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— Je me dois de vous prévenir que j’ai tenté plusieurs fois de m’ouvrir de mon malheur auprès des autres et que je n’y suis jamais parvenue.

Alors que Lady Pole disait cela, il se produisit quelque chose qui dépassa l’entendement d’Arabella. L’un des tableaux avait bougé, ou alors quelqu’un était passé derrière un des miroirs, ou encore cette pièce n’était pas du tout une pièce, les murs n’avaient pas de réelle consistance et se réduisaient à une espèce de croisée des chemins où des vents inconnus venus de lointaines contrées soufflaient sur Lady Pole.

— En 1607, commença Lady Pole, un gentleman de Halifax, dans le West Yorkshire, Redeshawe, hérita dix livres de sa tante. Il se servit de son argent pour acheter un tapis turc, qu’il rapporta ensuite chez lui et étala sur les dalles de son petit salon. Puis il but un peu de bière et s’assoupit dans son fauteuil au coin du feu. En se réveillant à deux heures du matin, il trouva le tapis couvert de trois ou quatre cents petits êtres, tous hauts de deux ou trois pouces. Mr Redeshawe observa que les individus les plus importants d’entre eux, hommes comme femmes, étaient magnifiquement équipés d’une armure d’or et d’argent et qu’ils montaient des lapins blancs, qui étaient pour eux comme des éléphants pour nous. Lorsqu’il leur demanda ce qu’ils faisaient, une brave âme lui grimpa sur l’épaule pour lui hurler à l’oreille qu’ils s’apprêtaient à livrer une bataille selon les règles d’Honoré Bonet[78] et que le tapis de Mr Redeshawe était exactement approprié à leur but parce que la régularité des motifs aidait les hérauts à déterminer si chaque armée était correctement disposée et ne prenait pas un injuste avantage sur l’autre. Toutefois, Mr Redeshawe n’entendait pas qu’une bataille fût livrée sur son tapis neuf, aussi il prit un balai et… Non, attendez ! – Lady Pole s’interrompit et enfouit soudain son visage dans ses mains. – Ce n’est pas là ce que je voulais dire !

Elle recommença. Cette fois-ci, elle raconta l’histoire d’un homme qui était parti chasser dans un bois. Il s’était séparé de ses compagnons. Son cheval s’était pris un sabot dans un terrier de lapin et était tombé. Dans la chute, le chasseur avait eu le sentiment très étrange de glisser mystérieusement au fond du terrier. Quand il s’était relevé, il s’était aperçu qu’il se trouvait en un pays inconnu, éclairé par son propre soleil et nourri par sa propre pluie. Dans un bois qui ressemblait beaucoup à celui qu’il venait de quitter, il découvrit un manoir où un groupe de gentilshommes – dont certains étaient assez étranges – jouaient tous ensemble aux cartes.

Lady Pole venait d’arriver au moment où les gentilshommes invitaient le chasseur égaré à se joindre à eux, quand un léger bruit – guère plus qu’une inspiration – fit se retourner Arabella. Elle s’aperçut que Sir Walter était entré dans la pièce et regardait sa femme avec consternation.

— Vous êtes fatiguée, lui dit-il.

Lady Pole leva les yeux vers son mari. Son expression à cet instant était singulière. On y lisait de la tristesse, de la pitié aussi, et, assez curieusement, un soupçon d’amusement, un peu comme si elle songeait : « Regardez-nous ! Quelle triste paire nous faisons ! » À haute voix, elle répondit :

— Je suis seulement aussi fatiguée que d’habitude. J’ai dû marcher des milles et des milles la nuit dernière. Et aussi danser pendant des heures !

— Alors vous devez prendre du repos, la pressa-t-il. Laissez-moi vous conduire à Pampisford, elle prendra soin de vous.

D’abord, Madame parut encline à lui résister. Elle saisit la main d’Arabella et l’étreignit, lui montrant ainsi qu’elle ne consentirait pas à se séparer d’elle. Ensuite, tout aussi soudainement, elle céda et se laissa emmener.

À la porte elle se retourna.

— Au revoir, madame Strange. J’espère qu’on vous permettra de revenir. J’espère vraiment que vous me ferez cet honneur. Je ne vois personne. Ou plutôt je vois des pièces bondées de gens, sans un chrétien parmi eux !

