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Mr Norrell réinvita donc Strange à Hanover-square. Comme la fois précédente, Drawlight et Lascelles étaient présents ; Strange, lui, vint seul.

La seconde entrevue eut lieu dans la bibliothèque de Hanover-square. En silence, Strange embrassa du regard les quantités considérables de livres. Peut-être sa colère était-elle retombée. Les deux partis semblaient déterminés à se parler et à se conduire plus cordialement.

— Vous me faites un grand honneur, monsieur, dit Strange après que Mr Norrell lui eut remis son cadeau. La Magie anglaise de Jeremy Tott. – Il tourna les pages. – Je ne connais pas cet auteur.

— Il s’agit d’une biographie de son frère, un historien de la magie théorique du siècle dernier qui s’appelait Horace Tott, expliqua Mr Norrell[67].

Il résuma les leçons sur la recherche approfondie et la nécessité de ne pas s’en remettre au papier que Strange devait bien retenir. Ce dernier sourit poliment et inclina la tête en convenant que ce devait être intéressant.

Mr Drawlight admira le présent de Strange.

Mr Norrell fixait Strange avec une curieuse expression, comme s’il eût été content d’avoir une petite conversation avec lui sans savoir par où la commencer.

Mr Lascelles rappela à Mr Norrell que Lord Mulgrave, de l’Amirauté, était attendu d’ici à une heure.

— Vos affaires vous réclament, monsieur, dit alors Strange. Je ne veux pas être importun. Aussi bien m’appelle dans Bond-street une affaire pour le compte de Mrs Strange qui ne doit pas être négligée.

— Et peut-être, lança Drawlight, que nous aurons un jour l’honneur d’admirer un morceau de magie préparé par Mr Strange. J’adore assister à des spectacles de magie !

— Peut-être, murmura Strange.

Mr Lascelles sonna pour appeler le domestique. Soudain Mr Norrell prit la parole :

— Je serais ravi de voir un échantillon de la magie de Mr Strange maintenant… S’il voulait bien nous faire l’honneur d’une démonstration.

— Oh ! fit Strange. Mais je ne…

— Cela serait un grand honneur pour moi, insista Mr Norrell.

— Très bien, répondit Strange, je serai trop heureux de vous montrer quelque chose. Ce sera un peu maladroit, peut-être, comparé à ce à quoi vous êtes accoutumé. Je doute grandement, monsieur Norrell, de pouvoir vous égaler en élégance d’exécution.

Mr Norrell inclina à son tour la tête.

Strange jeta deux ou trois coups d’œil autour de la bibliothèque, en quête d’une idée de magie. Ses yeux tombèrent sur un miroir pendu dans les profondeurs d’un recoin de la pièce où la lumière ne pénétrait jamais. Il posa La Magie anglaise de Jeremy Tott sur la table de la bibliothèque de manière à ce que son reflet fût parfaitement visible dans le miroir. Durant quelques instants, il le regarda fixement ; il ne se passa rien. Puis Strange eut un drôle de geste : il se passa les mains dans les cheveux, s’étreignit la nuque et s’étira les épaules, comme un homme qui soulage ses crampes. À la fin, il sourit et, somme toute, parut extrêmement content de lui.

Ce qui était curieux, car le livre avait exactement le même aspect qu’avant.

Lascelles et Drawlight, accoutumés à voir – ou plutôt à entendre parler de – la merveilleuse magie de Mr Norrell, ne furent guère impressionnés par cette gesticulation ; celle-ci était en effet bien inférieure à ce qu’un banal exorciste pouvait réussir sur un champ de foire. Lascelles ouvrit la bouche – sans doute pour émettre une moquerie caustique – mais fut devancé par Mr Norrell, qui s’écria brusquement d’un ton admiratif :

— Voilà qui est remarquable ! Vraiment… Mon cher monsieur Strange ! Je n’ai jamais même entendu parler d’un tel enchantement ! Il n’est pas mentionné chez Sutton-Grove. Je vous assure, mon cher monsieur, il ne figure pas chez Sutton-Grove !

