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Plutôt grand, il était considéré comme joli garçon. D’aucunes le trouvaient même beau, ce qui n’était aucunement l’opinion générale. Son visage avait deux défauts, un long nez et une expression ironique. Il est également vrai que ses cheveux avaient une teinte rousse et, ainsi que chacun sait, aucun roux ne peut jamais être vraiment qualifié de beau.

À l’époque de la mort de son père, il était très absorbé par le projet de convaincre certaine demoiselle de l’épouser. Quand il rentra de Shrewsbury le jour du décès paternel, et que les domestiques lui annoncèrent la nouvelle, sa première pensée fut de se demander quel effet celle-ci aurait sur sa demande en mariage. Y avait-il plus de chances que l’élue de son cœur dît oui à présent ? Ou moins de chances ?

Ce mariage aurait dû être l’affaire la plus facile à arranger. Tous leurs amis approuvaient l’union, et le frère de la demoiselle – son seul parent – était à peine moins ardent à l’appeler de ses vœux que Jonathan Strange lui-même. Certes, Laurence Strange avait de puissantes objections à la pauvreté de la fiancée, mais il s’était ôté tout pouvoir de soulever de sérieuses difficultés en se raidissant dans la mort.

Pourtant, alors que Jonathan Strange était le prétendant notoire de cette demoiselle depuis des mois, l’engagement – attendu d’heure en heure par toutes leurs relations – ne suivait pas. Non qu’elle ne l’aimât point ; il était absolument certain du contraire, néanmoins il lui semblait parfois qu’elle n’était tombée amoureuse de lui que dans le seul dessein de se quereller avec lui. Il était bien en peine de se l’expliquer. Il croyait avoir répondu à toutes ses demandes en manière de réforme de sa conduite. Son goût pour les cartes et autres sortes de jeux s’était réduit à quasiment néant. Désormais, il buvait très peu – guère plus d’un flacon par jour. Il lui avait promis de ne pas voir d’inconvénient à aller plus souvent à l’église si cela devait lui agréer – au moins, disons, une fois par semaine, deux fois si elle préférait –, mais elle prétendait laisser ces matières à l’appréciation de sa conscience, que ce n’était pas le genre de choses qui pouvaient être prescrites par autrui. Il savait qu’elle détestait ses fréquentes visites à Bath, Brighton, Weymouth et Cheltenham, et il lui assura qu’elle n’avait rien à craindre des femmes de ces lieux ; sans aucun doute charmantes, elles ne représentaient cependant rien pour lui. Elle répondit que ce n’était pas là ce qui l’inquiétait. L’idée ne lui avait pas même traversé l’esprit. Seulement, elle souhaitait qu’il trouvât une meilleure manière d’occuper son temps. Elle n’avait pas l’intention de lui faire la morale, et nul n’aimait mieux qu’elle une villégiature, mais une villégiature permanente ! Était-ce là réellement ce qu’il voulait ? Cela le rendait-il heureux ?

Il lui affirma qu’il était entièrement d’accord avec elle et que, au cours de l’année précédente, il avait sans cesse dressé des plans pour embrasser telle profession ou tel programme d’études. Ses plans étaient en soi très bons. Il songeait à rechercher un génie poétique sans ressources afin de devenir son protecteur ; à ramasser des fossiles sur la plage de Lyme Régis[55] ; à acquérir une fonderie ; à questionner une de ses connaissances sur les nouvelles méthodes d’agriculture ; à étudier la théologie et à achever la lecture d’un ouvrage fascinant sur la mécanique qu’il était quasi certain d’avoir posé sur un guéridon dans le coin le plus reculé de la bibliothèque de son père voilà deux ou trois ans. Toutefois, il s’avéra qu’il existait un obstacle à chacune de ces voies projetées. Les génies poétiques sans ressources étaient plus difficiles à trouver qu’il ne l’avait imaginé[56] ; les livres de droit étaient assommants ; il n’arrivait pas à se souvenir du nom de l’expert en agriculture et, le jour où il projetait de partir pour Lyme Régis, il pleuvait des cordes.

Et ainsi de suite. Il jura à la jeune demoiselle qu’il regrettait de tout son cœur de ne pas s’être engagé dans la Royal Navy bien des années plus tôt. Rien au monde ne lui eût mieux convenu ! Bien sûr, son père n’aurait jamais donné son accord, et il avait déjà vingt-huit ans. Il était bien trop tard pour embrasser une carrière d’officier de marine.

Cette jeune femme étrangement insatisfaite s’appelait Arabella Woodhope, et était la fille du défunt vicaire de Saint Swithin’s, à Clunbury[57]. Au moment du décès de Laurence Strange, elle rendait une visite prolongée à des amis du village de Gloucestershire, où son frère était vicaire. Son message de condoléances atteignit Strange le matin des obsèques. Il exprimait tous les sentiments appropriés : de la sympathie pour la perte qu’il venait d’éprouver, tempérée par une compréhension des nombreux manquements de Mr Strange dans son rôle de père. Un autre sentiment se glissait dans sa missive. Elle s’inquiétait pour lui. Elle regrettait son absence du Shropshire. Il ne lui plaisait pas qu’il fût seul et sans amis en pareil moment.

