Mr Norrell commença par demander à Strange s’il avait apporté ses œuvres. Il lui plairait beaucoup, assura-t-il, de lire ce qu’avait écrit Mr Strange.
— Mes œuvres ? répéta Strange, avant de s’arrêter un instant. J’ai bien peur, monsieur, de ne pas savoir ce que vous entendez par là. Je n’ai rien écrit.
— Oh ! fit Mr Norrell. Mr Drawlight m’a dit que vous aviez été sollicité pour donner quelque chose au Gentleman’s Magazine, mais peut-être…
— Ah, cela ! fit Strange. Je n’y ai guère encore réfléchi. Nichols m’a certifié qu’il n’en avait pas besoin avant vendredi dans quinze jours.
— Deux semaines de délai et vous n’avez pas encore commencé ! murmura Mr Norrell, très étonné.
— Oh ! je crois que plus vite on se sort ces choses-là de la cervelle pour les coucher sur le papier et les porter chez l’imprimeur, mieux cela vaut. Sans doute, monsieur – et il sourit à Mr Norrell d’une manière amicale – en jugez-vous de même.
Mr Norrell, qui n’avait encore jamais réussi à sortir quoi que ce soit de sa cervelle pour le porter chez l’imprimeur et dont tous les essais en étaient encore à un stade ou un autre de la révision, ne souffla mot.
— Quant à ce que je vais écrire, poursuivit Strange, je ne le sais pas encore exactement. Il y a de fortes chances pour que ce soit une réfutation de l’article de Portishead paru dans Le Magicien moderne[66]. L’avez-vous vu, monsieur ? Cela m’a mis en rage pendant une semaine. Il cherche à démontrer que les magiciens modernes n’ont pas le droit de s’occuper des fées. C’est une chose de reconnaître que nous avons perdu le pouvoir d’évoquer de tels esprits, c’en est une autre d’abdiquer toute intention de ne jamais y faire appel ! Ce genre de délicatesse exagérée m’impatiente. Ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est qu’il me faut encore jeter un coup d’œil à toutes les critiques de l’article de Portishead parues partout ailleurs. Maintenant que nous avons quelque chose de proche d’une association de magie, je pense que nous aurions tort de laisser passer sans blâme d’aussi grossières inepties.
Pensant apparemment qu’il avait assez parlé, Strange attendit qu’un des autres messieurs lui répondît.
Après une ou deux minutes de silence, Mr Lascelles fit remarquer que Lord Portishead avait produit cet article à la demande expresse de Mr Norrell, et avec l’aide et l’approbation de ce dernier.
— Vraiment ?
Strange eut l’air très surpris.
Il s’écoula un silence de quelques instants, puis Lascelles demanda mollement comment on étudiait la magie par les temps qui couraient.
— Dans les livres, répondit Strange.
— Ah, monsieur ! s’écria Mr Norrell. Comme je suis content de vous l’entendre dire ! Ne perdez pas votre temps, je vous en conjure, à suivre un autre parti, appliquez-vous continuellement à la lecture ! Aucun sacrifice de temps ou de plaisir ne pourra jamais être trop grand !
Strange considéra Mr Norrell avec une légère ironie, puis observa :
— Malheureusement, la pénurie de livres a toujours été un gros obstacle. Vous n’avez sans doute pas idée, monsieur, combien il reste peu de livres de magie en circulation en Angleterre. Tous les libraires sont d’accord pour reconnaître qu’il y en avait beaucoup voilà encore quelques années, mais aujourd’hui…
— Vraiment ? l’interrompit hâtivement Mr Norrell. Eh bien, c’est très curieux, assurément.
Le silence qui suivit fut particulièrement embarrassé. Voilà les deux seuls magiciens anglais de l’ère moderne en présence. L’un confessait qu’il n’avait pas de livres ; l’autre, comme il était de notoriété publique, possédait deux grandes bibliothèques pleines. La simple politesse voulait que Mr Norrell fit l’offre de son aide, même réduite, pourtant il ne souffla mot.
