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— Le temps que j’arrive en chaque lieu, Mr Norrell y était passé avant moi et les avait tous achetés, répondit Strange. Je n’ai jamais vu cet homme de ma vie. En revanche, il me barre le chemin à tout instant. Ainsi ai-je conçu le plan d’évoquer un magicien disparu afin de lui poser des questions. Je me suis figuré qu’une dame serait mieux disposée à mon égard, aussi ai-je arrêté mon choix sur Miss Absalom[64].

Mr Segundus secoua la tête.

— Ce moyen d’obtenir des renseignements me paraît plus théâtral que commode. Ne pouvez-vous trouver une voie plus facile ? Après tout, à l’âge d’or de la magie anglaise, les livres étaient beaucoup plus rares qu’aujourd’hui, et pourtant il y avait toujours des hommes pour devenir magiciens…

— Je me suis plongé dans les histoires et les biographies des Auréats pour savoir comment ils ont débuté, reprit Strange. À l’époque, apparemment, dès qu’on se découvrait un talent pour la magie, on se mettait en route pour la maison d’un autre magicien, plus âgé, plus expérimenté, et on lui demandait d’être son disciple[65].

— Alors vous devriez solliciter l’aide de Mr Norrell ! s’écria Mr Honeyfoot. Vraiment, vous devriez ! Oh ! oui, je sais… – voyant que Mr Segundus s’apprêtait à formuler une objection… – Norrell est un tantinet distant, et alors ? Mr Strange saura vaincre sa timidité, j’en suis certain. Malgré tous les travers de sa nature, Norrell, qui n’est pas un sot, doit bien voir les très grands avantages qu’il y a à avoir un tel assistant !

Mr Segundus avait maintes objections à ce projet, en particulier la grande aversion de Mr Norrell pour les autres magiciens ; néanmoins, Mr Honeyfoot, doté d’un tempérament passionné, n’avait pas plus tôt conçu cette idée qu’elle devenait une obsession, et il ne pouvait imaginer qu’elle pût contenir des désavantages.

— Oh ! Je conviens que Norrell ne nous a jamais considérés d’un œil favorable, nous, les théoriciens de la magie. Seulement, il aura sans doute une attitude tout à fait différente à l’égard d’un égal.

Strange ne paraissait pas opposé à cette idée ; il était naturellement curieux de voir Mr Norrell. Mr Segundus le suspectait même d’avoir déjà pris sa décision sur ce sujet, aussi laissa-t-il réfuter petit à petit ses doutes et ses objections.

— C’est un jour décisif pour la Grande-Bretagne, monsieur ! s’exclama Mr Honeyfoot. Regardez tout ce qu’un seul magicien a été capable d’accomplir ! Songez à ce que deux pourraient faire ! Strange et Norrell ! Oh ! Cela sonne très bien !

Mr Honeyfoot répéta « Strange et Norrell ! » plusieurs fois, avec un ravissement qui fit beaucoup rire Strange.

Nonobstant, comme nombre de natures aimables, Mr Segundus était enclin à changer d’avis. Tant que Mr Strange était devant lui, imposant, souriant et confiant, Mr Segundus était convaincu que son génie devait obtenir la reconnaissance qu’il méritait – que ce fût avec l’aide de Mr Norrell ou malgré ses crocs-en-jambe. Mais, le lendemain matin, après que Strange et Henry Woodhope furent repartis à cheval, ses pensées retournèrent à tous les magiciens que Mr Norrell s’était employé à détruire, et il commença à se demander si Mr Honeyfoot et lui n’avaient pas fourvoyé Strange.

— Je ne puis m’empêcher de penser que nous aurions mieux fait de recommander à Mr Strange d’éviter Mr Norrell, répétait-il. Au lieu de l’encourager à s’adresser à Norrell, nous aurions dû lui conseiller de se cacher !

Mr Honeyfoot ne voyait pas du tout les choses ainsi.

— Aucun gentleman n’aime qu’on lui conseille d’aller se cacher, déclara-t-il, et si Mr Norrell voulait nuire à Mr Strange – ce que je suis très loin de penser –, alors je suis sûr que Mr Strange serait le premier à s’en aviser.

24

Un autre magicien

Septembre 1809

Mr Drawlight se tourna légèrement dans son fauteuil et déclara avec un sourire :

— Il semble, monsieur, que vous ayez un rival.

Avant que Mr Norrell ait pu songer à une réponse appropriée, Lascelles demandait quel était son nom.

— Strange, répondit Drawlight.

— Je ne le connais pas, dit Lascelles.

— Oh, je pense que si ! s’écria Drawlight. Jonathan Strange du Shropshire. Deux mille livres annuelles.

