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— Son époux, n’est-il pas ? Eh bien, je l’élèverai à quelque position éminente ! Je le ferai beaucoup plus grand que tout ce qu’il pourrait atteindre par sa propre industrie. Il sera Premier ministre. Pourquoi pas empereur de Grande-Bretagne ? Cela vous conviendrait-il ?

— Non, non ! se récria Mr Norrell. Tu ne comprends pas ! Je veux seulement qu’il soit content de moi et qu’il parle aux autres ministres pour les convaincre du grand bien que ma magie peut apporter au pays !

— Que vous préfériez l’aide de cet homme à la mienne est un mystère pour moi, déclara dédaigneusement le personnage reflété dans la fenêtre. Que connaît-il donc à la magie ? Rien ! Moi, je puis vous apprendre à soulever des montagnes pour écraser vos ennemis ! Je puis faire chanter les nuées à votre approche. Je puis aussi appeler le printemps quand vous arrivez et l’hiver quand vous partez. Je puis…

— Ah, oui ! Et tout ce que tu désires en retour, c’est de soumettre la magie anglaise à tes caprices ! Tu arracheras les Anglais et les Anglaises à leurs foyers pour transformer l’Angleterre en un lieu réservé à ta race dégénérée ! Le prix de ton aide est trop élevé pour moi !

Le personnage reflété dans la fenêtre ne répondit pas directement à ces accusations. Un bougeoir bondit soudain de sa place sur un guéridon et traversa la pièce, brisant un miroir sur le mur opposé, ainsi qu’un petit buste en porcelaine de Thomas Lanchester.

Puis tout redevint silencieux.

Mr Norrell resta assis, tremblant d’effroi. Il baissa les yeux sur les livres étalés sur son bureau, mais s’il lisait, alors c’était d’une manière connue seulement des magiciens, car son regard ne parcourait pas la page. Après un intermède de quelques instants, il releva la tête. Le personnage reflété dans la fenêtre avait disparu.

Tous les projets concernant Lady Pole tombèrent à l’eau. Le mariage – qui quelques courtes semaines durant avait paru prometteur aux deux conjoints – ne suscita plus qu’indifférence et silence de son côté à elle et tourment et affliction de son côté à lui. Loin de devenir une figure de proue du beau monde, elle refusait de sortir. Personne ne lui rendait visite, et le beau monde l’oublia très vite.

Les domestiques de Harley-street hésitaient de plus en plus à entrer dans la pièce où elle se tenait, bien qu’aucun d’eux n’eût su expliquer pourquoi. La vérité était qu’il rôdait autour de Lady Pole le très faible écho d’une cloche. Un vent glacé semblait souffler de loin sur elle et faisait frissonner tous ceux qui l’approchaient. Aussi restait-elle assise, heure après heure, enroulée dans son châle, sans bouger ni parler, tandis que les mauvais rêves et les ténèbres s’amassaient autour de son fauteuil.

10

Les Peep-O’Day Boys

Février 1808

Curieusement, nul ne s’avisa que l’étrange mal qui affectait Madame était à peu près identique à celui qui affectait Stephen Black. Il se plaignait lui aussi de la fatigue et du froid et, les rares fois où l’un ou l’autre prononçait quelques mots, tous deux parlaient bas, d’une voix lasse.

Au fond, peut-être n’était-ce pas si curieux. Les trains de vie différents d’une dame et d’un majordome tendent à masquer les similitudes de leurs situations réelles. Un majordome a son travail, qu’il doit accomplir. À la différence de Lady Pole, Stephen n’était pas autorisé à rester assis oisivement devant la fenêtre, heure après heure, sans parler. Des symptômes élevés à la dignité d’un mal chez Lady Pole étaient écartés comme un simple découragement chez Stephen.

John Longridge, le chef cuisinier de Harley-street, souffrait de découragement depuis plus de trente ans ; il fut prompt à saluer en Stephen un nouveau venu dans la franc-maçonnerie de la mélancolie. Il était heureux, le bougre, d’avoir un compagnon d’infortune. Les soirs où Stephen s’asseyait à la table de la cuisine, la tête enfouie dans les mains, John Longridge venait s’installer en face de lui et se mettait à s’apitoyer sur son sort.

