Выбрать главу

Après avoir atteint les remparts, le capitaine Gilbey marqua une halte. L’air était froid et humide, un vent frais soufflait de la mer. À faible distance, un gros navire était échoué sur le flanc. On apercevait de loin les marins, en noir et minuscules, s’agripper au garde-corps et descendre tant bien que mal le long de la coque du bâtiment. Une douzaine de canots et de petits bateaux à voile se pressaient autour de l’épave. Certains des occupants de ces embarcations soutenaient des conversations animées avec l’équipage.

Aux yeux terriens de Strange, il semblait que le navire s’était simplement couché pour dormir. Il avait l’impression que, s’il avait été son capitaine, il n’aurait qu’à lui parler fermement pour l’obliger à se relever.

— Des dizaines de bateaux rentrent au port et en ressortent tout le temps, n’est-ce pas ? Comment pareille situation a-t-elle pu se produire ?

Le capitaine Gilbey haussa les épaules.

— Je crains que ce ne soit pas aussi extraordinaire que vous le pensez. Le capitaine ne devait pas être familier de la passe de Portsmouth ou alors il était ivre…

Une foule imposante s’assemblait. Tous les habitants de Portsmouth ont un lien avec la mer et les bateaux, ainsi que quelque avantage particulier à défendre. Les discussions quotidiennes portent sur les bateaux qui entrent au port ou en sortent, et ceux qui sont ancrés à Spithead. Un événement tel que celui-ci était d’un intérêt quasi universel. Il attirait, non seulement les habituels désœuvrés du lieu (déjà assez nombreux), mais aussi les citoyens et les commerçants plus sérieux et, bien entendu, tous ces messieurs de la Marine qui avaient le loisir de venir voir. Un débat énergique avait déjà éclaté sur les torts du capitaine du navire et sur les actions que le préfet maritime devait tenter pour redresser la barre. Dès que la foule eut compris qui était Strange et la raison de sa venue, elle fut trop contente de le faire bénéficier de ses opinions. Malheureusement, l’on utilisait beaucoup de termes nautiques, et Strange n’avait au mieux qu’une vague compréhension de ce que ses informateurs voulaient dire. Après une explication, il commit l’erreur de demander le sens de « chasser sur ses ancres » et de « se mettre à la cape », ce qui conduisit à une exposition si compliquée des rudiments de la navigation à voile qu’il comprenait encore moins à la fin de celle-ci qu’il n’avait compris au début.

— Enfin ! s’exclama-t-il. Le problème principal reste que le bateau est couché sur le flanc. Dois-je le remettre d’aplomb ? Cela serait assez facile à obtenir.

— Mon Dieu ! Non ! s’écria le capitaine Gilbey. Cela n’ira pas du tout ! À moins de réaliser la manœuvre avec les plus grandes précautions, la quille se brisera en deux à coup sûr. Tout le monde se noierait.

— Oh ! fit Strange.

Sa deuxième proposition d’assistance connut encore moins de succès. Quelque propos que quelqu’un avait tenu sur un grand frais qui éloignerait le navire du banc de sable à marée haute lui laissa penser qu’un coup de vent pourrait les aider. Il leva les mains pour commencer à en conjurer un.

— Que faites-vous ? s’inquiéta le capitaine Gilbey.

Strange le lui expliqua.

— Non, surtout pas ! s’écria le capitaine, épouvanté.

Plusieurs personnes saisirent Strange à bras-le-corps. Un homme commença à le secouer vigoureusement, cherchant ainsi à chasser toute magie avant qu’elle produisît son effet.

— Le vent souffle du sud-ouest, expliqua le capitaine Gilbey. S’il forcit, il drossera le bâtiment sur le banc de sable et le disloquera presque sûrement. Tout le monde se noiera !

On entendit un autre clamer qu’il ne parvenait absolument pas à comprendre pourquoi le ministère de la Marine tenait en si haute estime un lascar d’une ignorance si crasse.