Arabella s’avança avec l’intention de serrer la main de Lady Pole et de lui assurer qu’elle reviendrait avec plaisir, mais Sir Walter avait déjà emmené Madame hors de la pièce. Pour la seconde fois, ce jour-là, Arabella fut laissée seule dans la demeure de Harley-street.

Une cloche se mit à tinter.

Naturellement, elle fut un peu surprise après tout ce que Sir Walter avait révélé sur les cloches de Saint-Mary-le-bone qui ne sonnaient plus, par respect pour le mal de Lady Pole. Le tintement de cette cloche était triste et lointain, et représenta à son imagination toutes sortes de scènes mélancoliques…

… fougères et landes mornes, battues par les vents ; champs déserts aux murets cassés et aux grilles pendant de leurs gonds ; une chapelle noire, en ruine ; une tombe béante ; un suicidé enterré à un croisement solitaire ; un feu d’ossements qui rougeoie dans la neige crépusculaire ; une potence à la fourche de laquelle un homme se balance ; un autre fol crucifié sur une roue ; une antique lance piquée dans la boue, avec un étrange talisman, tel un petit doigt parcheminé, accroché à son extrémité ; un épouvantail dont les guenilles noires claquaient si violemment au vent qu’il semblait prêt à bondir dans le ciel gris et à voler vers vous sur d’immenses ailes sombres…

— Je dois vous demander pardon si vous avez vu ici quoi que ce soit qui vous ait choquée, déclara Sir Walter, rentrant brusquement dans la pièce.

Arabella se rattrapa à un fauteuil pour ne pas tomber.

— Mrs Strange ? Vous n’êtes pas bien. – Il la prit par le bras et l’aida à s’asseoir. – Puis-je aller chercher quelqu’un ? Votre époux ? La femme de chambre de Sa Seigneurie ?

— Non, non, balbutia Arabella, un brin oppressée. Je ne veux rien ni personne. J’ai cru… J’ignorais que vous étiez là. C’est tout.

Sir Walter la dévisageait avec une vive inquiétude. Elle tenta bien de lui sourire, sans être tout à fait sûre que son sourire atteignît son but.

Il mit les mains dans ses poches, les ressortit, se passa les doigts dans les cheveux et poussa un profond soupir.

— Sans doute Sa Seigneurie vous aura-t-elle conté toutes sortes de balivernes, dit-il d’un air malheureux.

Arabella acquiesça d’un signe de tête.

— Et de les entendre vous a peinée. Vous m’en voyez navré.

— Non, non, aucunement. En effet, Sa Seigneurie a évoqué des… des événements plutôt curieux, mais cela ne fait rien. Rien du tout ! Je me suis sentie mal. N’y voyez aucun rapport, je vous en prie ! Cela n’avait rien à voir avec Sa Seigneurie ! J’ai eu la bizarre impression qu’il y avait devant moi une sorte de miroir présentant toutes sortes de singuliers paysages et j’ai cru tomber dedans. J’imagine que j’ai dû manquer me trouver mal et que vous êtes entré à temps pour l’empêcher. C’est très étrange. Cela ne m’était jamais arrivé…

— Laissez-moi aller chercher Mr Strange.

Arabella pouffa de rire.

— Vous pouvez si vous voulez. Néanmoins, je puis vous assurer qu’il sera bien moins inquiet pour moi que vous ne l’êtes. Mr Strange n’a jamais été passionné par les indispositions des autres. Les siennes sont une tout autre affaire ! Point n’est besoin d’aller chercher quiconque. Regardez ! Je suis de nouveau moi-même. Je suis parfaitement bien.

Il y eut un petit silence.

— Lady Pole…, commença Arabella, avant de s’interrompre, ne sachant comment continuer.

— Sa Seigneurie est habituellement plutôt calme, déclara Sir Walter, pas exactement en paix, comprenez-vous, mais plutôt calme. Cependant, les rares fois où un nouveau visiteur pénètre dans cette maison, cela la surexcite et suscite chez elle des propos incongrus. Je suis certain que vous êtes trop bonne pour ne rien répéter de ce qu’elle vous a dit.

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78

L’Arbre des batailles d’Honoré Bonet, traité d’art militaire médiéval, a inspiré Le Livre des faits d’armes et de la chevalerie de Christine de Pisan (N.d.T.).