— Oui, expliquez-nous, monsieur Strange, insista Arabella avec un air malicieux. À laquelle vous adonnerez-vous ?
— Un tantinet aux deux, mademoiselle Woodhope. Un tantinet aux deux ! – Se tournant vers Mrs Redmond, il poursuivit : – J’ai acheté trois sorts à mon bonhomme sous la haie. Aimeriez-vous en voir un, madame ?
— Oh, oui, assurément !
— Mademoiselle Woodhope ? s’enquit Strange.
— À quoi servent-ils donc ?
— Je l’ignore, je ne les ai pas encore lus.
Jonathan Strange sortit de sa poche de poitrine les trois sorts que Vinculus lui avait vendus et les lui remit pour qu’elle y jetât un regard.
— Ils sont très sales, fit observer Arabella.
— Oh ! Nous, les magiciens, faisons peu de cas d’un brin de saleté. Au reste, ils sont sans doute très vieux. De mystérieux charmes anciens tels que ceux-ci sont souvent…
— La date est inscrite en haut. 2 février 1808. Cela remonte à quinze jours.
— Vraiment ? Je n’avais pas remarqué.
— « Deux sorts pour inciter un homme obstiné à quitter Londres », lut Arabella. Je me demande pourquoi le magicien voudrait qu’on quittât Londres…
— Je n’en sais rien. Il y a certainement trop de gens à Londres, néanmoins cela me paraît beaucoup d’efforts de les faire partir un à un.
— Ces deux-là sont épouvantables ! Remplis de fantômes et d’horreurs ! Faire croire qu’on va rencontrer son seul et unique véritable amour, alors que, en réalité, le sort ne permet rien de tel !
— Laissez-moi voir ! – Strange lui arracha des mains les charmes incriminés, les examina hâtivement et déclara : – Je vous promets que je n’en connaissais pas le contenu au moment de leur acquisition. Absolument pas. En réalité, l’homme auquel je les ai achetés était un vagabond, et plutôt sans ressources. Avec la somme que je lui ai donnée, il a pu éviter l’hospice.
— Eh bien, vous m’en voyez contente. Il reste que ses sorts sont affreux, et j’espère que vous ne vous en servirez pas.
— Et que pensez-vous du dernier ? « Un sort pour découvrir les présentes manigances de mon ennemi. » Vous n’avez pas d’objection à celui-ci, je pense ? Consentez à ce que je jette ce dernier sort.
— Mais sera-t-il suivi d’effet ? Vous n’avez pas d’ennemis, si ?
— Pas que je sache. Aussi, il ne peut y avoir de mal à l’essayer, n’est-il pas ?
Les consignes exigeaient un miroir et des fleurs flétries[58]. Strange et Henry décrochèrent donc un miroir du mur et le couchèrent sur la table. Les fleurs posèrent davantage de difficultés ; on était en février, et les seules fleurs que possédait Mrs Redmond étaient de la lavande, du thym et des roses séchées.
— Cela fera-t-il l’affaire ? demanda-t-elle à Strange.
Il haussa les épaules.
— Qui sait ? Alors… – Et de retourner à ses consignes. – Les fleurs doivent être disposées autour, comme ceci. Puis je trace un cercle avec mon doigt sur le miroir, comme cela. « Et partager le cercle en quatre. Frapper le miroir trois fois et prononcer les mots suivants… »
— Strange, l’interrompit Henry Woodhope, où avez-vous pris ces inepties ?
— Chez l’homme sous la haie. Henry, vous n’écoutez pas.
— Et il vous a paru honnête, n’est-ce pas ?
— Honnête ? Non, pas particulièrement. Il semblait glacé. Oui, « glacé » est le mot juste pour le décrire, et aussi « affamé ».
— Et combien avez-vous payé ces sorts ?
— Henry ! intervint sa sœur. N’avez-vous donc pas entendu Mr Strange déclarer qu’il les a achetés pour faire la charité ?
Strange traçait distraitement des cercles à la surface du miroir, puis les partageait en quatre. Arabelle, assise à son côté, sursauta brusquement de surprise. Strange baissa les yeux.
