— Bien entendu, reprit Lascelles lentement, comme si l’idée lui traversait l’esprit juste à cet instant, si Strange était à l’étranger, il ne serait pas en mesure de surenchérir. – Il but une petite gorgée de son café. – N’est-ce pas ?
Mr Norrell releva les yeux avec un regain d’espoir.
Tout à coup il devint hautement souhaitable que Mr Strange partît un an ou deux pour le Portugal[84].
29
Dans la maison de José Estoril
— J’ai songé, monsieur, que mon départ pour la Péninsule provoquerait moult bouleversements dans vos relations avec le ministère de la Guerre, déclara Strange. Je crains que, pendant mon absence, vous ne trouviez pas si opportun que cela d’avoir des individus qui toquent à votre porte à toute heure du jour et de la nuit, pour vous demander de pratiquer sans délai tel ou tel enchantement. Vous serez seul à vous occuper d’eux. Quand allez-vous dormir ? Je pense que nous devons les amener à changer d’attitude. Si je puis vous être d’une aide quelconque pour vous organiser, j’en serai heureux. Peut-être devrions-nous convier Lord Liverpool à dîner un soir de cette semaine ?
— Oh, oui, certainement ! s’écria Mr Norrell, que cette preuve de la considération de Strange mettait d’excellente humeur. Votre présence est nécessaire. Vous expliquez tout si bien ! Vous n’avez qu’un mot à dire et Lord Liverpool comprend sur-le-champ !
— Alors dois-je écrire à monsieur le duc ?
— Oui, faites ! Faites !
C’était la première semaine de janvier. Bien que n’étant pas encore arrêtée, la date du départ de Strange risquait de ne pas être très éloignée. Strange s’assit pour rédiger le carton d’invitation. Lord Liverpool répondit sans tarder, et se présenta le surlendemain à Hanover-square.
Mr Norrell et Jonathan Strange avaient pour habitude de passer l’heure précédant le dîner dans la bibliothèque de Mr Norrell, et ce fut dans cette pièce qu’ils reçurent monsieur le duc. Childermass était également là, prêt à remplir son office de secrétaire, conseiller, messager ou domestique, selon les circonstances.
Lord Liverpool n’avait jamais vu la bibliothèque de Mr Norrell et, avant de prendre place, il fit un petit tour des lieux.
— On m’avait dit, monsieur, déclara-t-il, que votre bibliothèque était une des merveilles du monde moderne. Toutefois, je ne l’imaginais pas à moitié aussi fournie.
Mr Norrell était très, très content. Lord Liverpool était exactement le type d’hôte selon son cœur – un admirateur des livres sans la moindre inclination à les descendre des rayons pour les lire.
Strange s’adressa alors à Mr Norrell :
— Nous n’avons pas encore parlé, monsieur, des livres que je dois emporter dans la Péninsule. J’ai établi une liste de quarante titres. Cependant, si vous pensez que celle-ci peut être améliorée, je serais heureux de vos conseils.
Et de tirer un feuillet plié d’un fatras de papiers sur une table pour le tendre à Mr Norrell.
Cette liste n’était pas de nature à réjouir le cœur de Mr Norrell. Elle était pleine de premières pensées raturées, de corrections elles-mêmes raturées et de remords ajoutés en travers et contraints de s’entortiller autour d’autres mots qui les gênaient. Elle présentait des pâtés d’encre, des titres fautifs, des confusions de noms d’auteurs et, le plus troublant de tout, trois lignes d’un poème rébus que Strange avait composé pour Arabella en guise de cadeau d’adieu. Toutefois, cela n’expliquait pas la pâleur de Mr Norrell. Il ne lui était jamais venu à l’idée que Strange pourrait avoir besoin de livres au Portugal. La perspective de voir emporter quarante de ses précieux volumes dans un pays en guerre, où ils pourraient être la proie du feu, des explosifs, de l’eau ou de la poussière, était quasiment insupportable. Sans connaître grand-chose à la guerre, Mr Norrell subodorait que les soldats n’étaient pas en général de grands amateurs de livres. Ils poseraient leurs doigts sales dessus ! Ils les déchireraient ! Ils les liraient – comble de l’horreur ! – et essaieraient les charmes ! Les soldats savaient-ils lire ? Mr Norrell l’ignorait. Toutefois, entre le sort du continent entier qui était en jeu et Lord Liverpool dans la pièce, il s’avisa combien il lui serait difficile – impossible, en vérité ! – de refuser de les prêter.
Il se tourna avec un air désespérément implorant vers Childermass.
Childermass haussa les épaules.
Lord Liverpool continuait à promener calmement ses regards à la ronde. Il semblait penser que l’absence temporaire d’une quarantaine de livres passerait inaperçue au milieu de tant de milliers.
