Pendant ce temps le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon, qui occupait un fauteuil de l’autre côté de la cheminée, dirigeait sur l’inconnu un regard d’une malveillance et d’une irritation telles que Stephen craignit pour sa vie. Cependant, à l’instant où le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon aperçut Stephen, il devint tout sucre tout miel.
— Ah, vous voilà ! Comme vous avez l’air noble dans vos atours royaux !
Un grand miroir à pied se dressait justement face à la porte. Pour la première fois Stephen se vit avec la couronne, l’orbe et le sceptre : il avait l’air d’un roi jusqu’au bout des ongles. Il se retourna pour considérer l’inconnu assis à sa table, afin de savoir comment il réagissait à la subite apparition d’un homme noir ceint d’une couronne.
— Oh ! Ne vous inquiétez pas pour lui ! reprit le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon. Il ne peut nous voir, ni nous entendre. Il n’est pas plus doué que l’autre. Regardez !
Il froissa une feuille de papier et la lui lança énergiquement à la tête.
Le lecteur ne tressaillit même pas, ni ne leva les yeux ni ne parut se rendre compte de rien.
— L’autre, monsieur ? releva Stephen. Que voulez-vous dire ?
— Ce magicien-ci est le plus jeune, celui récemment arrivé à Londres.
— Vraiment ? J’ai entendu parler de lui, naturellement. Sir Walter le tient en haute estime. J’avoue avoir oublié son nom.
— Oh ! Qui se soucie de son nom ? Ce qui compte, c’est qu’il est tout aussi stupide que le premier et presque aussi vilain.
— Comment ? dit tout à coup le magicien, avant de détourner les regards de son livre pour les promener autour de la pièce d’un air un tantinet suspicieux. Jeremy ! appela-t-il d’une voix forte.
Un domestique passa la tête à la porte, sans se donner la peine d’entrer dans la pièce.
— Monsieur ? dit-il.
Stephen ouvrit des yeux ronds devant cette manifestation de paresse ; il ne l’eût jamais permise à Harley-street. Il ne manqua pas d’examiner l’homme très froidement pour lui montrer ce qu’il pensait de lui, avant de se rappeler que celui-ci ne pouvait pas le voir.
— Ces demeures londoniennes sont construites de scandaleuse façon, déclara le magicien. J’entends les habitants de la maison voisine.
Cette assertion était assez intéressante pour attirer le dénommé Jeremy à l’intérieur de la pièce. Il s’immobilisa pour tendre l’oreille.
— Les murs sont-ils donc si fins ? continua le magicien. Pensez-vous qu’ils puissent présenter une anomalie ?
Jeremy tapa au mur mitoyen des deux maisons. Celui-ci renvoya un son aussi sourd et discret que n’importe quel mur solide et bien bâti du royaume. N’y comprenant goutte, il répondit :
— Je n’entends rien, monsieur. Que disaient-ils ?
— Je crois avoir entendu l’un d’eux traiter l’autre de stupide et de vilain.
— Êtes-vous sûr, monsieur ? Ce sont deux vieilles dames qui habitent de ce côté.
— Ha ! Cela ne prouve rien. L’âge n’est plus une garantie de rien, de nos jours.
Sur cette remarque, le magicien parut soudain se lasser de cette conversation. Il retourna à son livre et reprit sa lecture.
Jeremy attendit un moment, puis, comme son maître paraissait avoir oublié sa présence, il se retira.
— Monsieur, je ne vous ai pas encore remercié pour ces magnifiques cadeaux, dit Stephen au gentleman.
— Ah, Stephen ! Je suis content de vous avoir agréé. Le diadème, je le confesse, est votre chapeau métamorphosé par magie. J’eusse grandement préféré vous donner une vraie couronne, seulement j’ai été incapable de m’en procurer une en un délai aussi court. Vous êtes sans doute déçu. Bien que, maintenant que je viens à y penser, le roi d’Angleterre ait plusieurs couronnes et s’en serve rarement…
Il leva les mains dans les airs et pointa vers le haut deux doigts blancs immensément longs.
— Oh ! s’exclama Stephen, s’avisant soudain de ce que le gentleman s’apprêtait à réaliser. Si vous songez à jeter des sorts pour amener le roi d’Angleterre jusqu’ici avec une de ses couronnes – ce que je crois, puisque vous êtes tout amabilité –, alors je vous supplie de vous épargner cette peine ! Je n’en ai aucunement besoin pour le moment, comme vous le savez. En outre, le roi d’Angleterre est un si vieux monsieur… Ne serait-il pas plus aimable de le laisser chez lui ?
— Oh, très bien ! fit le gentleman, abaissant ses mains.
En l’absence de toute autre occupation, il se remit à dénigrer le nouveau magicien. Rien ne lui plaisait chez cet homme. Il railla le livre qu’il lisait, trouva à redire à la façon de ses bottes et se montra incapable d’apprécier sa taille (malgré le fait qu’il était exactement de la taille du gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon, ainsi qu’il s’avéra quand ils se levèrent par hasard tous les deux en même temps).
