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— Comment avez-vous…, commença Stephen avant de s’interrompre.

Manifestement, le gentleman n’ignorait aucun aspect de son existence, et rien non plus dans quoi il ne se sentît pas en droit de s’immiscer.

— Vous vous méprenez sur mes ennemis, monsieur, reprit-il. Je n’en ai aucun.

— Mon cher Stephen ! s’écria le gentleman, au comble du divertissement. Bien sûr que vous avez des ennemis ! Le premier d’entre eux est ce méchant homme qui est votre maître et l’époux de Lady Pole ! Il vous contraint à être son domestique et à exécuter ses ordres nuit et jour. Il vous impose des tâches absolument déplacées pour un personnage de votre beauté et de votre qualité. Et pourquoi fait-il cela ?

— Je présume, parce que…, tenta Stephen.

— Précisément ! le coupa le gentleman d’un ton triomphant. Parce que, dans la bassesse de sa cruauté, il vous a capturé et mis dans les chaînes, et maintenant il triomphe de vous, gambadant et hurlant d’un rire méchant de vous voir dans pareille détresse !

Stephen ouvrit la bouche pour protester que Sir Walter Pole n’avait jamais commis aucun de ces actes ; qu’il avait toujours traité Stephen avec amabilité et affection ; que, lorsque Sir Walter était plus jeune, il avait versé de l’argent, malgré ses maigres moyens, afin que Stephen pût aller à l’école et que, plus tard, alors que Sir Walter était encore plus pauvre, ils avaient souvent partagé table et feu. Quant à triompher de ses ennemis, Stephen avait rarement vu Sir Walter arborer un petit sourire d’autosatisfaction quand il pensait avoir marqué un point contre ses adversaires politiques ; il ne l’avait jamais vu non plus gambader ni hurler de rire. Stephen s’apprêtait à dire tout cela, quand le son du mot « chaînes » sembla le foudroyer. Soudain, en imagination, il vit un lieu obscur – un terrible lieu, un lieu plein d’horreur – un lieu clos, étouffant, fétide. Des ombres se mouvaient dans les ténèbres, et l’on entendait le glissement et le cliquetis de lourdes chaînes de fer. Ce que signifiait cette image ou quelle était sa provenance, il n’en avait pas la moindre idée. Il ne pensait pas que ce pût être un souvenir. Il était certain de n’avoir jamais été dans un endroit pareil.

— … S’il devait découvrir un jour que vous et elle lui échappez chaque soir pour être heureux dans ma demeure, eh bien, il succomberait sur-le-champ à une crise de jalousie et tenterait sans doute de vous tuer tous les deux. Cependant, n’ayez crainte, mon cher, mon très cher Stephen ! Je veillerai à ce qu’il ne s’aperçoive de rien. Oh ! Comme je déteste les individus aussi égoïstes ! Pour ma part, je sais ce que c’est que d’être dédaigné et offensé par les orgueilleux Anglais et contraint d’accomplir des tâches qui sont au-dessous de moi. Je ne puis supporter de voir ce destin vous échoir ! – Le gentleman se tut pour caresser la joue et le front de Stephen de ses doigts blancs et glacés, ce qui produisit un étrange fourmillement sous la peau de celui-ci. – Vous ne sauriez imaginer le vif intérêt que je vous porte, et quelle impatience est la mienne de vous rendre un service durable ! Voilà pourquoi j’ai conçu un plan pour vous faire roi de quelque royaume féerique !

— Je vous demande pardon, monsieur. Je pensais à autre chose. Roi, vous dites ? Non, monsieur. Je ne saurais être roi. Seule votre grande bonté envers moi vous pousse à juger cela possible. D’ailleurs, je crains fort que le pays des fées ne s’accorde pas tout à fait avec ma personne. Dès la première fois que je me suis rendu dans votre demeure, j’ai été sot et épais. Je suis las, matin, midi et soir, et ma vie m’est un fardeau. Sans doute la faute m’en revient-elle entièrement, mais les mortels ne sont peut-être pas faits pour la félicité féerique…

— Oh ! Simplement vous ressentez de la tristesse devant la morosité de l’Angleterre, comparée à la vie plaisante que vous menez dans ma demeure, où l’on donne sans cesse des bals et des banquets, et où tout le monde est paré de ses plus beaux atours !

