— Oh ! Pourquoi pas maintenant ? proposa Strange. Arabella acceptera bien de patienter quelques instants ! N’est-ce pas, Arabella ? dit-il à son épouse. Je vois Mr Norrell à deux heures et, si je peux lui exposer le problème sur-le-champ, je crois qu’alors nous serons peut-être en mesure de rendre une réponse à l’Amirauté avant souper.
Arabella, avec la douceur et la docilité d’une bonne épouse, mit pour l’heure de côté toute pensée de ses nouveaux rideaux et assura les deux gentlemen que cela ne la dérangeait pas d’attendre pour la bonne cause. Il fut décidé que Mr et Mrs Strange accompagneraient Sir Walter à sa demeure de Harley-street.
Strange sortit son oignon et le consulta.
— Vingt minutes pour aller à Harley-street. Trois quarts d’heure pour réfléchir au problème. Puis encore quinze minutes jusqu’à Soho-square. Oui, nous avons tout le temps.
Arabella eut un rire.
— Il n’est pas toujours aussi scrupuleux, je vous assure, lança-t-elle à Sir Walter. Il s’est présenté en retard mardi à un rendez-vous avec Lord Liverpool, et Mr Norrell n’a pas été très content.
— Ce n’était pas ma faute, se défendit Strange. J’étais prêt à sortir à l’heure, mais je ne trouvais plus mes gants.
Le reproche badin qu’Arabella lui avait adressé sur son absence de ponctualité continuait de le chagriner ; sur le chemin de Harley-street, il examina sa montre dans l’espoir d’y découvrir sur la marche du Temps un fait passé jusque-là inaperçu qui pourrait prouver son innocence. Alors qu’ils atteignaient Harley-street, il crut tenir la solution.
— Ha ! s’écria-t-il soudain. Je sais ! Ma montre retarde !
— Je ne pense pas, objecta Sir Walter, sortant son propre oignon pour le montrer à Strange. Il est midi pile. La mienne indique la même heure.
— Alors pourquoi n’entendons-nous pas les cloches ? objecta Strange. Entendez-vous les cloches ? demanda-t-il à Arabella.
— Non, je n’entends rien.
Sir Walter rougit et marmonna quelques mots sur le fait que les cloches de cette paroisse et des paroisses voisines ne sonnaient plus.
— Vraiment ? s’étonna Strange. Et pourquoi diable ?
Apparemment, Sir Walter sut gré à Strange de garder sa curiosité pour lui ; il se borna à répondre :
— La maladie de Lady Pole a laissé ses nerfs dans un triste état. Le tintement des cloches lui est particulièrement pénible, et j’ai demandé aux sacristains de Saint-Mary-le-bone et de Saint Peter de bien vouloir, par égard pour les nerfs de Lady Pole, s’abstenir de sonner les cloches. Ils ont eu l’obligeance d’accéder à ma requête.
Cette attention était plutôt extraordinaire, mais enfin, au dire de tout le monde, la maladie de Lady Pole était plutôt extraordinaire, ses symptômes ne ressemblant à aucun autre. Ni Mr Strange ni Mrs Strange n’avaient jamais vu Lady Pole. Nul ne l’avait plus vue depuis deux ans, en réalité. À leur arrivée au n°9 de Harley-street, Strange était pressé de consulter sans délai les documents de Sir Walter, mais il dut réfréner son impatience pendant que Sir Walter s’assurait qu’Arabella ne manquerait pas de distraction en leur absence. Sir Walter, un homme courtois, n’aimait pas laisser ses hôtes seuls. En particulier, délaisser une dame ne se faisait pas. Strange, par ailleurs, désirait être à l’heure pour son rendez-vous avec Mr Norrell ; aussi vite que Sir Walter pouvait suggérer des diversions, Strange s’évertuait donc à lui remontrer qu’Arabella n’en avait besoin d’aucune.
Sir Walter désigna à Arabella les romans de sa bibliothèque et lui recommanda notamment Belinda, de Mrs Edgeworth[76], comme étant propre à l’amuser.
— Oh ! fit Strange, l’interrompant. J’ai lu Belinda à Arabella voilà deux ou trois ans. Au reste, vous savez, je ne pense pas que nous soyons longs au point qu’elle ait le temps de parcourir un roman en trois tomes.
