— Oh !
— Eh bien ! Qu’est-ce donc ? s’enquit Mr Honeyfoot, alarmé.
De part et d’autre de la porte se dressait une statue en pierre du roi Corbeau.
— C’est celle de mon rêve, murmura Mr Segundus.
Une fois dans la grand-salle, Mr Segundus promena ses regards à la ronde. Les miroirs et les tableaux qu’il avait vus en songe avaient depuis longtemps disparu. À la place, des lilas et des sureaux comblaient les murs effondrés. Des marronniers et des frênes enchevêtrés formaient un toit vert et argent qui ondoyait et mouchetait le bleu du ciel. De fines herbes dorées et des primevères tressaient une claire-voie aux fenêtres de pierre vides.
À une extrémité de la salle, deux vagues silhouettes se tenaient dans un rayon de soleil. Quelques objets disparates jonchaient le sol, sorte de vestiges magiques : des morceaux de papier sur lesquels étaient griffonnées des bribes de sortilèges, un plat d’argent rempli d’eau et une chandelle à demi consumée dans un bougeoir ancien en cuivre.
Mr Honeyfoot souhaita le bonjour à ces deux silhouettes indistinctes ; l’une d’elles lui répondit d’une voix grave et courtoise, tandis que l’autre s’écriait :
— Henry, c’est lui ! L’intrus ! Le sieur que je vous ai décrit ! Ne voyez-vous pas ? Un homme menu, à la chevelure et aux yeux si sombres qu’ils pourraient être ceux d’un Italien, même s’il y a du gris dans ses cheveux. Cependant, sa mine calme et timide est sans aucun doute celle d’un Anglais ! Une redingote râpée, poussiéreuse et rapiécée, avec des manchettes effrangées qu’il a tenté de cacher en les coupant au ras. Oh ! Henry, voici notre homme assurément ! Vous, monsieur ! cria-t-il, s’adressant soudain à Mr Segundus. Expliquez-vous !
Le pauvre Mr Segundus était abasourdi de s’entendre décrire, lui et sa redingote, avec tant de précision par un complet étranger. En outre, cette description était si singulièrement affligeante ! En rien courtoise. Alors qu’il restait figé, tâchant de rassembler ses idées, son interlocuteur passa dans l’ombre d’un frêne qui formait une partie du mur nord de la salle ; pour la première fois dans l’état de veille, Mr Segundus aperçut Jonathan Strange.
— Je vous ai vu en rêve, monsieur, je crois, déclara Mr Segundus, non sans quelque hésitation (car, en prononçant ces mots, il avait conscience de leur étrangeté).
Ce qui eut pour seul effet d’augmenter le courroux de Strange.
— Ce rêve, monsieur, était le mien ! Je me suis étendu dans l’intention expresse de le faire. Je puis produire des preuves, des témoins, que ce rêve était mien. Mr Woodhope – il montra son compagnon – m’a vu le faire. Mr Woodhope est un ecclésiastique… Le recteur d’une paroisse du Gloucestershire… Je ne puis imaginer qu’on puisse mettre sa parole en doute ! Je suis plutôt d’avis que, en Angleterre, les rêves d’un gentleman ne concernent que lui. Je crois bien qu’il existe une loi à cet effet et, s’il n’en existe pas, eh bien, le Parlement devrait certainement être amené à en promulguer une sur-le-champ ! Il est indigne d’un homme de s’inviter dans les rêves d’un autre.
Strange marqua une pause pour reprendre son souffle.
— Monsieur ! intervint vivement Mr Honeyfoot. Je dois vous prier de vous adresser à ce gentleman avec davantage de respect. Vous n’avez pas la bonne fortune de le connaître comme moi. Eussiez-vous cet honneur, vous apprendriez que rien n’est plus éloigné de sa nature que le désir d’offenser autrui.
Strange émit une sorte d’exclamation exaspérée.
— Il est assurément très singulier qu’on puisse s’immiscer dans les rêves les uns des autres, déclara Henry Woodhope. Il ne s’agit pas vraiment du même rêve, n’est-ce pas ?
— Oh ! Je crains que si, répondit Mr Segundus avec un soupir. Depuis que je suis entré dans ce jardin, j’ai eu la sensation qu’il était plein de portes invisibles et que je les avais passées l’une après l’autre, jusqu’au moment où je me suis assoupi et ai fait le rêve où j’ai vu ce gentleman. J’avais l’esprit confus. Je savais que ce n’était pas moi qui avais laissé ces portes entrebâillées ou qui les avais ouvertes, mais je ne m’en souciais guère. Je n’avais qu’une idée, voir ce qu’il y avait au bout.
Henry Woodhope considéra Mr Segundus, apparemment sans comprendre tout à fait ses paroles.
— Je persiste à penser que ce ne peut pas être le même rêve, savez-vous, expliqua-t-il à Mr Segundus comme à un enfant un peu obstiné. De quoi rêviez-vous ?
— D’une dame en robe bleue, répondit Mr Segundus. J’ai cru que c’était Miss Absalom.