Stephen était impatient de retourner à ses devoirs de Harley-street mais, s’il les laissait seuls ensemble, il craignait que le gentleman ne se mît à lancer à la tête du magicien un objet plus substantiel que du papier.
— Voulez-vous que je vous accompagne à Harley-street, monsieur ? proposa-t-il. Alors vous pourrez me raconter comment vos nobles actions ont modelé Londres et ont fait sa gloire. C’est toujours si divertissant. Je ne me lasse jamais de l’entendre !
— Avec joie, Stephen ! Avec joie !
— Est-ce loin, monsieur ?
— Est-ce loin, quoi, Stephen ?
— Harley-street, monsieur. J’ignore où nous sommes.
— Nous sommes à Soho-square. Et, non, ce n’est point loin du tout !
Après qu’ils eurent gagné la demeure de Harley-street, le gentleman prit affectueusement congé de Stephen, le pressant de ne pas être triste à cause de cette séparation et lui rappelant qu’ils devaient se retrouver le soir même au manoir d’Illusions-perdues.
— … où une cérémonie des plus charmantes doit se tenir dans le beffroi de la Tour extrême-orientale. Elle commémore une circonstance qui s’est passée… Oh ! voilà cinq cents ans environ… quand j’ai brillamment trouvé moyen de capturer les jeunes enfants de mon ennemi, et que nous les avons précipités du haut du beffroi dans la mort. Ce soir, nous reconstituerons ce grand triomphe ! Nous revêtirons des poupées de son des habits tachés de sang des enfants et les jetterons sur les pavés, puis nous chanterons et nous danserons pour fêter leur destruction !
— Organisez-vous cette cérémonie chaque année, monsieur ? Je suis certain que je m’en souviendrais si j’y avais déjà assisté. L’effet en est si… frappant !
— Je suis heureux que vous soyez de cet avis. Je l’organise chaque fois que j’y songe. Naturellement, l’effet en était bien plus frappant quand nous utilisions de vrais enfants.
27
L’épouse du magicien
Désormais, il y avait donc à Londres deux magiciens à admirer et à encenser. Je doute que ce soit une grande surprise pour quiconque d’apprendre que, des deux, Londres préférait Mr Strange. En effet, Strange correspondait à l’idée que chacun se faisait d’un magicien. Il était grand, il était charmant ; il avait un sourire des plus ironiques et, à la différence de Mr Norrell, il parlait beaucoup de magie et ne voyait pas d’objection à répondre aux questions du public sur le sujet. Mr et Mrs Strange assistaient à nombre de dîners et de soirées et, à un moment de la réunion, Strange obligeait en général l’assemblée en donnant une prestation d’un des genres mineurs de magie. Le tour le plus populaire qu’il réalisait consistait à faire apparaître des visions à la surface de l’eau[73]. À la différence encore de Mr Norrell, il n’utilisait pas de plat d’argent, le vase traditionnel pour apercevoir des visions. Strange prétendait qu’on voyait vraiment si peu de choses dans un plat que cela ne valait guère la peine de jeter des sortilèges. Il préférait attendre que les domestiques eussent desservi et enlevé la nappe, puis renversait un verre d’eau ou de vin sur la table et évoquait des visions dans la flaque ainsi créée. Heureusement, ses hôtes étaient habituellement si férus de magie qu’ils ne se plaignaient presque jamais de leurs tables et de leurs tapis tachés et gâtés.
73
Le 14 mai 1810, Strange écrit à John Segundus : «… Ici, on trouve une grande passion pour les visions, que je suis toujours heureux de satisfaire chaque fois qu’il m’est possible. Quoi que Norrell puisse dire, ce n’est pas très difficile, et rien ne ravit davantage le profane. Mon seul regret est que les invités finissent toujours par me demander de leur montrer leurs proches. Mardi, j’étais à Tavistock-square, dans la demeure de la famille Fulcher. J’ai versé un peu de vin sur la table, ai pratiqué mon enchantement et leur ai donné à voir une bataille navale qui faisait rage à ce moment-là aux Bahamas, une vue d’un monastère napolitain en ruine au clair de lune et, finalement, l’empereur Napoléon Bonaparte qui buvait une tasse de chocolat les pieds dans une bassine d’eau fumante.
« Les Fulcher étaient suffisamment bien élevés pour paraître s’intéresser à mes réalisations, mais à la fin de la soirée ils m’ont demandé si je pouvais leur représenter leur tante qui habite à Carlisle. Pendant la demi-heure qui a suivi, Arabella et moi avons été contraints de converser l’un avec l’autre tandis que la famille fascinée contemplait le spectacle d’une vieille dame coiffée d’un bonnet de nuit blanc qui tricotait, assise au coin du feu. »