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— Alors vous devez me le remettre, suggéra doucement Strange.

— Oui, en effet, acquiesça Mr Norrell.

Il s’avança précautionneusement et lui tendit le livre quelques instants, avant de l’incliner brusquement et de le lui lâcher dans la paume d’un drôle de geste, comme si, au lieu d’un livre, il s’agissait d’un oisillon qui s’accrochait à lui et refusait absolument de connaître personne d’autre, si bien qu’il était obligé de le mystifier en retirant sa main. Par bonheur, il était si absorbé par cette manœuvre qu’il ne leva pas les yeux vers Strange, qui se retenait de rire.

Mr Norrell resta un moment immobile, regardant avec nostalgie son livre désormais aux mains d’un autre magicien.

Une fois qu’il se fut séparé du premier ouvrage, l’aspect pénible de son épreuve ne parut plus être toutefois qu’un mauvais souvenir. Une demi-heure plus tard, il recommandait un autre livre à Strange et allait le chercher sans plus de cérémonie. Avant midi, il indiquait à Strange les livres sur les étagères et lui permettait de les descendre à sa place. À la fin de la journée, Mr Norrell avait donné à Strange une extraordinaire quantité de volumes à lire et déclarait qu’il espérait qu’il les aurait parcourus d’ici à la fin de la semaine.

Une journée entière consacrée aux entretiens et à l’étude était un luxe qu’ils ne pouvaient se permettre souvent ; en général, ils étaient obligés de passer une partie du jour à recevoir des visiteurs, qu’il s’agît de relations en vue que Mr Norrell croyait capital de cultiver ou de gentlemen des différents ministères du gouvernement.

Au bout d’une quinzaine, l’enthousiasme de Mr Norrell pour son nouvel élève ne connaissait plus de bornes.

— On n’a qu’à lui expliquer une chose une fois, rapporta Norrell à Sir Walter, il comprend aussitôt ! Je me rappelle fort bien combien de semaines j’ai peiné pour comprendre le livre de Pale, Conjectures concernant la prémonition de choses à venir ; Mr Strange, lui, a maîtrisé cette théorie particulièrement ardue en un peu moins de quatre heures !

Sir Walter sourit.

— Sans doute. Néanmoins, vous sous-évaluez vos propres mérites, selon moi. Mr Strange a l’avantage d’avoir un professeur pour lui expliquer les passages difficiles, alors que vous n’aviez personne. Vous lui avez préparé la voie et aplani les obstacles.

— Oh ! protesta Mr Norrell. Quand Mr Strange et moi nous sommes installés pour disputer plus avant des Conjectures, je me suis aperçu qu’elles avaient une application plus large que je ne l’avais supposé. Ce sont les questions de Mr Strange, voyez-vous, qui m’ont mené à une nouvelle compréhension des idées du Dr Pale !

— Eh bien, monsieur, déclara Sir Walter, je suis heureux que vous ayez trouvé un ami dont les pensées s’accordent si bien avec les vôtres. Il n’est pas de plus grand réconfort.

— Je vous le concède, Sir Walter ! Oui, vraiment.

L’admiration de Strange pour Mr Norrell était d’une nature plus modérée. La conversation insipide et les bizarreries de comportement de Norrell continuaient de lui agacer les nerfs ; à peu près au moment où Mr Norrell faisait l’éloge de Strange à Sir Walter, Strange se plaignait de Norrell à Arabella.

— Je ne sais que penser de lui. Il est l’homme le plus remarquable de notre époque et aussi le plus soporifique. Par deux fois ce matin, notre conversation a été interrompue parce qu’il a cru entendre une souris dans la pièce – les souris lui inspirent un dégoût particulier. Deux valets, deux bonnes et moi avons dû déplacer tout le mobilier à la recherche de la bestiole, pendant qu’il restait debout devant la cheminée, paralysé de peur.

— Possède-t-il un chat ? hasarda Arabella. Il devrait se procurer un chat.

