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Mr Norrell avait écrit plusieurs fois au duc pour le prier de lui permettre d’examiner et peut-être d’acheter tous les ouvrages de magie en sa possession. Le duc, toutefois, n’avait aucune envie de satisfaire la curiosité de Mr Norrell. Par ailleurs, étant immensément riche, il ne voulait pas de son argent. Ayant été fidèle à sa promesse à la sœur de la reine pendant maintes longues années, le duc n’avait pas d’enfants ni d’héritiers du sang. À sa mort, la forte conviction d’être le prochain duc d’York s’empara d’un grand nombre de ses parents mâles. Ces messieurs firent valoir leurs droits devant le comité des privilèges de la Chambre des lords. Le comité délibéra et parvint à la conclusion que le nouveau duc était soit le général de division Ker, soit Sir James Innés. Quant à savoir lequel des deux cela pouvait être, le comité n’avait pas de certitude, et il résolut donc de continuer à délibérer. Au début de 1811, il n’était toujours pas arrivé à statuer.

Par un mardi matin froid et humide, Mr Norrell recevait Mr Lascelles et Mr Drawlight dans sa bibliothèque de Hanover-square. Childermass, également présent, écrivait des lettres à différents ministères pour le compte de Mr Norrell. Strange était allé à Twickenham avec Mrs Strange pour rendre visite à un ami.

Lascelles et Drawlight parlaient du procès qui opposait Ker à Innés. Apparemment fortuites, une ou deux allusions à la fameuse bibliothèque de la part de Lascelles éveillèrent l’attention de Mr Norrell.

— Que savons-nous de ces messieurs ? demanda-t-il à Lascelles. S’intéressent-ils à la pratique de la magie ?

Lascelles sourit.

— Soyez sans inquiétude sur ce point, monsieur. Je puis vous assurer que l’unique préoccupation d’Innés ou de Ker, c’est d’être duc. Je ne crois pas avoir vu aucun des deux ouvrir même un livre.

— Vraiment ? Ils n’aiment pas les livres ? Bon, voilà qui est on ne peut plus rassurant. – Mr Norrell réfléchit un moment. – Mais si l’un des deux devait hériter de la bibliothèque du duc et trouver par hasard sur un rayon quelque essai de magie rare pour lequel il se prendrait de curiosité… Les gens sont curieux de magie, savez-vous. Cela est une des conséquences les plus regrettables de mon succès personnel. Cet homme peut donc lire quelques lignes et se trouver inspiré d’essayer un ou deux charmes. Après tout, c’est exactement ainsi que j’ai moi-même commencé à l’âge de douze ans, quand j’ai ouvert un livre de la bibliothèque de mon oncle et trouvé à l’intérieur une page orpheline arrachée d’un volume plus ancien. Dès l’instant que je l’ai lue, j’ai eu la conviction que j’allais être magicien !

— Vraiment ? C’est très intéressant, commenta Lascelles d’une voix chargée d’ennui. Mais, selon moi, cela ne risque guère d’arriver à Innés ou à Ker. Aucun des deux ne recherche une nouvelle carrière.

— Ah ! En revanche, n’ont-ils pas de jeunes parents ? Des parents qui sont peut-être d’avides lecteurs des Amis de la magie anglaise ou du Magicien moderne ? Des parents qui accapareront tous les livres de magie dès l’instant où ils poseront les yeux dessus ! Non, pardonnez-moi, monsieur Lascelles, il m’est impossible de considérer l’âge avancé de ces deux gentlemen comme un quelconque gage de sécurité !

— Très bien. Néanmoins, monsieur, je doute que ces jeunes « thaumatomanes[82] » que vous décrivez avec tant de pittoresque aient l’occasion de voir la bibliothèque. Afin de défendre leurs droits au duché, Ker et Innés ont encouru tous deux d’énormes frais de justice. Le premier souci du prochain duc, quel qu’il soit, sera de payer ses avocats. Son premier acte, après avoir pénétré dans Floors Castle[83], sera de chercher quelque chose à vendre. Je serais très surpris si la bibliothèque n’était pas mise à l’encan moins d’une semaine après que le comité aura rendu son arrêt.

— Une vente de livres ! s’exclama Mr Norrell, aux alarmes.

— De quoi avez-vous peur maintenant ? s’enquit Childermass, levant les yeux de sa correspondance. Une vente de livres est en général l’événement le plus propre à vous plaire…

— Oh ! C’était avant, protesta Mr Norrell, quand personne dans ce royaume ne portait le moindre intérêt aux ouvrages de magie excepté moi. Je crains désormais que beaucoup de monde n’essaie de les acquérir. Il peut y avoir des annonces dans le Times…

— Oh ! s’écria Drawlight. Si les ouvrages sont achetés par un tiers, vous pouvez toujours vous plaindre aux ministres ! Vous pouvez même vous plaindre au prince de Galles ! Il n’est pas dans l’intérêt de la nation que des ouvrages de magie tombent dans d’autres mains que les vôtres, monsieur Norrell.

— Hormis celles de Strange, dit Lascelles. Je ne pense pas que le prince de Galles ou les ministres verraient une objection à ce que Strange récupère les livres.

— C’est vrai, concéda Drawlight. J’avais oublié Strange.

Mr Norrell avait l’air plus alarmé que jamais.

— Mr Strange comprendra que les livres me reviennent, balbutia-t-il. Ils doivent être réunis dans une seule bibliothèque, il ne faut pas les séparer. – Avec espoir, il chercha des yeux quelqu’un qui soit d’accord avec lui. – Naturellement, poursuivit-il, je ne vois aucune objection à ce que Mr Strange les consulte. Nul n’ignore combien de livres, combien de mes précieux livres j’ai déjà prêtés à Mr Strange. C’est-à-dire… J’entends par là, cela dépendra du sujet.

Drawlight, Lascelles et Childermass ne soufflèrent mot. Ils savaient en effet combien de livres Mr Norrell avait prêtés à Mr Strange. Ils savaient aussi combien il en avait mis de côté.

— Strange est un gentleman, déclara Lascelles. Il se conduira donc en gentleman et attendra la même chose de vous. Si les livres sont l’objet d’une proposition réservée à vous seul, alors je pense que vous pouvez les acheter. S’ils sont mis aux enchères, il se sentira habilité à surenchérir sur vous.

Mr Norrell hésita, jeta un regard à Lascelles et s’humecta nerveusement les lèvres.

— Et, à votre avis, comment les livres seront-ils vendus ? Aux enchères ou par une transaction privée ?

— Aux enchères, répondirent en chœur Lascelles, Drawlight et Childermass.

Mr Norrell pressa les mains sur son visage.

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82

Thaumatomane : personne possédée d’une passion pour la magie et ses prodiges, Dictionary of the English Language de Samuel Johnson.

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83

Floors Castle est la demeure des ducs de Roxburghe.