Cette salle offrait un aspect similaire à la partie correspondante de tout établissement semblable de la ville. Elle était lambrissée de bois sombre, et aussi enfumée que le sont habituellement les lieux de rendez-vous de la moitié masculine de la société. Des cloisons du même bois divisaient la salle en boxes, afin que les habitués pussent profiter d’un petit monde clos bien à eux. Le plancher nu était agrémenté de sciure fraîche tous les jours. Des nappes blanches recouvraient les tables, et les lampes à pétrole étaient tenues propres, leurs mèches coupées à neuf. Stephen s’installa dans un des boxes et commanda un porto, qu’il fixa ensuite d’un air maussade.
Chaque fois qu’un des membres du Peep-O’Day passait devant le box de Stephen, il s’arrêtait pour échanger un mot avec ce dernier, et lui levait une main pour le saluer sans enthousiasme. Ce soir-là, pourtant, il ne se donna même pas la peine de répondre. Cela s’était déjà produit, oh ! deux ou trois fois, quand soudain Stephen entendit clairement chuchoter :
— Vous avez raison de les dédaigner ! En effet, au bout du compte, que sont-ils, sinon des laquais et des hommes de peine ? Quand, avec mon aide, vous serez élevé à votre légitime place, au sommet de la noblesse et de la grandeur, il vous sera d’un immense réconfort de vous rappeler que vous avez repoussé leur amitié avec mépris !
Ce n’était qu’un chuchotement, pourtant Stephen l’entendait très clairement au-dessus des voix et des rires des membres du Peep-O’Day et des autres messieurs présents. Bizarrement, l’idée lui vint que ce murmure aurait pu traverser la pierre, le fer ou le cuivre ; il aurait pu provenir d’un millier de pieds sous terre et on l’aurait tout de même entendu. Il aurait pu briser des pierres précieuses et rendre fou.
Ce phénomène était si extraordinaire que Stephen sortit momentanément de sa léthargie. Pris de la curiosité de savoir qui avait parlé, il promena vivement ses regards autour de la salle, mais ne vit personne qu’il ne connaissait pas. Alors, il passa la tête par-dessus la cloison pour inspecter le box voisin, lequel contenait un personnage d’un aspect saisissant. Celui-ci semblait tout à fait à son aise. Ses bras étaient posés sur le haut de la cloison, et ses pieds bottés sur la table. Il présentait plusieurs traits remarquables ; le principal restait une crinière de cheveux argentés, aussi doux, aussi clairs et brillants que du duvet de chardon. Il adressa un clin d’œil à Stephen, puis se leva de son box et vint s’asseoir dans celui de Stephen.
— Autant vous dire, commença-t-il d’un ton hautement confidentiel, que cette cité n’a pas conservé le centième de son ancienne splendeur ! J’ai été sérieusement déçu depuis mon retour. Jadis, contempler Londres, c’était contempler une forêt de tours, de clochetons et de flèches. Les étendards et les oriflammes multicolores qui flottaient de leurs sommets éblouissaient l’œil ! De tous côtés, on apercevait des sculptures de pierre aussi fines que des osselets et aussi ondoyantes que l’eau vive. Certaines maisons étaient ornées de dragons, de griffons et de lions de pierre, symboles de la sagesse, du courage et de la férocité de leurs occupants, tandis qu’on pouvait trouver dans les jardins de ces mêmes maisons dragons, griffons et lions de chair et de sang, enfermés dans de solides cages. Leurs grondements, qui retentissaient distinctement jusque dans la rue, remplissaient de crainte les cœurs pusillanimes. Dans chaque église reposait un saint bienheureux, réalisant des miracles d’heure en heure sur l’ordre de la populace. Chaque saint était enfermé en un cercueil d’ivoire, lequel était caché dans un sarcophage constellé de pierreries, qui à son tour était exposé dans un somptueux tombeau d’or et d’argent brillant nuit et jour à la lueur de mille chandelles de cire ! Quotidiennement avait lieu une magnifique procession pour célébrer l’un ou l’autre de ces saints bienheureux, et la renommée de Londres courait d’un monde l’autre ! Certes, à cette époque, ses habitants avaient coutume de venir me consulter sur la construction de leurs églises, l’aménagement de leurs jardins, la décoration de leurs demeures. S’ils se montraient respectueux dans leurs suppliques, je leur étais généralement de bon conseil. Oh, oui ! Quand Londres me devait son apparence, elle était belle, grandiose, incomparable. Mais aujourd’hui…
Il eut un geste éloquent, comme s’il avait réduit Londres à une boule de papier dans sa main et l’avait jetée au loin.