— Je ne souhaite pas en prendre plus de quarante, poursuivit Strange d’un ton terre à terre.
— Très sage, monsieur, approuva Lord Liverpool. Très sage ! N’en prenez pas plus que vous ne pouvez en transporter commodément.
— Transporter ! s’exclama Mr Norrell, plus choqué que jamais. Vous n’avez tout de même pas l’intention de les porter de lieu en lieu ? Vous devez les ranger dans une bibliothèque dès votre arrivée. Une bibliothèque dans un château serait le mieux. Un château solide, bien défendu…
— Je crains qu’ils ne me soient pas d’une grande utilité dans une bibliothèque, objecta Strange avec un calme exaspérant. J’irai de campement en champ de bataille, et ils devront me suivre…
— Alors vous devez les mettre dans une caisse ! répliqua Mr Norrell. Une caisse en bois très robuste ou peut-être un coffre de fer ! Oui, le fer sera parfait. Nous pouvons en faire fabriquer un tout spécialement. Et puis…
— Ah ! Pardonnez-moi, monsieur Norrell, le coupa Lord Liverpool, mais je déconseille vigoureusement le fer à Mr Strange. Il doit se défier de toute disposition qu’on prendrait pour lui dans les fourgons militaires. Les soldats ont besoin des fourgons pour leur équipement, cartes, vivres, munitions, etc. Mr Strange causera le moins de dérangement possible à l’armée s’il transporte tous ses biens à dos d’âne ou de mulet, à l’instar des officiers. – Il se retourna vers Strange. – Vous aurez besoin d’une bonne bête, bien robuste, pour vos bagages et votre domestique. Achetez des sacoches chez Hewley & Ratt et glissez vos livres dedans. Les sacoches militaires sont très vastes. Au reste, dans un fourgon, les livres seraient volés presque à coup sûr. Les soldats, je suis navré de le dire, volent tout. – Il réfléchit un moment puis ajouta : – Du moins, les nôtres.
Comment le dîner se déroula après cela, Mr Norrell n’en eut qu’une faible notion. Il fut vaguement conscient que Strange et monsieur le duc parlaient beaucoup et riaient d’autant. Maintes fois il entendit Strange répéter : « Eh bien, c’est décidé alors ! » Et il entendait Monsieur le duc répondre : « Oh, assurément ! » Mais de quoi ils parlaient, Mr Norrell ne le savait ni ne s’en souciait. Il regrettait d’être jamais venu à Londres. Il regrettait de s’être jamais engagé à ressusciter la magie anglaise. Il regrettait de ne pas être resté à l’abbaye de Hurtfew, à lire et à pratiquer la magie pour son plaisir. Rien de tout cela, pensait-il, ne justifiait la perte de quarante livres.
Après le départ de Lord Liverpool et de Strange, il regagna sa bibliothèque pour contempler les quarante livres en question, les manier et les garder précieusement tant que c’était encore possible.
Childermass était là. Il avait pris son dîner sur un coin de table et se penchait alors sur les comptes de la maison. Au moment où Mr Norrell entrait, il leva les yeux et lui adressa un grand sourire.
84
Le Comité des privilèges finit par se décider en faveur de Sir James Innés et, tout comme Mr Lascelles l’avait prédit, le nouveau duc mit aussitôt la bibliothèque en vente.
La vente aux enchères, qui eut lieu à l’été 1812 (pendant le séjour de Strange dans la Péninsule), fut peut-être l’événement bibliographique le plus notable depuis l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. Elle dura quarante et un jours et fut à l’origine d’au moins deux duels.
Parmi les livres du duc se trouvaient sept textes de magie, tous extraordinaires :
Mr Norrell inspirait un respect si général qu’aucun gentleman présent dans la salle ne surenchérit contre lui. En revanche, une lady surenchérit sur lui pour chaque ouvrage. Dans les semaines précédant la vente aux enchères, Arabella Strange avait été très occupée. Elle avait écrit nombre de lettres à la parentèle de Strange et rendu visite à toutes ses amies londoniennes afin d’emprunter assez d’argent pour acheter certains spécimens pour son époux, mais Norrell ne lui en avait pas laissé un seul.
Sir Walter Scott, l’écrivain, qui était présent, relata ainsi la fin de la vente : « Mrs Strange était tellement déçue d’avoir perdu
Mais ce n’est pas seulement le traitement réservé à Mrs Strange par Mr Norrell qui suscita des commentaires défavorables. Dans les semaines qui suivirent la vente, les savants et les historiens attendirent d’apprendre quelles nouvelles connaissances ces sept magnifiques ouvrages devaient apporter. En particulier, ils nourrissaient de grandes espérances pour que