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Les grilles s’ouvraient sur mille rosiers rose pâle, sur de hautes falaises inclinées d’ormes, de frênes et de marronniers ensoleillés, et un ciel bleu, ô combien bleu. Shadow House comprenait quatre pignons élevés, ainsi qu’une multitude de hautes cheminées grises et de fenêtres à meneaux. En ruine depuis plus d’un siècle, elle était autant bâtie de sureaux et d’églantiers que de calcaire argenté, et il entrait dans sa composition autant de brises estivales embaumées que de fer et de bois.

— C’est comme les Autres Pays, souffla Mr Segundus, pressant dans son enthousiasme son visage contre les barreaux, qui lui laissèrent leur empreinte sous l’apparence d’une poudre de roses[61].

Il tira les battants du portail et poussa son cheval. Mr Honeyfoot suivit. Ils attachèrent leurs montures à côté d’un bassin en pierre et entreprirent d’explorer les jardins.

Les terres de Shadow House ne méritaient peut-être pas le nom de « jardins ». Personne ne les entretenait depuis plus de cent ans. Cependant, elles n’étaient ni un bois ni une friche. La langue anglaise n’a pas de mot pour désigner un jardin de magicien deux cents ans après sa disparition. Celui-ci était plus riche et plus luxuriant que tous les jardins que Mr Segundus et Mr Honeyfoot avaient jamais vus.

Mr Honeyfoot était enchanté de tout ce qu’il découvrait. Il s’exclama devant une grande allée d’ormes dont les arbres enfonçaient jusqu’à la taille, en quelque sorte, dans une mer de digitales rose vif. Il s’émerveilla à haute voix devant une sculpture représentant une renarde portant son petit dans la gueule. Il s’extasia sur l’étonnante atmosphère magique du lieu et déclara que sa visite pouvait être profitable même à Mr Norrell.

Mr Honeyfoot n’était toutefois guère sensible aux atmosphères ; Mr Segundus, de son côté, commençait à ressentir un certain malaise. Il lui semblait que le jardin d’Absalom exerçait une étrange influence sur lui. Plusieurs fois, pendant que Mr Honeyfoot et lui se promenaient, il se surprit tout disposé à parler à quelqu’un qu’il prenait pour un intime. Ou encore à retrouver un endroit où il était déjà venu. Et chaque fois, à l’instant où les mots lui brûlaient les lèvres, il s’avisait que ce qu’il avait tenu pour un ami était en réalité une ombre à la surface d’un rosier ; la tête de l’homme se révélait être une branche de fleurs pâles, et sa main une autre. Le lieu que Mr Segundus croyait connaître aussi bien que les décors familiers de son enfance n’était que la conjonction fortuite d’un rosier jaune, de branches de sureau qui se balançaient et de l’arête inondée de soleil de la maison. D’ailleurs, il ne parvenait pas à identifier qui était cet ami, ni quel était ce lieu. Ces impressions commencèrent à tant le troubler que, au bout d’une demi-heure, il proposa à Mr Honeyfoot de s’asseoir un moment.

— Mon cher ami ! s’écria Mr Honeyfoot. Que se passe-t-il ? Êtes-vous souffrant ? Vous êtes tout blanc, votre main tremble. Pourquoi n’avoir rien dit plus tôt ?

Mr Segundus passa la main sur son front et proféra indistinctement qu’il croyait qu’un enchantement allait se produire, il en avait l’intuition très nette.

— Un enchantement ? s’exclama Mr Honeyfoot. Quel enchantement ? – Il regarda avec inquiétude autour de lui, au cas où Mr Norrell surgirait brusquement de derrière un arbre. – Sans doute est-ce la chaleur du jour qui vous affecte. J’ai moi-même très chaud. Quels lourdauds nous sommes de rester dans cet état ! En effet, voici de quoi nous réconforter ! Voici de quoi nous rafraîchir ! On s’accorde pour reconnaître que s’installer sous l’ombrage de grands arbres tels que ceux-ci, près d’une douce onde gazouillante telle que celle-là, est le meilleur reconstituant du monde. Venez, monsieur Segundus, prenons place !

Ils s’installèrent donc sur la berge herbeuse d’un ruisseau brun. L’air doux et tiède et le parfum des roses apaisèrent Mr Segundus. Ses yeux se fermèrent une fois, se rouvrirent, se refermèrent, se rouvrirent lentement, lourdement…

Presque instantanément il se mit à rêver.

