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Strange les parcourut et conclut qu’il avait plus de choses à apprendre que prévu.

— Ah ! Je vous envie, monsieur, reprit Mr Norrell. Oui, je vous envie. La « pratique » de la magie est pleine de frustrations et de déceptions, son « étude », elle, est un plaisir sans fin ! Tous les grands magiciens d’Angleterre sont alors nos compagnons et nos mentors. Un travail assidu trouve sa récompense dans l’accroissement des connaissances et, le plus beau de l’affaire, l’on n’a pas à se pencher sur l’un de ses semblables de la fin d’un mois à la suivante si l’on ne le souhaite guère !

Pendant quelques instants, Mr Norrell sembla perdu dans la contemplation de cet heureux état puis, sortant de sa torpeur, il suggéra qu’ils ne repoussassent pas plus longtemps le plaisir de l’apprentissage de Strange et se rendissent immédiatement dans la bibliothèque afin de commencer.

La bibliothèque de Mr Norrell était au premier étage. C’était une pièce charmante, conforme aux goûts de son propriétaire, qui venait toujours s’y réfugier, en quête de réconfort et de récréation. Mr Drawlight avait persuadé Mr Norrell d’adopter la mode qui consistait à poser de petits miroirs dans des coins et des angles saugrenus. Ainsi, l’on croisait constamment un rai de vive lumière argentée ou le soudain reflet d’un passant dans la rue à l’endroit où l’on s’y attendait le moins. Les murs étaient recouverts d’un papier vert tendre, imprimé d’un motif de feuilles de chêne plus foncées, accrochées à des ramilles noueuses ; dans le plafond peint était creusé un petit dôme, qui représentait la voûte de feuillage d’une clairière au printemps. Les volumes avaient tous des reliures claires en vachette, avec les titres gravés au dos en fines capitales argentées. Parmi tant d’élégance et d’harmonie, il était quelque peu surprenant d’apercevoir quantité de trous parmi les livres, et nombre de rayonnages entièrement vides.

Strange et Mr Norrell s’assirent au coin du feu.

— Si vous me le permettez, monsieur, dit Strange, j’aimerais commencer par vous poser quelques questions. J’avoue que ce que j’ai entendu l’autre jour concernant les fées m’a vraiment étonné, et je me demandais si vous accepteriez de m’entretenir un peu sur ce sujet. À quels dangers le magicien s’expose-t-il en ayant recours aux esprits féeriques ? Et quel est votre avis sur leur utilité ?

— Leur utilité a été grandement exagérée, répondit Mr Norrell, leur danger beaucoup sous-estimé.

— Oh ! Pensez-vous que les fées sont, comme certains le croient, des démons ?

— Bien au contraire. Je suis tout à fait convaincu que la vision commune que l’on a d’elles est la bonne. Connaissez-vous les écrits de Chaston sur la question ? Cela ne me surprendrait guère si Chaston se révélait s’être approché au plus près de la vérité[69]. Non, non, mon objection aux fées est d’une autre nature. Monsieur Strange, à votre avis, pourquoi la magie anglaise dépend-elle tant – ou semble-t-elle tant dépendre – de l’aide des fées ?

Strange réfléchit un moment.

— Je présume que c’est parce que toute la magie anglaise nous vient du roi Corbeau qui fut élevé à une cour des fées et y a appris sa magie.

— Je conviens que cela a un rapport avec le roi Corbeau, mais non de la manière que vous croyez, je pense. Considérez, s’il vous plaît, monsieur Strange, que, pendant tout le temps où le roi Corbeau régnait sur l’Angleterre du Nord, il régnait également sur un royaume féerique. Considérez, s’il vous plaît, qu’aucun roi n’a jamais eu deux races aussi diverses sous son empire. Considérez encore, s’il vous plaît, qu’il était un aussi grand monarque qu’il était magicien, fait que la majorité des historiens sont enclins à négliger. Il n’y a guère de doute, selon moi, qu’il était très préoccupé par la tâche d’unir ses deux peuples, tâche qu’il a menée à bien, monsieur Strange, en exagérant à dessein le rôle des fées dans la magie. De cette manière, il a accru l’estime de ses sujets humains pour les fées, il a trouvé une occupation utile à ses sujets les fées, et est parvenu à ce que les deux peuples recherchent la société l’un de l’autre.

