— Mais si, il le peut, soupira la deuxième voix.
Comme il est plaisant de rencontrer de vieux amis ! Car revoilà Mr Honeyfoot et Mr Segundus. Mais pourquoi les trouvons-nous à cheval ? Un type d’exercice qui n’agrée ni à l’un ni à l’autre, et auquel ni l’un ni l’autre ne s’adonne régulièrement, Mr Honeyfoot étant trop âgé, et Mr Segundus trop pauvre. Et par un jour comme celui-ci ! Si chaud que Mr Honeyfoot sera d’abord en nage, puis souffrira de démangeaisons et enfin aura une belle éruption de boutons rouges. Une journée d’un éclat si éblouissant qu’elle déclenchera à coup sûr une des migraines de Mr Segundus. Et que font-ils dans le Wiltshire ?
Le hasard avait voulu que, au cours de ses travaux consacrés à la petite gargouille de pierre et à la jeune fille à la chevelure tressée de feuilles de laurier, Mr Honeyfoot eût fait une découverte. Il croyait avoir reconnu en l’assassin un habitant d’Avebury. Aussi était-il venu dans le Wiltshire afin de consulter quelques vieux documents dans l’église paroissiale d’Avebury. « En effet, ainsi qu’il l’avait expliqué à Mr Segundus, si je découvre qui il était, cela peut m’amener à découvrir aussi qui était la jeune fille, et quelle sombre pulsion l’a conduit à la détruire. » Mr Segundus avait accompagné son compagnon pour étudier tous les documents concernés et l’avait aidé à déchiffrer le latin ancien. Cependant, bien que Mr Segundus aimât les vieux documents (personne ne les aimait plus que lui), et bien qu’il mît tout son espoir dans leurs futurs accomplissements, il doutait secrètement que sept mots latins vieux de cinq siècles pussent expliquer la vie d’un homme. Pour sa part, Mr Honeyfoot était tout optimisme. Il vint alors à l’esprit de Mr Segundus que, puisqu’ils se trouvaient déjà dans le Wiltshire, ils devaient saisir l’occasion pour visiter Shadow House[59], située dans ce comté et qu’aucun des deux n’avait jamais vue.
La plupart d’entre nous nous rappelons avoir entendu parler de Shadow House dans nos salles de classe. Le nom évoque de vagues idées de magie et de ruines, mais nous sommes peu nombreux à garder un souvenir très clair de la raison de son importance. La vérité est que les historiens de la magie disputent encore de sa signification, et certains n’hésiteront pas à soutenir qu’elle n’en possède absolument aucune. Pas un des grands événements de l’histoire de la magie anglaise n’y a eu lieu ; mieux, des deux magiciens qui logeaient dans la demeure, l’un était un charlatan et l’autre une femme, ni l’une ni l’autre de ces qualités n’étant susceptible de recommander son propriétaire aux gentlemen magiciens et aux gentlemen historiens de date récente. Pourtant, Shadow House était réputée depuis deux siècles pour être un des lieux les plus enchantés d’Angleterre.
Elle avait été construite au XVIe siècle par Gregory Absalom, magicien à la cour du roi Henri VIII et des reines Marie et Élisabeth. Si l’on mesure le succès d’un magicien au nombre d’actes de magie qu’il accomplit, alors Absalom n’était pas un magicien, car ses charmes n’étaient presque jamais suivis d’effet. Toutefois, si nous nous reportons plutôt au pécule amassé par un magicien et prenons celui-ci comme aune, alors Absalom était assurément l’un des plus grands magiciens d’Angleterre qui ait jamais vécu ; en effet, il était né pauvre et mourut très riche.
Un de ses exploits les plus hardis fut de persuader le roi du Danemark de payer une bonne poignée de diamants pour un charme qui, d’après lui, devait transformer les chairs du roi de Suède en eau. Naturellement, le charme échoua mais, avec l’argent qu’il tira de la moitié de ces joyaux, Absalom bâtit Shadow House. Il la décora de tapis turcs, de miroirs et de verreries de Venise, et d’une centaine d’autres beaux objets ; une fois l’aménagement achevé, il se produisit – ou il a pu se produire ou il ne s’est pas produit du tout – un curieux événement. Certains clercs croient – d’autres non – que les enchantements qu’Absalom avait feint de pratiquer pour ses clients ont commencé à se manifester de leur propre chef dans sa maison.