En proie à une certaine confusion, Lascelles et Drawlight reportaient leurs regards d’un magicien à l’autre.

Lascelles s’approcha de la table et scruta le livre.

— Il est peut-être un brin plus long qu’il n’était.

— Je ne crois pas, objecta Drawlight.

— Il est en cuir jaune maintenant, dit Lascelles. Était-il bleu avant ?

— Non, il a toujours été jaune.

Mr Norrell rit tout haut. Mr Norrell, habituellement avare de ses sourires, riait d’eux.

— Non, non, messieurs ! Vous n’avez pas deviné ! Certes, non ! Oh ! Monsieur Strange, je ne puis vous dire combien… Mais ils ne comprennent pas ce que vous avez fait. Prenez-le, monsieur Lascelles ! cria-t-il. Prenez-le donc, monsieur Lascelles !

Plus perplexe que jamais, Lascelles tendit la main pour saisir le livre. Tout ce qu’il saisit fut le vide. Le livre n’était là qu’en apparence.

— Il a interverti le livre et son reflet, expliqua Mr Norrell. Le livre réel se trouve là-bas, dans le miroir. – Et d’aller inspecter le miroir avec un air d’intérêt tout professionnel. – Comment avez-vous fait ?

— Comment, en effet ? murmura Strange, qui traversa la pièce pour examiner le reflet du livre posé sur la table sous différents angles, tel un joueur de billard, fermant un œil puis l’autre.

— Savez-vous le récupérer ? demanda Drawlight.

— Malheureusement non, avoua Strange. À la vérité, je n’ai qu’une idée très brumeuse de ce que j’ai fait. Sans doute est-ce pareil pour vous, monsieur ; on a la sensation qu’une musique joue au fond de sa tête, on anticipe simplement la note suivante.

— Tout à fait remarquable, répéta Mr Norrell.

Ce qui était peut-être encore plus remarquable, c’était que Mr Norrell, qui avait vécu toute sa vie dans la crainte de se découvrir un rival, avait fini par voir la magie d’un autre et, loin d’être accablé par ce spectacle, s’en trouvait exalté.

Mr Norrell et Mr Strange se séparèrent cet après-midi-là en des termes très cordiaux, et ils se retrouvaient dès le lendemain matin sans que Mr Lascelles ou Mr Drawlight en sût rien. Cette réunion s’acheva sur la proposition de Mr Norrell de prendre Mr Strange comme disciple. Mr Strange accepta son offre.

— Je regrette seulement qu’il soit marié, geignit Mr Norrell d’un air chagrin. Les magiciens n’ont pas le droit de se marier.

25

L’apprentissage d’un magicien

Septembre – décembre 1809

Le premier matin de son apprentissage, Strange fut invité à prendre son petit-déjeuner à Hanover-square dès l’aurore. Au moment où les deux magiciens s’attablaient, Mr Norrell déclara :

— J’ai pris la liberté de vous établir un programme d’études pour les trois ou quatre années à venir.

Si Strange eut l’air un peu saisi à la mention des trois ou quatre années, il ne pipa mot.

— Trois ou quatre ans est un délai si bref que, malgré tous mes efforts, poursuivit Mr Norrell avec un soupir, je ne puis croire que nous accomplirons grand-chose.

Il remit une douzaine de feuillets de papier à Strange. Chacun était couvert de trois colonnes de la petite écriture précise de Mr Norrell ; chaque colonne contenait une longue liste de différentes sortes de magies[68].

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67

Horace Tott vécut paisiblement dans le Cheshire avec l’intention continue d’écrire une grosse somme sur la magie anglaise, mais sans jamais en jeter les premières lignes sur le papier. Il s’éteignit à soixante-quatorze ans en s’imaginant toujours qu’il allait commencer la semaine suivante, ou peut-être celle d’après.

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68

Naturellement, Mr Norrell fonde son sommaire sur les classifications incluses dans le De generibus artium magicarum anglorum, de Francis Sutton-Grove.