— Je ne vois pas du tout de qui vous voulez parler. Oh, attendez ! N’est-ce pas l’homme qui, encore étudiant à Cambridge, a effrayé un chat appartenant au principal de Corpus Christi ?

Drawlight convint que c’était celui-là même. Lascelles sut instantanément de qui il s’agissait ; tous deux gloussèrent de rire.

Pendant ce temps Mr Norrell restait silencieux comme la pierre. La remarque préliminaire de Drawlight avait été un coup terrible. Il avait l’impression que Drawlight s’était tourné pour le frapper, qu’un personnage d’un tableau, un guéridon ou un fauteuil s’était tourné pour le frapper. Le choc lui avait presque coupé le souffle ; il était absolument sûr qu’il en serait malade. Mr Norrell n’osait songer à ce que Drawlight pouvait ajouter : quelque chose sur de plus grands pouvoirs peut-être, sur l’accomplissement de prodiges à côté desquels ceux de Mr Norrell paraîtraient pitoyables. Et il s’était donné tant de mal pour s’assurer de ne pas avoir de rivaux ! Il se voyait comme celui qui parcourait sa maison la nuit, verrouillant les portes et bâclant les fenêtres seulement pour entendre les bruits de pas infaillibles d’un intrus dans une pièce à l’étage.

Au fil de la conversation, cependant, ces impressions désagréables diminuèrent, et Mr Norrell commença à se sentir plus à l’aise. Pendant que Drawlight et Lascelles parlaient des excursions de Strange à Brighton et de ses visites à Bath, ainsi que du domaine de Strange dans le Shropshire, Mr Norrell pensa comprendre quel type d’homme ce Strange devait être : superficiel, à la mode, guère différent de Lascelles. Cela étant (songeait Mr Norrell), n’était-il pas plus probable que le « Vous avez un rival » s’adressait non pas à lui, mais à Lascelles ? Ce Strange (pensait Mr Norrell) devait être le rival de Lascelles dans quelque liaison amoureuse. Norrell baissa les yeux sur ses mains jointes sur ses genoux et sourit de sa propre sottise.

— Et Strange, disait Lascelles, est donc maintenant magicien ?

— Oh ! s’exclama Drawlight, se tournant vers Mr Norrell. Pas même ses meilleurs amis ne compareraient ses talents à ceux de l’estimable Mr Norrell, j’en suis certain. Néanmoins, je le crois bien considéré à Bristol et à Bath. Il est à Londres, à présent. Ses amis espèrent que vous aurez l’amabilité de lui donner audience… Puis-je exprimer le vœu d’être présent à la rencontre de deux tels praticiens de l’art ?

Mr Norrell releva les yeux très lentement.

— Je serai heureux de faire la connaissance de Mr Strange, énonça-t-il.

Mr Drawlight ne devait pas attendre longtemps avant d’assister à l’importante entrevue entre les deux magiciens (ce qui était tout aussi bien, car Drawlight détestait attendre). Une invitation fut lancée, et Lascelles et Drawlight se mirent en devoir d’être là lorsque Mr Strange présenta ses respects à Mr Norrell.

Il ne se révéla ni aussi jeune ni aussi séduisant que Mr Norrell l’avait craint. Il était plus près de trente ans que de vingt et, autant qu’il soit permis à un autre gentleman d’en juger, pas du tout séduisant. Ce qui était complètement inattendu, en revanche, c’est qu’il amena avec lui une ravissante jeune femme, Mrs Strange.

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64

À l’époque médiévale, conjurer les trépassés était une forme de magie répandue, et tout le monde semblait croire qu’un magicien mort était à la fois l’esprit le plus facile à évoquer et le meilleur interlocuteur qui fût.

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65

Rares sont les magiciens qui n’ont pas appris la magie d’un autre praticien. Le roi Corbeau n’a pas été le premier magicien anglais. Il y en avait eu bien d’autres avant lui, notamment le mi-homme mi-démon du XVIIe siècle, Merlin, mais, à l’époque où le roi Corbeau hérita de l’Angleterre, il n’y en avait aucun. Bien qu’on sache assez peu de choses sur les premières années du roi Corbeau, il est logique de supposer qu’il a appris et la magie et l’art de gouverner à la cour du roi des fées. Les premiers magiciens de l’Angleterre médiévale ont donc appris leur art à la cour du roi Corbeau, et ces magiciens en ont ensuite formé d’autres.

Le magicien du Nottinghamshire, Thomas Godbless (1105-1182), fait exception. La majeure partie de sa vie nous est totalement inconnue. Il a certainement demeuré quelque temps auprès du roi Corbeau, mais cela semble sur le tard, alors qu’il était déjà magicien depuis des années. Il constitue peut-être un bon exemple de magicien autodidacte, comme l’ont été, assurément, Gilbert Norrell et Jonathan Strange.