— Vous avez sans doute raison, monsieur, mais si vous aviez le cœur de me délivrer de cet enchantement, je vous en serais très reconnaissant.

— Ah ! C’est impossible, déclara le gentleman. Ne savez-vous donc pas que mes ravissantes sœurs et cousines – pour chacune desquelles, je dois préciser, des rois se sont entretués et de vastes empires sont tombés en décadence – se disputent toutes pour savoir laquelle sera votre prochaine cavalière ? Que diraient-elles si je leur annonçais que vous ne reviendriez plus à Illusions-perdues ? Car, parmi mes nombreuses autres vertus, je suis un frère et un cousin des plus prévenants, et je m’efforce toujours de plaire aux femmes de ma maison quand cela m’est possible. Pour ce qui est de refuser de devenir roi, il n’est rien, je vous l’assure, de plus agréable que de voir tout le monde se prosterner devant soi et de s’entendre appeler par toutes sortes de titres de noblesse.

Il reprit ses louanges outrées de la beauté, du maintien digne et de la danse élégante de Stephen – qualités qu’il considérait comme essentielles pour le souverain d’un vaste royaume du monde des fées – et se mit à spéculer sur le royaume qui conviendrait le mieux à Stephen.

— Félicité-indicible est une belle contrée, avec des forêts sombres et impénétrables, des montagnes désertes et des mers infranchissables. Elle présente en outre l’avantage d’être privée de souverain actuellement. Enfin, elle a aussi l’inconvénient qu’on compte déjà vingt-six autres prétendants et que vous seriez plongé immédiatement au milieu d’une sanglante guerre civile, ce qui ne vous plairait peut-être guère. Alors il reste le duché de Grâce. Le présent duc n’a pas d’allié digne de ce nom. Oh ! Mais je ne saurais supporter de voir un de mes amis souverain d’un pays aussi misérablement petit que Grâce !

20

Le modiste improbable

Février 1808

Ceux qui avaient espéré que la guerre serait finie à présent que le magicien était entré en scène ne tardèrent pas à être déçus.

— La magie ! fulminait Mr Canning, le ministre des Affaires étrangères. Ne me parlez plus de magie ! C’est exactement comme le reste, plein de déconvenues et de contretemps…

Ce jugement n’était pas dénué d’une certaine pertinence, et Mr Norrell était toujours trop content de donner de longues et laborieuses explications sur les raisons qui rendaient une réalisation impossible. Une fois, au cours d’une de ces explications, il fit une déclaration qu’il devait regretter plus tard. Cela se passait à Burlington House ; Mr Norrell exposa à Lord Hawkesbury, le ministre de l’Intérieur[53], qu’on ne pouvait rien tenter étant donné que cela demanderait, oh ! au moins une douzaine de magiciens travaillant nuit et jour. Et de se lancer dans un long et ennuyeux monologue sur l’état pitoyable de la magie anglaise, en concluant par : « Je souhaiterais qu’il en fût autrement mais, Votre Seigneurie le sait bien, les plus talentueux de nos jeunes gens se tournent vers l’armée de terre, la Royal Navy et l’Église pour le choix de leurs carrières. Ma pauvre profession est tristement négligée. »

Et de pousser un grand soupir.

Mr Norrell n’attendait rien de ce discours, sinon peut-être attirer l’attention sur son prodigieux talent personnel. Malheureusement, Lord Hawkesbury entendit tout à fait autre chose.

— Oh ! s’exclama-t-il. Vous voulez donc dire qu’il nous faut davantage de magiciens ? Ah, oui ! je vois bien. Très bien. Une école, peut-être ? Ou une Société royale sous la protection de Sa Majesté ? Ma foi, monsieur Norrell, nous vous laisserons le soin des détails. Si vous aviez la bonté de nous rédiger un mémorandum sur le sujet, je serais heureux de le lire et de soumettre ses propositions aux autres ministres. Nous connaissons tous votre savoir-faire, si clair et à la fois si circonstancié, votre si belle écriture. Sans doute, monsieur, vous trouverons-nous bien quelques subsides. Quand vous aurez le temps, monsieur. Rien ne presse. Je sais que vous êtes occupé.

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53

Robert Banks Jenkinson, Lord Hawkesbury (1770-1828). À la mort de son père, en décembre 1808, il devint comte de Liverpool. Pendant les neuf années suivantes, il se révéla être un des plus fidèles partisans de Mr Norrell.