Jonathan prit sa décision sur l’instant. Il n’imaginait pas être susceptible de se trouver en une situation plus avantageuse. Arabella ne serait jamais plus débordante de tendresse inquiète qu’elle ne l’était alors, et lui ne serait jamais plus riche. (Il ne parvenait pas à croire qu’elle fût aussi indifférente à sa fortune qu’elle le prétendait !) Il jugea qu’il devait laisser passer un intervalle de temps convenable entre les funérailles de son père et sa demande en mariage. Trois jours lui paraissaient peu ou prou raisonnables ; aussi, le matin du quatrième jour, il ordonna à son valet d’emballer ses effets et à son palefrenier de tenir son cheval prêt, puis il partit pour le Gloucestershire.

Il emmena avec lui le nouveau valet. Il avait longuement parlé à cet homme, qu’il avait trouvé plein d’énergie, ingénieux et capable. Le nouveau valet était ravi d’avoir été choisi (bien que sa vanité lui susurrât qu’il s’agissait là de la chose la plus naturelle au monde). À présent que le nouveau valet a accompli le pas de géant de sa carrière – à présent qu’il est, d’une certaine façon, sorti du mythe pour entrer dans le monde de tous les jours – on trouvera peut-être plus commode de lui donner un nom comme au commun des mortels. Il s’appelait Jeremy Johns.

Le premier jour, ils n’eurent que les aventures ordinaires qui échoient à tous les voyageurs : ils se querellèrent avec un bonhomme qui avait lancé son chien après eux sans raison, et conçurent des inquiétudes au sujet du cheval de Strange qui commença par montrer des signes qu’il était mal en point ; après une enquête plus approfondie, il se révéla être en parfaite santé. Le matin du deuxième jour, ils chevauchaient dans un beau paysage de douces collines, de bois dénudés et de fermes coquettes et d’aspect prospère. Jeremy Johns s’exerçait activement au degré de morgue séant au domestique d’un gentilhomme qui venait d’hériter d’un grand domaine, tandis que Jonathan Strange songeait à Miss Woodhope.

Maintenant qu’était venu le jour où il devait la revoir, il se mettait à douter de l’accueil qui l’attendait. Il était content de la savoir en compagnie de son frère, ce cher Henry qui ne discernait que de bons aspects dans cette union et qui, Strange en était absolument certain, ne manquait jamais d’encourager sa sœur à la considérer d’un œil favorable. Quant aux amis chez qui elle séjournait, il ressentait quelques doutes. Il y avait un pasteur et son épouse. Il ne savait rien d’eux, mais éprouvait la méfiance naturelle d’un jeune homme riche et qui ne se refusait rien envers des membres du clergé. Qui savait quelles idées de vertus extraordinaires et d’inutile autosacrifice ils pouvaient lui inculquer quotidiennement ?

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55

À l’aube du XIXe siècle, des squelettes complets d’ichtyosaures et de plésiosaures furent mis au jour dans les falaises jurassiques de Lyme Régis dans le Dorset, grâce à l’activité de chercheurs de fossiles locaux dont le plus célèbre était une femme, Mary Anning (N.d.T.).

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56

Il semblerait que Jonathan Strange n’ait pas renoncé facilement à l’idée d’une carrière poétique. Dans La Vie de Jonathan Strange (John Murray éd., Londres, 1820), John Segundus expose comment, déçu dans sa quête d’un poète, Strange décida d’écrire lui-même des poèmes. « Le premier jour, tout se passa très bien ; du petit-déjeuner au souper, il resta assis en robe de chambre à son secrétaire dans son cabinet de toilette et griffonna très vite sur plusieurs douzaines de feuillets d’in-quarto. Il était content de tout ce qu’il écrivait, ainsi que son valet, qui était lui-même homme de lettres et le conseillait sur les épineuses questions de la métaphore et de la rhétorique, et qui courait en tous sens ramasser les papiers à mesure qu’ils voltigeaient dans la pièce et les mettre en ordre avant de descendre à toutes jambes pour en lire les morceaux les plus réjouissants à son ami, l’aide-jardinier. La rapidité avec laquelle Strange écrivait était réellement étonnante ; le valet déclara que, en approchant la main de la tête de Strange, il sentait la chaleur en rayonner à cause des immenses énergies créatrices contenues à l’intérieur. Le deuxième jour, Strange s’installa pour écrire encore une cinquantaine de pages et rencontra immédiatement des difficultés car il ne parvenait pas à trouver une rime à « de l’amour les supplices ». « Tombé dans le vice » n’était pas prometteur ; « un couple de Miss » était absurde et « quel est le bénéfice ? » carrément vulgaire. Il s’acharna une heure, resta bredouille, sortit à cheval pour relâcher son esprit et ne reposa jamais plus les yeux sur son poème. »

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57

Un village à cinq ou six milles de la maison de Strange.