— Alors, du thé et des gâteaux au cumin peut-être ? proposa Sir Walter à Arabella.
— Arabella n’aime pas les gâteaux au cumin, l’interrompit de nouveau Strange, prenant lui-même distraitement Belinda et commençant à en lire le premier tome. Elle les a en horreur.
— Un verre de madère, alors. Vous prendrez bien un peu de madère, j’en suis sûr. Stephen, servez un verre de madère à Mrs Strange.
À la manière silencieuse, surnaturelle, propre aux domestiques londoniens hautement qualifiés, un valet noir de grande taille apparut au côté de Sir Walter. Mr Strange eut l’air saisi par sa soudaine arrivée, et il le dévisagea quelques instants avant de dire à sa femme :
— Vous ne voulez pas de madère, n’est-il pas ? Vous ne voulez rien…
— Non, Jonathan, je ne veux rien du tout, acquiesça sa femme, riant de leur drôle de discussion. Merci, Sir Walter, mais je ne demande pas mieux que de rester tranquillement assise ici à lire.
Le domestique noir s’inclina, puis se retira aussi silencieusement qu’il était venu. Strange et Sir Walter sortirent à leur tour pour discuter de la flotte française et des bâtiments anglais manquants.
Une fois laissée seule, Arabella s’aperçut qu’elle n’était pas d’humeur à lire, après tout. Explorant la pièce du regard en quête d’amusement, elle eut l’œil attiré par un grand tableau, un paysage composé de bois et d’un château en ruine perché au sommet d’un escarpement. Les arbres étaient sombres, et les ruines et l’escarpement nimbés d’or par les feux du soleil couchant ; le ciel, lumineux par contraste, flamboyait de coloris nacrés. Une grande partie du premier plan était occupée par un étang argenté où une jeune femme semblait se noyer ; un deuxième personnage se penchait au-dessus d’elle : homme, femme, satyre ou faune, il était impossible de le dire et, bien qu’Arabella étudiât attentivement leurs postures, elle ne put décider si l’intention du deuxième personnage était de sauver la malheureuse ou de l’assassiner. Après s’être lassée de contempler cette toile, Arabella s’aventura dans le couloir pour examiner les peintures qui y étaient accrochées ; celles-ci étant pour la plupart des marines de Brighton et de Chelmsford à l’aquarelle, elle les trouva très insipides.
On pouvait entendre parler Sir Walter et Strange dans une autre pièce.
— … chose extraordinaire ! Et pourtant, c’est un excellent bougre à sa façon, disait Sir Walter.
— Oh ! Je n’en disconviens pas ! Son frère est l’organiste de la cathédrale de Bath, répondait Strange. Il possède aussi un chat noir et blanc qui se promène dans les rues de Bath juste devant lui. Une fois où je me trouvais dans Milsom-street…
Une porte était restée ouverte, par laquelle Arabella entrevit un salon raffiné, décoré d’un grand nombre de tableaux qui paraissaient être plus somptueux, avec des coloris plus riches, que tout ce qu’elle avait déjà pu voir. Elle entra.
La pièce paraissait pleine de lumière, alors que le jour était tout aussi gris et menaçant que précédemment. « Alors, d’où provient toute cette lumière ? s’interrogea Arabella. On croirait qu’elle émane des tableaux, cela est pourtant impossible. » Les tableaux représentaient tous Venise[77] et, assurément, les vastes étendues de ciel et de mer qu’ils contenaient faisaient paraître les lieux quelque peu immatériels.
Après avoir fini d’examiner les peintures d’un mur, elle se retourna pour se diriger vers le mur opposé et découvrit tout à coup – à sa grande mortification – qu’elle n’était point seule. Installée sur un sofa bleu devant le feu, une jeune femme la considérait avec curiosité. Le sofa avait un dossier assez haut, raison pour laquelle Arabella n’avait pas remarqué son occupante plus tôt.
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Il s’agit des tableaux vénitiens que Mr Norrell avait vus dans la demeure de Mrs Wintertowne deux ans plus tôt. À l’époque, Mrs Wintertowne avait confié à Mr Norrell qu’elle avait l’intention de les donner en cadeau de mariage à Sir Walter et à Miss Wintertowne.