— Oh, cela est impensable ! Il déteste les chats encore plus que les souris. Il m’a confié que, s’il a l’infortune de se trouver dans le même lieu qu’un chat, il est sûr d’être entièrement couvert de boutons rouges en moins d’une heure.

Faire l’éducation complète de son élève était le vœu sincère de Mr Norrell, mais les habitudes de secret et de dissimulation qu’il avait cultivées toute son existence n’étaient pas faciles à abandonner. Un jour de décembre, alors que la neige tombait en gros flocons mous de lourdes nuées d’un gris verdâtre, les deux magiciens étaient assis dans la bibliothèque de Mr Norrell. Le lent mouvement tourbillonnant de la neige de l’autre côté des croisées, la bonne chaleur du feu et les effets d’un grand verre de xérès qu’il avait été malavisé d’accepter quand Mr Norrell lui en avait offert concouraient à donner à Jonathan une sensation de pesanteur et d’engourdissement. Son front était appuyé sur sa main, et ses yeux se fermaient déjà.

Mr Norrell discourait.

— Beaucoup de magiciens, disait-il en joignant les mains, ont tenté d’enfermer des pouvoirs magiques dans un objet physique. L’opération en soi n’est pas difficile, et cet objet peut répondre aux vœux du magicien. Arbres, bijoux, livres, projectiles, chapeaux ont été tour à tour utilisés à cette fin, à un moment ou à un autre. – Mr Norrell fit les gros yeux aux extrémités de ses doigts. – En plaçant ainsi une partie de ses pouvoirs dans l’objet de son choix, le magicien espère se prémunir contre leur déclin, conséquence inévitable de la maladie et de la vieillesse. J’ai moi-même été souvent fortement tenté par ce stratagème ; mes propres aptitudes peuvent être réduites à néant par un gros refroidissement ou un méchant mal de gorge. Cependant, après mûre réflexion, j’ai conclu que de telles divisions de nos pouvoirs sont on ne peut plus imprudentes. Examinons, par exemple, le cas des anneaux. Les anneaux ont longtemps été considérés comme particulièrement adéquats à cette sorte de magie en raison de leur petite taille. Un homme peut garder un anneau en permanence à un doigt pendant des années sans susciter le moindre commentaire – ce qui ne serait pas le cas s’il montrait le même attachement à un livre ou à un caillou – et pourtant il n’existe guère de magicien dans l’histoire qui, ayant confié jadis une partie de son talent et de son pouvoir à un anneau magique, n’ait pas d’une manière ou d’une autre perdu cet anneau et ne se soit pas attiré beaucoup de désagréments pour le récupérer. Prenez par exemple, au XIIe siècle, le Maître de Nottingham, dont la fille a pris son anneau de magicien pour un banal brimborion, l’a glissé à son doigt et s’en est allée à la foire de Saint Matthew. Cette jeune femme négligente…

— Comment ? s’écria soudain Strange.

— Comment ? lui fit écho Mr Norrell, alarmé.

Strange jeta à l’autre gentleman un regard aigu, inquisiteur. Mr Norrell le dévisagea à son tour, un peu effrayé.

— Je vous demande pardon, monsieur, dit Strange, mais vous ai-je bien entendu ? Parlons-nous bien des pouvoirs magiques qui se cachent par quelque moyen dans des anneaux, des pierres, des amulettes… ou autres objets de cette sorte ?

Mr Norrell inclina la tête avec circonspection.

— Je croyais que vous aviez dit…, commença Strange. Enfin… – Il fit un effort pour radoucir son ton. – Je croyais que vous m’aviez certifié, il y a quelques semaines, que les anneaux et les pierres magiques étaient une légende.

Mr Norrell considéra son élève avec crainte.

— Peut-être me suis-je mépris, ajouta Strange.

Mr Norrell demeura muet.

— J’ai dû me méprendre, répéta Strange. Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir interrompu. Je vous en prie, continuez.