Un second rétorqua d’un ton sarcastique qu’il pouvait ne rien valoir comme magicien mais que, au moins, il dansait très bien.

Un troisième s’esclaffa.

— Comment s’appelle ce banc de sable ? s’enquit Strange.

Le capitaine Gilbey secoua la tête avec exaspération, pour bien montrer qu’il n’avait pas la moindre idée de ce dont Strange parlait.

— Le… l’endroit… la chose sur laquelle le navire a talonné, insista Strange, a-t-elle à voir avec les chevaux ?

— Le banc de sable s’appelle Horse Sand[81], répondit froidement le capitaine Gilbey, qui se détourna pour parler à quelqu’un d’autre.

Pendant les deux minutes suivantes, nul ne se préoccupa plus du magicien. Tous observaient la progression des sloops, des bricks et des canots autour du Faux Prélat, scrutaient le ciel, parlaient de la manière dont le temps changeait et de la future direction du vent à marée haute.

Tout à coup certains attirèrent l’attention de leurs voisins sur les flots. Leur surface était le lieu d’une étrange apparition : une grande chose argentée, avec une tête allongée de forme bizarre et de longs poils clairs qui ondoyaient derrière telles des algues. Celle-ci paraissait nager vers le Faux Prélat. La foule n’avait pas plus tôt commencé à s’exclamer et à s’étonner de cette mystérieuse créature que plusieurs autres surgirent. L’instant suivant, il y avait toute une armée de formes argentées – plus qu’un homme n’en pouvait compter –, toutes se dirigeant vers le bateau avec aisance et rapidité.

— Que diable cela peut-il bien être ? demanda un homme dans la foule.

Elles étaient beaucoup trop grandes pour être des hommes, et n’avaient rien à voir avec des poissons ou des dauphins.

— Ce sont des chevaux, déclara Strange.

— D’où sortent-ils ? s’enquit un autre homme.

— Je les ai tirés du sable. De Horse Sand, pour être précis.

— Ne risquent-ils pas de se désagréger ? s’inquiéta quelqu’un dans la foule.

— Et à quoi servent-ils ? s’enquit le capitaine Gilbey.

— Ils sont composés de sable, d’eau de mer et de magie, et dureront aussi longtemps qu’ils auront de l’ouvrage. Mon capitaine, dépêchez un des canots au capitaine du Faux Prélat pour lui dire que ses hommes devront atteler le plus possible de chevaux au navire. Les chevaux vont dégager le bateau du banc de sable.

— Oh ! souffla le capitaine Gilbey. Très bien. Oui, certes.

Moins d’une demi-heure après que le message fut parvenu au Faux Prélat, le navire était sorti du banc de sable, et les marins s’affairaient à réparer les voiles et à exécuter les mille et un gestes propres aux marins (gestes qui, à leur façon, sont tout aussi mystérieux que les tours des magiciens). Cependant, il faut avouer que la magie ne marcha pas tout à fait comme Strange l’avait espéré. Il n’avait pas imaginé que la capture des chevaux poserait des difficultés. Il supposait que le bateau contenait assez de cordages pour servir de longes, et il s’était efforcé d’ajuster son enchantement afin que les bêtes fussent aussi dociles que possible. Toutefois, d’ordinaire les marins ne connaissent pas grand-chose aux chevaux. Ils connaissent la mer, c’est tout. Certains marins firent de leur mieux pour attraper les cavales et les atteler, mais beaucoup ignoraient comment s’y prendre ou craignaient trop les créatures argentées, fantomatiques, pour s’approcher d’elles. Des cent chevaux créés par Strange, seule une vingtaine fut attelée au bateau. Ces vingt-là contribuèrent assurément à renflouer le Faux Prélat ; néanmoins, tout aussi utile fut le grand creux qui apparut dans le banc de sable au fur et à mesure que les chevaux étaient créés.

вернуться

81

« Sable du cheval » (N.d.T.).