Il vit une sombre demeure, un porche élevé. Celui-ci était taillé dans une pierre d’un gris argent qui luisait légèrement, comme au clair de lune. Les montants de porte sculptés représentaient deux effigies (ou peut-être une seule, car toutes deux étaient identiques). L’homme semblait sortir du mur à grands pas, et John Segundus reconnut aussitôt en lui un magicien. On distinguait mal ses traits, juste assez pour deviner un visage pourvu des attraits de la jeunesse. Sa tête était surmontée d’un casque doté d’une visière pointue et flanqué d’ailes de corbeau.

John Segundus franchit le seuil et n’aperçut d’abord que le firmament noir, les étoiles et le vent. Il découvrit ensuite qu’il y avait bien une salle, en ruine. Nonobstant, les murs existants étaient ornés de tableaux, de tapisseries et de miroirs. Les figures des tapisseries bougeaient et parlaient entre elles, et tous les miroirs ne fournissaient pas des reproductions fidèles de la salle ; certains reflétaient des lieux totalement différents.

Tout au fond de la salle, dans un vague mélange de clarté lunaire et de lueur des chandelles, une dame était assise à une table. Elle portait une longue robe d’un style très ancien, faite d’une plus grande quantité d’étoffe que ce que John Segundus pensait nécessaire, ou même possible, pour une seule toilette. Celle-ci était d’un étrange bleu roi fané et, sur la robe, à l’instar d’autres étoiles, les derniers diamants du roi du Danemark scintillaient encore. Comme il s’avançait, la dame leva la tête vers lui : deux yeux singulièrement fendus, plus écartés que ne l’admettaient généralement les canons de la beauté, et une grande bouche retroussée en un sourire dont la signification lui échappait. Les reflets de la clarté des chandelles suggéraient une chevelure aussi rousse que sa robe était bleue.

Soudain un nouveau personnage apparut dans le rêve de John Segundus : un gentleman habillé de façon moderne. Si ce gentleman ne paraissait pas surpris devant la dame magnifiquement parée (sinon un tantinet démodée), en revanche il avait l’air très étonné de trouver John Segundus là. Il lui tendit la main, prit John Segundus par l’épaule et se mit à le secouer…

Mr Segundus s’aperçut que Mr Honeyfoot lui avait saisi l’épaule et le secouait doucement.

— Je vous demande pardon ! dit Mr Honeyfoot, mais vous avez crié dans votre sommeil et j’ai pensé que vous souhaiteriez peut-être être réveillé.

Mr Segundus le dévisagea avec perplexité.

— Je faisais un rêve, expliqua-t-il. Un rêve des plus bizarres !

Mr Segundus conta son rêve à Mr Honeyfoot.

— Quel lieu remarquablement magique ! s’exclama Mr Honeyfoot d’un ton approbateur. Votre rêve, si plein de symboles et de présages, en est une nouvelle preuve !

— Quelle est sa signification ? demanda Mr Segundus.

— Ah ! fit Mr Honeyfoot, qui s’interrompit pour réfléchir un moment. Voyons, la dame portait du bleu, dites-vous ? Le bleu signifie… Laissez-moi voir !… l’immortalité, la chasteté et la fidélité. Il représente Jupiter et peut être symbolisé par du fer. Hum ! Bon, où cela nous mène-t-il ?

— Nulle part, je pense, soupira Mr Segundus. Remettons-nous en marche.

Mr Honeyfoot, impatient d’en voir davantage, accepta promptement cette proposition et suggéra d’explorer l’intérieur de Shadow House.

Sous le soleil brûlant, la maison se réduisait à une imposante brume vert-bleu sur un fond de ciel. Au moment où ils passaient la porte donnant dans la grand-salle, Mr Segundus s’exclama :

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61

Quand on parle des « Autres Pays », on a en général à l’esprit le monde des fées ou quelque autre vague notion du même ordre. De telles définitions servent très bien les buts d’une conversation générale, mais un magicien se doit d’apprendre à être plus précis. Il est notoire que le roi Corbeau régnait sur trois royaumes : le premier était le royaume de l’Angleterre du Nord, qui comprenait le Cumberland, le Northumberland, le Durham, le Yorkshire, le Lancashire, le Derbyshire et une partie du Nottinghamshire. Les deux autres s’appelaient les « Autres Pays du roi ». L’un faisait partie du monde des fées, et on supposait communément que l’autre était une contrée tout au bout de l’enfer, parfois nommée les « Terres amères ». Les ennemis du roi disaient qu’il les louait à Lucifer.