— Je compatis, monsieur, oui, je compatis. Le découragement, monsieur Black, est le pire tourment dont un homme puisse souffrir. Parfois, il me semble que tout Londres ressemble à une purée de pois cassés froide, à la fois par la couleur et la consistance. Je vois des gens aux têtes de purée de pois cassés froide avec des mains de purée de pois cassés froide suivre des rues de purée de pois cassés froide. Ah, pauvre de moi ! Je me sens mal, alors ! Le soleil, là-haut dans le ciel, est froid, gris et impur, et n’a pas le pouvoir de me réchauffer. Vous sentez-vous souvent glacé, monsieur ? – John Longridge posait la main sur celle de Stephen : – Ah, monsieur Black ! vous êtes froid comme une tombe.

Stephen avait l’impression d’être un somnambule. Il ne vivait plus ; il rêvait seulement. Il rêvait de la maison de Harley-street et des autres domestiques. Il rêvait de son travail, de ses amis et de Mrs Brandy. Parfois, il rêvait de choses très étranges – de choses qu’il savait, dans un repli glacé de son être, ne pas devoir exister. Il pouvait longer un corridor ou monter un escalier de Harley-street, tourner et voir d’autres corridors et d’autres escaliers s’enfuir au loin – des corridors et des escaliers absents à l’origine. La maison de Harley-street avait été fortuitement logée à l’intérieur d’un édifice bien plus vaste et plus ancien. Les corridors à la voûte en pierre étaient pleins de poussière et de ténèbres. Les escaliers et les sols étaient si usés et si inégaux qu’ils ressemblaient davantage à des pierres trouvées dans la nature qu’à des ouvrages de l’architecture. Mais le plus étrange de tout dans ces vestibules fantomatiques, c’était qu’ils étaient familiers à Stephen. Sans comprendre pourquoi ni comment, il se surprenait à penser : « Oui, juste au coin se trouve la Salle d’armes est ». Ou encore : « Cet escalier mène à la Tour de l’Éventreur. »

Chaque fois qu’il voyait ces corridors ou, comme cela lui arrivait parfois, imaginait leur présence sans les percevoir réellement, il se sentait un tantinet plus vivant, un tantinet plus proche de son ancien soi. Quelle que fût la part de son être qui se fût fermée (son âme ? son cœur ?), elle s’ouvrait de l’épaisseur d’un cheveu, et la pensée, la curiosité et les sentiments recommençaient à l’animer. Quant au reste, rien ne l’amusait, rien ne le satisfaisait. Tout n’était qu’ombres, vide, échos et poussière.

Son esprit agité le poussait quelquefois à entreprendre de longues promenades solitaires par les sombres rues d’hiver autour de Mayfair et de Piccadilly. Lors d’une telle soirée, à la fin février, il se retrouva devant la buvette de Mr Wharton, dans Oxford-street. Il connaissait bien cet établissement. La salle à l’étage accueillait les Peep-O’Day Boys[51], un club réservé à l’aristocratie des domestiques masculins des grandes maisons londoniennes. Le valet de chambre de Lord Castlereagh en était un membre éminent ; le cocher du duc de Portland en était un autre, ainsi que Stephen. Les membres du Peep-O’Day se retrouvaient le troisième mardi du mois et partageaient les plaisirs des membres d’un quelconque autre club londonien ; ils buvaient et se restauraient, jouaient, discutaient politique ou parlaient de leurs maîtresses. D’autres soirs du mois, les Peep-O’Day Boys qui se trouvaient par hasard sans engagement avaient l’habitude de se rendre à l’étage de la buvette de Mr Wharton afin de se délasser en compagnie de leurs pairs. Stephen entra donc et gravit l’escalier menant à l’étage.

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51

« Gars du Point-du-jour » (N.d.T.).