Mr Norrell, même s’il paraissait grandement soulagé que Strange eût résolu la question, n’était cependant plus de force à continuer et proposa à la place de prendre le thé, ce que Strange accepta avec empressement[71].

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71

L’histoire de la fille du Maître de Nottingham (sur laquelle Mr Norrell ne revint jamais) vaut la peine d’être relatée et je la consigne donc ici.

La foire où se rendit la jeune femme avait lieu à Nottingham, le jour de la Saint Matthew. La demoiselle passa une journée plaisante, à déambuler entre les baraques, à faire des emplettes de lingerie, de dentelles et d’épices. Au cours de l’après-midi, en se retournant brusquement, elle vit par hasard des acrobates italiens qui étaient sur ses pas, et le bord de sa cape vola et frappa une oie qui passait. Ce volatile irascible s’élança sur elle en battant des ailes et en cacardant. Dans sa surprise, elle laissa tomber l’anneau de son père, qui chut dans le gosier grand ouvert de l’oie. Celle-ci l’avala tout rond. Avant que la fille du Maître de Nottingham eût pu dire ou faire quoi que ce fût, la gardeuse d’oies entraîna sa bête, et toutes deux disparurent dans la foule.

L’oie fut achetée par un certain John Ford, qui la ramena dans sa maison du village de Fiskerton. Le lendemain, son épouse, Margaret Ford, tua la volaille, la pluma et la vida. Dans son estomac, elle trouva un lourd anneau d’argent, incrusté d’un morceau d’ambre aune en forme de crosse. Elle le posa sur une table à côté de trois œufs de poule qui avaient été ramassés le matin même.

Aussitôt les œufs se mirent à bouger, puis à se craqueler, et une merveille surgit de chaque coquille. Du premier œuf il sortit un instrument à cordes semblable à une viole, hormis que celle-ci possédait des petits bras et des petites jambes et jouait une douce musique sur elle-même au moyen d’un minuscule archet. De l’œuf suivant émergea un petit navire du plus pur ivoire, avec des voiles de fine toile blanche et un jeu de rames en argent Et du dernier œuf est éclos un poussin à l’étrange duvet rouge et or. Cet ultime prodige fut le seul à survivre au jour. Au bout d’une heure ou deux la viole se craquela comme une coquille d’œuf avant de tomber en morceaux ; au coucher du soleil le navire d’ivoire avait mis à la voile et s’était évanoui dans les airs ; mais le poussin grandit et, par la suite, provoqua un incendie qui détruisit la plus grande partie de Grantham. Pendant le sinistre, on le vit qui se baignait dans les flammes. Cette circonstance laissa supposer qu’il s’agissait d’un phénix.

Quand Margaret Ford se fut avisée qu’un anneau magique était tombé mystérieusement en sa possession, elle décida de s’en servir à des fins de magie. Malheureusement, c’était une femme très méchante, qui tyrannisait son aimable époux et passait de longues heures à réfléchir au moyen de se venger de ses ennemis. John Ford possédait le manoir de Fiskerton et, pendant les mois qui suivirent, il fut comblé de terres et de richesses par des lords importants qui craignaient la magie perverse de son épouse.

La rumeur des prodiges accomplis par Margaret Ford atteignit vite Nottingham, où le Maître de Nottingham était sur son lit de mort. Un si grand nombre de ses pouvoirs étaient contenus dans l’anneau que la perte de celui-ci l’avait rendu d’abord mélancolique, puis désespéré, enfin malade. Quand la réputation de son anneau finit par lui revenir, il était trop mal en point pour tenter quoi que ce fût.

Sa fille, d’un autre côté, était profondément désolée d’avoir attiré ce malheur sur sa famille et jugea de son devoir d’essayer de retrouver l’anneau ; aussi, sans s’ouvrir à personne de ses intentions, elle se mit en route pour le village de Fiskerton en longeant la berge.

