perfidie. Et s’il ne s’en remettait pas ? Et s’il devait donner sa démission du gouvernement ? Je ne pourrais peut-être jamais trouver un autre allié aussi disposé à m’aider[50]. Je n’aurai certainement jamais plus un ministre qui me soit aussi redevable !

вернуться

48

Cette théorie, qui fut exposée pour la première fois par Meraud, un magicien cornique du XIIe siècle, a connu de nombreuses variantes. Sous sa forme la plus extrême, elle implique la croyance que quelqu’un qui a été guéri, sauvé ou ramené à la vie par la magie n’est plus sujet de Dieu et de son Église, alors qu’il peut devoir toute sorte d’allégeance au magicien ou à la fée qui l’a aidé.

Meraud fut arrêté et traduit devant Stephen, roi de l’Angleterre du Sud, et ses évêques, lors d’un concile qui se tint à Winchester. Meraud fut marqué au fer, fouetté et à moitié dévêtu. Puis il fut banni. Les évêques interdirent qu’on lui portât secours. Meraud tenta de se rendre à pied de Winchester à Newcastle, où se trouvait le château du roi Corbeau. Il expira en chemin.

La croyance, répandue en Angleterre du Nord, que certaines catégories d’assassins n’appartiennent ni à Dieu ni au Diable, mais au roi Corbeau, est une autre forme de l’« hérésie méraudienne ».

вернуться

49

Trois États perfectibles de l’être de William Pantler, Henry Lintot éd., Londres, 1735. Les trois êtres perfectibles sont les anges, les hommes et les fées.

вернуться

50

Il est clair d’après ces paroles que Mr Norrell ne comprenait pas encore en quelle grande estime les ministres le tenaient dans leur ensemble, ni combien ils étaient pressés de recourir à ses services dans la guerre.