Pour leur part, à leur vive satisfaction, Mr et Mrs Strange s’étaient installés à Londres. Ils avaient pris une maison à Soho-square, et Arabella était absorbée par tous les plaisants soucis liés à un nouveau logis : commander des meubles élégants aux ébénistes, supplier ses amies pour l’aider à trouver des domestiques sérieux et courir quotidiennement les magasins.
Un matin de la mi-décembre, elle reçut un message d’un des vendeurs de Haig & Chippendale’s Upholstery[74] (une personne très attentionnée) la prévenant que venait d’arriver à la boutique une soie vert bronze à rayures satinées et moirées alternées qui, d’après lui, conviendrait parfaitement pour les rideaux du salon de Mrs Strange. Cette course imprévue nécessitait une légère réorganisation de la journée d’Arabella.
— D’après la description de Mr Summer, cela semble être très chic, dit-elle à Strange au petit-déjeuner, et je crois que cela me plaira fort. Mais si je choisis de la soie vert bronze pour les rideaux, alors je pense devoir abandonner toute idée de velours lie-de-vin pour la méridienne. À mon avis, les coloris vert bronze et lie-de-vin s’accorderont mal. Donc je vais passer chez Flint & Clark afin de jeter un nouveau coup d’œil au velours lie-de-vin et voir si je puis souffrir d’y renoncer. Puis j’irai chez Haig & Chippendale. Mais cela suppose que je n’aurai guère le temps de rendre visite à votre tante, ce qui est pourtant dans mes obligations, puisqu’elle part pour Édimbourg ce matin. Je voudrais la remercier de nous avoir trouvé notre bonne Mary.
— Hum ? fit Strange, qui mangeait des petits pains chauds à la confiture en lisant Curieuses Observations sur l’anatomie des fées de Holgarth et Pickle[75].
— Mary, la nouvelle domestique. Vous l’avez vue hier soir.
— Ah ! dit Strange, tournant une page.
— Elle me paraît être une fille charmante, aimable, aux manières posées. Je suis certaine que nous n’aurons qu’à nous louer d’elle. Donc, comme je disais, je vous serais très reconnaissante, Jonathan, si vous vous rendiez chez votre tante ce matin. Vous pourriez descendre à Henrietta-street après le petit-déjeuner et la remercier pour Mary. De là, vous pourriez aller chez Haig & Chippendale et m’y attendre. Oh ! Et pourriez-vous aussi faire un saut chez Wedgwood & Byerley et leur demander quand le nouveau service de table sera prêt ? Cela ne vous créera pas un grand dérangement C’est quasiment sur votre chemin. – Elle le considéra d’un air dubitatif. – Jonathan, m’écoutez-vous ?
— Hum ? fit une nouvelle fois Strange en levant les yeux. Oui, absolument !
Escortée d’un des valets, Arabella se rendit donc à pied à Wigmore-street, où Flint & Clark avaient leurs établissements. Après ce second examen du velours lie-de-vin, elle conclut que, bien que très élégant, le coloris en était vraiment trop sombre. Toute impatience, elle poursuivit donc son chemin vers Saint Martin’s-lane pour découvrir la soie vert bronze. À son arrivée chez Haig & Chippendale, elle trouva le vendeur qui l’attendait ; pas son époux. Le vendeur se confondit en excuses, mais Mr Strange ne s’était pas montré de la matinée.
Elle ressortit dans la rue.
— George, apercevez-vous votre maître quelque part ? demanda-t-elle au valet.
— Non, madame.
Une pluie grise se mit à tomber. Une espèce de prémonition la poussa à regarder dans la vitrine d’une librairie. Elle y découvrit Strange, qui parlait avec passion à Sir Walter Pole. Elle entra donc dans la boutique, souhaita le bonjour à Sir Walter et demanda gentiment à son époux s’il avait rendu visite à sa tante ou fait un tour chez Wedgwood & Byerley.
Strange parut un tantinet embarrassé par sa question. Baissant les yeux, il s’aperçut qu’il tenait un gros livre à la main ; il fronça le sourcil, incapable d’imaginer comment celui-ci se trouvait là.
— Je n’y aurais pas manqué, ma chérie, naturellement, répondit-il, si ce n’est que Sir Walter m’entretient depuis tout ce temps, ce qui m’en a empêché.
— C’est entièrement ma faute, se hâta d’assurer Sir Walter à Arabella. Notre blocus nous pose un problème. Cela n’a rien d’inhabituel, et j’en informais Mr Strange dans l’espoir que Mr Norrell et lui puissent nous aider.
— Et le pouvez-vous ? s’enquit Arabella.
— Oh ! J’espère bien, répondit Strange.
Sir Walter expliqua que le gouvernement britannique avait reçu des renseignements selon lesquels quelques navires français – une dizaine, peut-être – s’étaient faufilés entre les mailles du blocus britannique. Nul ne savait où ils étaient allés se cacher, ni quelles étaient leurs intentions une fois rendus à destination. Pas plus que le gouvernement ne savait où trouver l’amiral Armingcroft, qui était censé empêcher ce genre d’événements. L’amiral et sa flotte de dix frégates et de vaisseaux de ligne s’étaient évaporés ; ils s’étaient probablement élancés à la poursuite des Français. Il y avait un jeune capitaine prometteur, actuellement basé à Madère et, si le ministère de la Marine avait été en mesure de découvrir ce qui se passait et où cela se passait, on eût confié avec joie au capitaine Lightwood quatre ou cinq bâtiments pour l’envoyer sur place. Lord Mulgrave avait demandé à l’amiral Greenwax ce qu’on devait faire selon lui ; l’amiral Greenwax avait interrogé les ministres, et les ministres avaient répondu que le ministère de la Marine devait sur-le-champ consulter Mr Strange et Mr Norrell.
— Je ne voudrais pas vous laisser accroire que le ministère de la Marine est impuissant sans Mr Strange, déclara Sir Walter avec le sourire. On a tenté ce qu’on a pu. On a dépêché un de nos clercs, un certain Petrofax, à Greenwich, pour qu’il aille voir un ami d’enfance de l’amiral Armingcroft et lui demande, avec sa connaissance supérieure du tempérament de l’amiral, comment celui-ci agirait en pareille circonstance, à son opinion. Toutefois, quand Mr Petrofax s’est rendu à Greenwich, l’ami d’enfance de l’amiral était ivre mort dans son lit, et Mr Petrofax n’était même pas sûr qu’il eût compris la question.
— Norrell et moi serons sans doute capables d’émettre une suggestion, déclara Strange d’un air songeur. Néanmoins, j’aimerais voir le problème sur carte.
— J’ai toutes les cartes et les documents nécessaires chez moi. Un de nos domestiques les apportera à Hanover-square plus tard dans la journée. Peut-être serez-vous assez aimable pour en parler à Mr Norrell…
75
Un livre appartenant à la bibliothèque de Mr Norrell. Mr Norrell l’avait cité, quelque peu indirectement, quand Mr Segundus et Mr Honeyfoot lui présentèrent leurs respects au début janvier 1807.