Elle n’était pas allée plus loin que Gunthorpe quand elle tomba sur un spectacle des plus navrants. Un petit bois brûlait ardemment, avec des flammes rouges qui le léchaient de tous côtés. L’âcre fumée noire lui piquait les yeux et lui irritait la gorge, et pourtant le bois n’était pas consumé par le feu. Un gémissement sourd émanait des arbres, comme s’ils se plaignaient d’une torture si peu naturelle. La fille du Maître chercha des yeux quelqu’un qui pût lui expliquer ce prodige. Un jeune bûcheron qui passait par là lui dit : « Voilà deux semaines, Margaret Ford s’arrêta dans le bois, sur la route qui venait de Thurgaton. Elle se reposa sous l’ombrage de ses arbres, but à son ruisseau et mangea ses noix et ses baies mais, juste au moment où elle partait, une racine lui crocha le pied, provoquant sa chute, et quand elle se releva de terre, un églantier eut l’impertinence de la griffer au bras. Alors elle jeta un sortilège au bois et jura qu’il brûlerait pour l’éternité. »

La fille du Maître le remercia du renseignement et poursuivit un moment sa route. Souffrant de la soif, elle s’accroupit pour prendre un peu d’eau à la rivière. Tout d’un coup une femme – ou une créature très proche d’une femme – sortit à moitié de l’eau. Son corps était entièrement couvert d’écailles de poisson, sa peau aussi bleue et tachetée que celle d’une truite, et sa chevelure formait un étrange bouquet de nageoires grises et épineuses. Elle paraissait regarder avec fureur la fille du Maître, bien que ses yeux ronds et froids et sa peau raide de poisson ne fussent pas bien appropriés à la reproduction des expressions humaines, aussi était-il difficile de savoir.

— Oh ! Je vous demande pardon ! s’écria la fille du Maître, apeurée.

La femme ouvrit la bouche, révélant une gorge de poisson et une pleine bouche de vilaines dents de poisson, mais semblait incapable d’émettre un son. Puis elle se retourna et replongea dans l’onde.

Une femme qui lavait son linge sur la berge expliqua à la fille du Maître : « C’est Joscelin Trent qui a le malheur d’être l’épouse d’un homme qui plaît à Margaret Ford. De jalousie, Margaret Ford lui a jeté un sortilège, et elle est forcée, la malheureuse, de passer toutes ses journées et toutes ses nuits immergée dans les hauts-fonds de la rivière pour empêcher sa peau et sa chair enchantées de sécher et, comme elle ne sait pas nager, elle vit dans la terreur constante de se noyer. »

La fille du Maître remercia la bonne femme de ses paroles.

La fille du Maître arriva ensuite au village de Hoveringham. Un homme et son épouse qui se serraient tous deux sur un petit poney la dissuadèrent d’entrer dans le village, et lui en firent faire le tour par d’étroits chemins et sentiers. D’une petite éminence verdoyante, la fille du Maître regarda en bas et vit que tous les villageois portaient un bandeau sur les yeux. Ils n’étaient pas accoutumés à leur cécité volontaire et se heurtaient continuellement le visage contre les murs, butaient sur des tabourets et des carrioles, se coupaient avec des couteaux et des outils et se brûlaient au feu. En conséquence, ils étaient couverts d’entailles et de plaies. Aucun d’eux n’ôtait pourtant son bandeau.

— Oh ! dit l’épouse. Le prêtre de Hoveringham a eu l’audace de dénoncer la méchanceté de Margaret Ford du haut de sa chaire. Les évêques, les abbés et les chanoines sont tous restés silencieux, mais ce frêle vieillard l’a défiée, aussi a-t-elle maudit tout le village. Ils sont condamnés à avoir en permanence devant les yeux des images vivantes de leurs pires craintes. Ces pauvres gens voient leurs enfants mourir de faim, leurs parents sombrer dans la démence, leurs bien-aimés les mépriser et les trahir. Les époux et les épouses se voient les uns les autres affreusement assassinés. C’est pourquoi, bien que ces visions ne soient que des illusions, les villageois doivent se bander les yeux, par crainte de perdre la raison.