— Des circonstances très singulières vous ont sans doute poussé à choisir d’être magicien, déclara Mr Lascelles au bout d’un moment.
— Oui, acquiesça Strange. Des plus singulières.
— Ne voulez-vous donc pas nous conter quelles étaient ces circonstances ?
Strange eut un sourire taquin.
— Je suis sûr qu’il sera agréable à Mr Norrell de savoir qu’il a été à l’origine de ma vocation de magicien. En réalité, on peut soutenir que Mr Norrell a fait de moi un magicien.
— Moi ? se récria Mr Norrell, horrifié.
— La vérité, monsieur, intervint vivement Arabella, c’est qu’il avait essayé tout le reste : les travaux des champs, la poésie, les forges… Au cours d’une année, il a passé en revue tout un éventail d’activités sans se décider pour aucune d’elles. Il était obligé d’en venir tôt ou tard à la magie.
Il y eut un nouveau silence, puis Strange reprit la parole.
— Auparavant je n’avais pas compris que Lord Portishead avait écrit à votre demande, monsieur. Peut-être aurez-vous la bonté de m’expliquer une petite chose. J’ai lu tous les essais de Sa Seigneurie dans Les Amis de la magie anglaise et Le Magicien moderne, sans relever la moindre mention du roi Corbeau. Cette omission est si frappante que je commence à la croire délibérée.
Mr Norrell inclina la tête.
— L’une de mes ambitions est de jeter ce personnage aux oubliettes comme il le mérite.
— Tout de même, monsieur, sans le roi Corbeau, il n’y aurait pas de magie ni de magiciens ?
— Certes, telle est l’opinion générale. Nonobstant, serait-ce vrai – ce que je suis très loin d’admettre –, il a perdu depuis longtemps tout droit à notre estime. Car quelles ont été ses premières actions après son entrée en Angleterre ? Déclarer la guerre au roi légitime d’Angleterre et le dépouiller de la moitié de son royaume ! Et devons-nous, vous et moi, monsieur Strange, clamer au monde que nous avons choisi un tel homme pour modèle ? Que nous le tenons pour le premier d’entre nous ? Cela fera-t-il respecter notre profession ? Cela persuadera-t-il les ministres du roi de nous accorder leur confiance ? Je ne le pense pas ! Non, monsieur Strange, si nous ne pouvons condamner son nom à l’oubli, alors il est de notre devoir – du vôtre et du mien – de répandre dans le monde notre haine de lui ! De publier partout notre exécration de sa nature corrompue et de ses mauvaises actions !
À l’évidence, une grande disparité de vues et de tempéraments existait entre les deux magiciens et, selon Arabella Strange, il n’y avait pas lieu pour eux de rester plus longtemps dans le même espace à s’agacer l’un l’autre. Elle et Strange se retirèrent peu de temps après.
Naturellement, Mr Drawlight fut le premier à se prononcer sur le nouveau magicien.
— Eh bien ! s’exclama-t-il un peu avant que la porte se fût refermée dans le dos de Strange. Je ne sais pas quel peut être votre avis, mais je n’ai jamais été plus surpris de mon existence ! Plusieurs sources m’ont certifié qu’il était bel homme. Que pouvaient-elles vouloir entendre par là, d’après vous ? Avec ce nez, et ces cheveux ! Brun rouge est une couleur si frivole – si importable – et je suis presque certain d’avoir vu du gris dedans. Pourtant, il ne peut avoir plus de – quoi ? – trente, trente-deux ans peut-être ? Elle, d’un autre côté, est tout à fait exquise ! Tant de vivacité ! Ces anglaises brunes, si joliment arrangées ! Dommage qu’elle ne se fût pas donné un peu plus de mal pour se tenir au courant des modes londoniennes. La mousseline à ramages qu’elle portait était assurément ravissante, mais j’aimerais lui voir porter quelque chose de vraiment plus élégant – pourquoi pas de la soie vert forêt, garnie de faveurs et de verroterie noires ? C’est seulement une première intuition, comprenez-vous, je puis avoir une idée tout à fait différente quand je la reverrai.
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