— Oui, murmura Strange, l’air songeur. Je vois cela.

— À mon avis, même les plus grands des magiciens auréats ont surestimé l’importance des fées dans la magie humaine. Vous n’avez qu’à regarder Pale ! Il tenait ses sylphides pour si essentielles à la poursuite de son art qu’il a écrit que ses plus grands trésors étaient les trois ou quatre fées vivant en son logis ! Mon exemple personnel prouve pourtant que presque toutes les sortes respectables, oui, respectables, de magie sont parfaitement réalisables sans l’assistance d’aucune d’elles ! Qu’ai-je jamais accompli qui ait nécessité l’aide d’une fée ?

— Je vous entends, répondit Strange, s’imaginant que la dernière question de Mr Norrell devait être rhétorique. Je dois reconnaître, monsieur, que cette idée est tout à fait nouvelle pour moi. Je ne l’ai jamais lue dans aucun livre.

— Moi non plus. Certes, il existe certaines sortes de magies qui sont absolument impossibles sans les fées. Il y aura peut-être des moments – et j’espère sincèrement que de telles occasions seront rares – où vous et moi aurons à traiter avec ces créatures pernicieuses. Naturellement, nous aurons à montrer la plus grande prudence. Toute fée que nous invoquerons aura presque certainement déjà eu affaire à des magiciens anglais. Elle sera pressée de nous énumérer les noms de tous les grands magiciens qu’elle a servis, ainsi que les services qu’elle leur a rendus. Elle comprendra les formes et les précédents de telles collaborations bien mieux que nous. Cela nous met – nous mettra – en position de faiblesse. Je vous assure, monsieur Strange, nulle part le déclin de la magie anglaise n’est mieux compris que dans les Autres Pays !

— Les fées exercent pourtant une grande fascination sur les gens du commun, dit Strange d’un ton pénétré, et si vous deviez employer de temps à autre l’une d’elles dans votre travail, cela pourrait peut-être rendre votre art plus populaire. Beaucoup de préjugés s’opposent encore à l’usage de la magie dans la guerre.

— Oh ! Assurément ! s’écria Mr Norrell avec irritation. Les gens croient que la magie commence et s’achève avec les fées ! Ils s’arrêtent à peine sur le talent et le savoir du magicien ! Non, monsieur Strange, cela ne constitue pas à mes yeux une raison pour employer les fées ! Bien au contraire ! Voilà cent ans, l’historien de la magie, Valentine Munday, a nié l’existence des Autres Pays ! D’après lui, les hommes qui prétendaient y être allés étaient tous des imposteurs. En cela, il se trompait, mais sa position demeure une de celles pour lesquelles j’ai beaucoup de sympathie et j’espère que nous pourrons contribuer à sa propagation. Certes, poursuivit pensivement Mr Norrell, Munday en est venu à nier l’existence de l’Amérique, puis de la France, et ainsi de suite. Je crois que, au moment de sa mort, il avait renoncé à l’Ecosse depuis longtemps et commençait à nourrir des doutes sur Carlisle… J’ai son livre ici[70].

Mr Norrell se leva et le sortit d’un des rayons. Cependant, il ne le donna pas tout de suite à Strange.

Au bout d’un bref silence, Strange s’enquit :

— Vous me conseillez donc de lire cet ouvrage ?

— Oui, en effet. Je pense que vous devriez le lire.

Strange attendit, mais Norrell continuait à contempler le livre qu’il avait toujours à la main comme s’il ne savait pas comment s’y prendre.

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69

Richard Chaston (1620-1695). Chaston écrit que les races des hommes et des fées contiennent toutes deux en elles une faculté de raison et une faculté de magie. Chez les hommes la raison est forte, et la magie faible. Chez les fées, c’est l’inverse : la magie leur vient très naturellement, mais selon les critères humains elles sont à peine saines d’esprit.

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70

Le Carnet bleu : un essai pour exposer les mensonges les plus répandus et les supercheries communes mis en œuvre par les magiciens anglais à l’encontre des sujets du roi et envers leurs semblables, Valentine Munday, ouvrage publié en 1698.