— Mon Dieu ! s’exclama-t-il.
Dans le miroir était apparue l’image d’un salon – pas celui de Mrs Redmond. Il s’agissait d’une petite pièce, meublée sans extravagance mais avec tout le confort. Le plafond – haut – donnait l’impression qu’on se trouvait dans un modeste appartement à l’intérieur d’une grande, et peut-être assez imposante, demeure. Des bibliothèques étaient remplies de volumes et d’autres livres étaient épars sur des guéridons. Un bon feu brûlait dans la cheminée et des chandelles sur le bureau. Un homme travaillait à ce bureau. Il avait aux alentours de cinquante ans et était sobrement vêtu d’un habit gris. C’était un personnage insignifiant et paisible, avec une perruque à l’ancienne. Plusieurs ouvrages étaient ouverts devant lui ; tantôt il lisait dans quelques-uns, tantôt écrivait dans d’autres.
— Mrs Redmond ! Henry ! s’écria Arabella. Venez vite ! Regardez ce que Mr Strange a fait !
— Qui diable est-ce ? s’exclama Strange, mystifié.
Il souleva le miroir et regarda dessous, apparemment dans l’idée qu’il pourrait y découvrir un minuscule gentleman en habit gris, prêt à répondre aux questions. Une fois le miroir reposé sur la table, la vision de l’autre pièce et de l’autre homme était toujours là. Ils n’entendaient aucun son en provenance de l’image, cependant les flammes du feu dansaient dans l’âtre, et le petit être, avec ses lunettes étincelantes sur le nez, tournait la tête d’un livre à l’autre.
— Pourquoi serait-il votre ennemi ? s’enquit Arabella.
— Je n’en ai pas la moindre idée.
— Lui devez-vous de l’argent, peut-être ? demanda Mr Redmond.
— Je ne pense-pas.
— Ce pourrait être un banquier. On croirait un bureau de comptabilité, suggéra Arabella.
Strange se mit à rire.
— Voyons, Henry, vous pouvez cesser de me regarder de travers. Si je suis magicien, j’en suis un très médiocre. D’autres adeptes invoquent des esprits féeriques ou des rois depuis longtemps disparus. Apparemment, j’ai conjuré l’esprit d’un banquier !
Volume II
JONATHAN STRANGE
« Un magicien peut-il tuer un homme avec sa magie ? »
demanda Lord Wellington à Strange.
Strange fronça le sourcil.
La question ne lui plaisait guère.
« J’imagine qu’un magicien le pourrait,
reconnut-il, un gentleman jamais. »
23
Shadow House
Un beau jour de l’été 1809, deux cavaliers chevauchaient sur un chemin de campagne poudreux du Wiltshire. Le ciel était d’un bleu vif, intense ; dessous s’étendait l’Angleterre, dessinée à coups d’ombres profondes et de vaporeux reflets de l’ardent éclat céleste. Un grand marronnier d’Inde penché au-dessus de la route formait justement une flaque d’ombre noire et, quand les deux cavaliers l’atteignirent, elle les engloutit, ne laissant rien subsister hormis leurs voix.
— … et combien de temps s’écoulera-t-il avant que vous n’envisagiez la publication ? disait l’un. Car vous devez l’envisager, vous le savez. J’ai médité cette question, et je crois que le premier devoir de tout magicien moderne est de publier. Je suis surpris que Norrell ne publie pas.
— Il s’y résoudra sans doute avec le temps, répondit l’autre. Quant à mes publications, qui voudrait lire ce que j’ai écrit ? De nos jours, alors que Norrell accomplit un nouveau miracle chaque semaine, je ne puis penser que l’œuvre d’un magicien purement théorique serait d’un grand intérêt pour quiconque.
— Oh ! Vous êtes par trop modeste, protesta la première voix. Vous ne devez pas céder le terrain à Norrell. Norrell ne peut pas tout faire !
58
Mr Norrell semble l’avoir adapté d’après une description d’un sort du