— Voyons, bien sûr que c’était Miss Absalom ! se récria Strange avec courroux, comme s’il supportait difficilement d’entendre évoquer un fait aussi évident. Malheureusement, la dame était déjà engagée et devait recevoir un gentleman. Elle a été naturellement troublée d’en voir deux, aussi a-t-elle disparu sur-le-champ. – Strange secoua la tête. – Il ne peut y avoir plus de cinq hommes en Angleterre qui aient des prétentions à la magie, et il a fallu que l’un d’eux vienne ici et mette fin à mon entrevue avec la fille d’Absalom ! J’ai peine à y croire. Je suis l’homme le plus infortuné d’Angleterre. Dieu sait le mal que je me suis donné pour avoir ce rêve ! Cela m’a pris trois semaines, en travaillant nuit et jour, pour préparer les sorts d’évocation et, quant au…
— Mais c’est merveilleux ! l’interrompit Mr Honeyfoot. C’est magnifique ! Tenez, Mr Norrell en personne ne pourrait tenter pareil exploit !
— Oh ! dit Strange, se tournant vers Mr Honeyfoot. Ce n’est pas aussi difficile que vous le croyez. D’abord, il vous faut envoyer une invitation à la dame ; n’importe quelle formule évocatoire fera l’affaire. Pour ma part, j’ai eu recours à Ormskirk[62]. Bien entendu, le point délicat était d’adapter Ormskirk, de sorte que Miss Absalom et moi-même nous retrouvions tous les deux en même temps dans mon rêve ; Ormskirk est si peu précis que la personne qu’on invoque peut très bien aller n’importe où n’importe quand, et avoir le sentiment d’avoir rempli ses obligations. Cela ne fut pas chose facile, je le reconnais. Pourtant, savez-vous, je ne suis pas mécontent du résultat. Deuxièmement, j’ai dû me jeter un sort pour provoquer un sommeil enchanté. Bien sûr, j’avais ouï dire de tels charmes, mais j’avoue que je n’en avais jamais vraiment vu, et j’ai donc été contraint, savez-vous, d’en inventer un de mon cru. Sans doute n’est-il pas très fort, mais qu’y faire ?
— Mon Dieu ! s’exclama Mr Honeyfoot. Suggérez-vous que quasiment toute cette magie était de votre invention ?
— Oh ! Enfin, répondit Strange, pour cela… j’avais Ormskirk… J’ai tout fondé sur Ormskirk.
— Oh ! Hether-Gray ne pourrait-il pas offrir un meilleur fondement qu’Ormskirk ? s’enquit Mr Segundus. Pardonnez-moi. Je ne suis pas un praticien de la magie, mais Hether-Gray m’a semblé tellement plus sûr qu’Ormskirk[63] !
— Est-ce possible ? s’étonna Strange. Certes, j’ai entendu parler de Hether-Gray. J’entretiens depuis peu une correspondance avec un gentleman du Lincolnshire qui prétend détenir un exemplaire de L’Anatomie d’un minotaure de cet auteur. Alors cela vaut vraiment la peine d’étudier Hether-Gray, n’est-ce pas ?
Mr Honeyfoot déclara que Hether-Gray n’existait pas, que son livre était la plus grande niaiserie au monde ; Mr Segundus n’était pas d’accord, et Strange montra davantage d’intérêt, oubliant qu’il était censé être furieux contre Mr Segundus.
Car qui pouvait garder rancune à Mr Segundus ? Sans doute existe-t-il en ce monde des personnes incapables d’apprécier la bonté et l’amabilité, et dont l’esprit s’irrite au contraire de la douceur. Je suis heureuse de préciser que Jonathan Strange n’était pas de leur nombre. Mr Segundus s’excusa d’avoir gâté l’enchantement, et Strange, avec un sourire et un signe de tête, pria Mr Segundus de ne plus y penser.
62
Paris Ormskirk (1496-1587), instituteur du village de Clerkenwell, près de Londres. Il est l’auteur de plusieurs traités de magie. Bien qu’il n’eût rien d’un penseur très original, c’était un savant très appliqué qui s’est attelé à la tâche de réunir et de trier tous les sortilèges évocatoires qu’il pouvait trouver, afin de tenter de découvrir une variante fiable. Cela lui prit douze années, pendant lesquelles il remplit sa petite chaumière, sur Clerkenwell-Green, de milliers de morceaux de papier sur lesquels étaient gribouillés des sorts. Mrs Ormskirk n’était pas très contente, et cette malheureuse est devenue le modèle de l’épouse du magicien dans les comédies de répertoire et les romans de quatre sous : une créature braillarde, bougonne et bilieuse.
Le sort qu’Ormskirk finit par exhumer devint populaire et fut largement utilisé de son temps et durant les deux siècles suivants ; mais, avant que Jonathan Strange n’apportât ses propres modifications à ce charme et ne provoquât l’apparition de Miss Absalom dans son rêve et celui de Mr Segundus, je n’ai jamais eu vent que quiconque en eût tiré le moindre succès – peut-être pour les raisons qu’expose Jonathan Strange.
63
Le bon sens de Mr Segundus semble l’avoir abandonné sur ce point. Charles Hether-Gray (1712-1789) était un autre historien de la magie qui a publié un célèbre sort d’évocation. Également mauvais, son sortilège et celui d’Ormskirk se valent.