— Que vous avez l’air sot quand vous me regardez ainsi ! Je me suis donné tant et plus de mal afin de vous rendre visite, et vous restez assis là, silencieux et maussade, la bouche grande ouverte ! Vous êtes surpris de me voir, sans doute, mais est-ce là une raison pour oublier vos bonnes manières ? Bien entendu, déclara-t-il avec l’air de qui ferait une grande concession, les Anglais sont souvent toute stupéfaction en ma présence – il s’agit là de la chose la plus naturelle au monde –, néanmoins vous et moi sommes de tels amis que j’estime mériter un meilleur accueil que cela !
— Nous connaissons-nous, monsieur ? s’enquit Stephen avec étonnement. J’ai certainement rêvé de vous. J’ai rêvé que vous et moi nous trouvions ensemble dans un immense manoir aux corridors interminables et poussiéreux !
— Nous connaissons-nous, monsieur ? railla le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon. Voyons donc ! Quelle ineptie ! Comme si nous n’assistions pas aux mêmes fêtes, bals et réceptions tous les soirs depuis des semaines !
— Assurément dans mes rêves…
— Je n’avais jamais imaginé que vous pourriez être si obtus ! s’écria le gentleman. Illusions-perdues n’est pas un rêve ! C’est le plus ancien et le plus beau de mes manoirs – qui sont nombreux – et il est tout aussi réel que Carlton House[52]. Il l’est même bien davantage ! Une bonne partie de l’avenir m’est connue, et je puis vous annoncer que Carlton House sera rasé dans vingt ans et que la City de Londres durera, oh ! à peine deux mille ans de plus, tandis qu’Illusions-perdues restera debout jusqu’à la prochaine ère du monde ! – Il eut l’air grotesquement content à cette idée, et il faut dire, en effet, que son attitude naturelle semblait inspirée par une extrême autosatisfaction. – Non, non, il ne s’agit pas de rêve. Vous êtes simplement victime d’un enchantement qui vous ramène chaque soir à Illusions-perdues pour participer à nos Menus Plaisirs !
Stephen fixa le gentleman sans comprendre. Puis, se rappelant qu’il devait se défendre ou donner prise aux accusations de maussaderie et de mauvaises manières, il rassembla ses esprits et balbutia :
— Et… et est-ce vous qui m’avez enchanté, monsieur ?
— Naturellement !
À la mine ravie avec laquelle il répondit, il était clair que le gentleman aux cheveux comme du duvet du chardon estimait avoir accordé la plus grande des faveurs à Stephen en l’enchantant. Stephen l’en remercia poliment.
— … bien que je ne puisse imaginer, ajouta-t-il, ce qui me vaut une telle bonté de votre part. Je suis sûr de ne la mériter en rien.
— Ah ! s’exclama le gentleman, ravi. Vos manières sont excellentes, Stephen Black ! Vous pourriez enseigner à ces orgueilleux d’Anglais une chose ou deux sur le respect dû aux personnes de qualité. Vos manières finiront par vous porter bonheur !
— Et ces guinées d’or dans la caisse de Mrs Brandy, reprit Stephen, étaient-elles à vous aussi ?
— Oh ! Venez-vous seulement de le comprendre ? Notez l’intelligence dont j’ai fait preuve ! Me souvenant de tout ce que vous m’avez conté sur le fait que vous êtes cerné nuit et jour par des ennemis qui vous veulent du mal, j’ai confié l’argent à une amie qui vous est chère. Alors quand elle vous épousera, l’argent sera vôtre.