Secouant la tête devant l’effroyable malignité de Margaret Ford, la fille du Maître continua son chemin vers le manoir de John Ford, où elle trouva Margaret et ses servantes, chacune avec une badine à la main pour conduire les vaches à la traite du soir.

La fille du Maître s’avança hardiment vers Margaret Ford. Sur-le-champ, Margaret Ford se retourna et la frappa de sa badine. « La vilaine ! cria-t-elle. Je sais qui tu es ! Mon anneau me l’a dit. Je sais que tu as l’intention de me mentir, à moi qui ne t’ai jamais nui, et de me demander de devenir ma servante. Je sais aussi que tu projettes de me voler mon anneau. Eh bien, sache-le ! J’ai jeté de puissants enchantements sur mon anneau. Si un voleur était assez insensé pour y toucher, alors en un très bref intervalle de temps des abeilles, des guêpes et toute sortes d’insectes s’envoleraient de terre pour le piquer ; des aigles, des faucons et toutes sortes d’oiseaux fondraient du ciel pour l’assaillir de coups de bec ; puis des ours, des sangliers et toutes sortes de bêtes sauvages apparaîtraient pour le piétiner et le mettre en pièces ! »

Sur ce, Margaret Ford battit d’importance la fille du Maître et dit à ses servantes de la mettre au travail dans la cuisine.

Les servantes de Margaret Ford, une gent misérable et maltraitée, donnèrent à la fille du Maître les besognes les plus dures et, chaque fois que Margaret Ford les frappait ou tempêtait contre elles – ce qui arrivait très souvent –, elles se soulageaient en lui infligeant le même traitement. Toutefois, la fille du Maître ne se laissait pas abattre. Elle resta à travailler à la cuisine pendant plusieurs mois et réfléchit très fort au moyen d’amener par ruse Margaret Ford à laisser tomber l’anneau ou à le perdre.

Margaret Ford était une femme cruelle, prompte à s’offenser d’un rien, et son courroux, une fois réveillé, ne s’apaisait jamais. En dépit de tout cela, elle adorait les tout-petits ; elle saisissait toute occasion de soigner des nourrissons et, une fois qu’elle avait un enfant dans les bras, elle était la douceur même. Elle n’avait pas d’enfants, et aucun de ceux qui la connaissaient ne doutait que c’était là une profonde source de chagrin pour elle. On racontait qu’elle avait dépensé beaucoup de magie à essayer de concevoir un enfant, en vain.

Un jour, Margaret Ford jouait avec la fillette d’un voisin et disait combien, si elle devait avoir un enfant, elle préférerait que ce fût une fille, et comment elle souhaiterait qu’elle eût une peau d’une blancheur de lait, des yeux verts et des boucles cuivrées (ce qui était les couleurs naturelles de Margaret Ford).

— Oh ! fit la fille du Maître d’une voix innocente. L’épouse du bailli d’Epperstone a un poupard qui correspond exactement à cette description, la plus ravissante petite créature qu’on ait jamais vue.

Alors Margaret Ford ordonna à la fille du Maître de l’emmener à Epperstone et de lui montrer le poupard de l’épouse du bailli. Après que Margaret Ford eut vu de ses yeux que le nourrisson était l’être le plus doux, le plus exquis qui fût (tout comme la fille du Maître l’avait dit), elle annonça à la mère horrifiée son intention d’emporter l’enfant.

Dès qu’elle fut en possession du poupon de l’épouse du bailli, Margaret Ford devint une personne différente. Elle passait ses journées à s’occuper de la petite, à jouer avec elle et à lui chanter des berceuses. Margaret Ford devint enfin contente de son sort. Elle utilisait son anneau magique beaucoup moins qu’avant et ne se mettait presque plus jamais en colère.

Les choses continuèrent ainsi jusqu’à ce que la fille du Maître eût passé presque un an au logis de Margaret Ford. Puis, par un beau jour d’été, Margaret Ford, la fille du Maître, l’enfant et les autres servantes déjeunèrent sur les berges de la rivière. Après s’être restaurée, Margaret Ford se reposa à l’ombre d’un rosier. C’était une chaude journée, et elles étaient toutes endormies.