Par une nuit claire de 1610, deux femmes de chambre qui regardaient par une fenêtre dans les étages virent vingt ou trente belles dames et nobles gentilshommes danser en cercle sur la pelouse. En février 1666, Valentine Greatrakes, un Irlandais, eut une conversation en hébreu avec Moïse et Aaron dans un petit corridor près de la grande armoire à linge. En 1667, Mrs Penelope Chelmorton, invitée au manoir, jeta un coup d’œil à un miroir et y découvrit une petite fille de trois ou quatre ans qui la fixait. Sous ses yeux, elle vit l’enfant grandir au fil des années et se reconnut en elle. Le reflet de Mrs Chelmorton continua de vieillir jusqu’à ce qu’un cadavre desséché apparût dans le miroir. La réputation de Shadow House était fondée sur ces histoires, et une bonne centaine d’autres.
Absalom avait un enfant unique, une fille prénommée Maria. Née à Shadow House, elle y vécut toute sa vie, en sortant rarement et jamais plus de deux ou trois jours. Dans sa jeunesse, la maison recevait rois et ambassadeurs, clercs, soldats et poètes. Après la mort de son père, on venait y contempler la fin de la magie anglaise, sa dernière étrange floraison à la veille de son long hiver. Puis, à mesure que les visiteurs se raréfiaient, les lieux se dégradèrent et commencèrent à se délabrer, tandis que le jardin tombait en friche. Cependant, Maria Absalom refusait de remettre le manoir paternel en état. Même les plats qui se cassaient étaient laissés en morceaux fêlés par terre[60].
Lors de la cinquantième année de Maria Absalom, le lierre était devenu si vigoureux et s’était tellement étendu qu’il poussait dans tous les placards et rendait une bonne partie des sols glissante et peu sûre pour celle qui y posait le pied. Les oiseaux chantaient autant à l’intérieur qu’à l’extérieur du manoir. Pour son centenaire, la dame était aussi décrépite que la maison – pourtant ni l’une ni l’autre n’était aucunement « éteinte ». Elle vécut quarante-neuf ans de plus, avant de mourir dans son lit par un beau matin d’été, nimbée par la lumière variable du soleil et les ombres des feuillages d’un grand frêne qui tombaient tout autour d’elle.
Tandis qu’ils se hâtaient vers Shadow House par ce torride après-midi, Mr Honeyfoot et Mr Segundus s’inquiétaient de ce que Mr Norrell finît par avoir vent de leur venue (en effet, entre les amiraux et les ministres qui lui envoyaient des courriers respectueux et lui rendaient visite, Mr Norrell devenait d’heure en heure plus important). Ils craignaient qu’il ne considérât que Mr Honeyfoot avait violé les clauses de son contrat. Aussi, afin que le moins de monde possible fût au courant de leur expédition, ils n’avaient confié à personne leur destination et étaient partis à une heure très matinale, pour se rendre à pied à une ferme où ils avaient pu louer des chevaux, avant de prendre la direction de Shadow House par un chemin détourné.
Au bout de la route blanche qui poudroyait, ils arrivèrent devant un portail monumental. Mr Segundus descendit de cheval pour l’ouvrir. Les grilles, dont le beau fer forgé castillan était rouillé, avaient viré au rouge sombre éclatant, et leur forme originelle était tordue et délabrée. Mr Segundus eut la main autant maculée de poussière que si l’on avait tassé et moulé un million de roses séchées et qu’on les avait réduites en poudre afin de créer un simulacre onirique de portail. Les arabesques métalliques s’ornaient en outre de bas-reliefs composés de têtes hilares et malveillantes, désormais d’un rouge ardent et à moitié effritées, comme si la région de l’Enfer où ces païens demeuraient alors dépendait d’un démon négligent qui eût laissé surchauffer son four.
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Certains savants (Jonathan Strange, entre autres) ont soutenu que Maria Absalom savait exactement les conséquences de ses actes en laissant sa demeure péricliter. Selon leur conviction, elle agissait ainsi conformément à la croyance très répandue que tous les édifices délabrés appartenaient au roi Corbeau. Cela expliquerait sans doute le fait que la magie de Shadow House parut se renforcer après que la maison fut tombée en ruine.
« Tous les ouvrages de l’Homme, toutes ses cités, ses empires, ses monuments tomberont un jour en poussière. Même les demeures de mes chers lecteurs doivent – fût-ce seulement un jour, une heure – se délabrer et devenir des maisons où les pierres sont liées avec du clair de lune, percées de la clarté des étoiles et meublées de vents poussiéreux. On dit que ce jour-là, durant cette heure-là, nos maisons deviendront la propriété du roi Corbeau. Même si nous pleurons la fin de la magie anglaise, même si nous disons qu’elle nous a depuis longtemps désertés et que nous nous demandons les uns aux autres comment il a été possible que nous en soyons venus à perdre une chose aussi précieuse, n’oublions pas que c’est ce qui nous attend aussi au déclin de l’Angleterre et qu’un jour nous ne serons pas plus capables d’échapper au roi Corbeau que, à l’époque actuelle, nous ne pouvons le faire revenir. » (