Dès qu’elle eut la certitude que Margaret Ford dormait, la fille du Maître sortit une friandise et la montra à la fillette. Celle-ci, ne sachant que trop bien ce qu’on devait faire des friandises, ouvrit un large bec, et la fille du Maître la lui fourra dedans. Puis, aussi vite qu’elle pouvait, et s’assurant qu’aucune des autres servantes ne la voyait faire, elle ôta l’anneau du doigt de Margaret Ford.

Ensuite, elle cria :

— Oh ! Oh ! Réveillez-vous, madame ! La petite a pris votre anneau et l’a mis dans sa bouche ! Oh, pour l’amour de cette enfant, rompez le sort ! Rompez le sort !

En s’éveillant, Margaret Ford vit la fillette avec la joue gonflée, mais elle était trop endormie et trop surprise pour comprendre ce qui se passait.

Une abeille vint à voleter de leur côté. La fille du Maître la montra du doigt en hurlant. Toutes les autres servantes hurlèrent aussi.

— Vite, madame, je vous en supplie ! gémit la fille du Maître. Oh ! – Elle leva les yeux. – Voici les aigles et les faucons qui approchent ! Oh ! – Elle regarda au loin. – Et voilà les ours et les sangliers qui accourent pour mettre en pièces la pauvre petite créature !

Margaret Ford cria à l’anneau de mettre un terme à sa magie, ce qu’il fit instantanément, et presque au même moment l’enfant avala la friandise. Pendant que Margaret Ford et ses servantes imploraient l’enfant et la cajolaient, la secouaient, pour lui faire recracher l’anneau magique, la fille du Maître partit en courant sur la berge de la rivière en direction de Nottingham.

La suite de l’histoire présente tous les artifices habituels. Dès que Margaret Ford eut découvert la supercherie, elle alla quérir des chevaux et des chiens pour poursuivre la fille du Maître. À plusieurs reprises, la fille du Maître sembla perdue pour de bon – les cavaliers la serraient de près, et les chiens étaient sur ses talons. Mais l’histoire nous raconte comment elle fut aidée dans sa fuite par toutes les victimes des maléfices de Margaret Ford ; comment les villageois de Hoveringham arrachèrent les bandeaux de leurs yeux et, malgré toutes les horreurs qu’ils voyaient, se précipitèrent pour construire des barricades afin d’empêcher Margaret Ford de passer ; comment cette pauvre Joscelin Trent tendit les bras hors de la rivière et tenta d’entraîner Margaret Ford dans les eaux boueuses ; comment le petit bois en feu laissa choir des branches enflammées sur elle.

L’anneau revint au Maître de Nottingham, qui rompit tous les sortilèges perpétrés par Margaret Ford et restaura sa fortune comme sa réputation.

Il existe une autre variante de cette histoire qui ne contient ni anneau magique, ni bois qui brûle éternellement, ni phénix – absolument aucun miracle, en réalité. Selon cette variante, loin d’être ennemies, Margaret Ford et la fille du Maître de Nottingham (dont le nom était Donata Torel) étaient les dirigeantes d’une confrérie de magiciennes qui fleurit au Nottinghamshire au XIIe siècle. Hugh Torel, le Maître de Nottingham, s’opposa à cette confrérie et s’appliqua à la détruire (bien que sa propre fille en fût membre). Il manqua de peu de réussir, jusqu’à ce que les femmes quittassent leurs foyers, leurs pères et leurs époux pour aller vivre dans les bois sous la protection de Thomas Godbless, un bien plus grand magicien que Hugh Torel. Cette variante moins colorée de l’histoire n’a jamais connu la même popularité que l’autre, mais c’est celle que Jonathan Strange a désignée comme authentique et qu’il a incluse dans L’Histoire et la Pratique de la magie anglaise.