— Je crois que Mr Strange se débrouillera très bien dans l’art militaire, monsieur. Il a déjà déjoué vos plans.
Par une nuit claire du début février, un navire britannique appelé le Saint Serlo’s Blessing[85] remonta le Tage et accosta place du Cheval-Noir, en plein milieu de la cité de Lisbonne. Parmi les premiers à débarquer se trouvaient Strange et son domestique, Jeremy Johns. Strange n’était jamais allé en terre étrangère auparavant ; il s’aperçut que la conscience d’y être pour l’heure, ainsi que l’importante animation militaire et navale qui régnait partout autour de lui étaient fort réjouissantes. Il était impatient de se mettre à la magie.
— Je me demande où est Lord Wellington, dit-il à Jeremy Johns. Crois-tu qu’un de ces gaillards le saurait ?
Il regarda avec une certaine curiosité une grande arche, à demi construite, à une extrémité de la place. Son allure était très martiale, et il n’eût guère été surpris d’apprendre que Wellington se tenait quelque part derrière.
— Il est deux heures du matin, monsieur ! protesta Jeremy. Monsieur le duc doit dormir.
— Oh ! Crois-tu ? Avec le destin de toute l’Europe dans ses mains ? Sans doute as-tu raison.
À son corps défendant, Strange concéda qu’il valait mieux pour le moment trouver une hostellerie et remettre au lendemain matin sa quête de Lord Wellington.
On leur avait recommandé une hostellerie de la rue des Cordonniers qui appartenait à un homme des Cornouailles, Mr Prideaux. Les hôtes de Mr Prideaux étaient presque tous des officiers britanniques venant d’arriver d’Angleterre ou attendant qu’un navire les emmenât en permission. L’objectif de Mr Prideaux était que, pendant leur séjour dans son établissement, les officiers se sentissent le plus possible chez eux. En cela, il n’avait qu’en partie réussi. Quoi qu’il y pût, Mr Prideaux trouvait que le Portugal se rappelait continuellement au souvenir de ses pensionnaires. Le papier peint et les meubles de l’hostellerie avaient beau, à l’origine, avoir été tous apportés de Londres, un soleil portugais les baignait depuis cinq ans et les avait décolorés d’une manière typiquement portugaise. Mr Prideaux avait beau donner pour instruction à son chef de préparer une carte du jour britannique, ledit chef était portugais, et ses plats contenaient donc toujours plus de poivre et d’huile d’olive que ses hôtes ne le souhaitaient. Même les bottes des hôtes avaient une légère touche portugaise après que le chasseur portugais les eut cirées.
Le lendemain matin, Strange se leva assez tard. Il avala un énorme petit-déjeuner, puis alla se promener pendant une heure ou deux. Lisbonne se révéla être une cité riche en places entourées d’arcades, en élégantes constructions modernes, statues, théâtres et boutiques. Il commença à penser que la guerre ne devait pas être si terrible, après tout.
Comme il rentrait à l’hostellerie, il vit quatre ou cinq officiers britanniques réunis dans l’entrée qui conversaient avec ardeur. Telle était précisément l’occasion qu’il espérait. Il s’avança vers eux, les pria de l’excuser de les interrompre, expliqua qui il était et, enfin, demanda où l’on pouvait trouver Lord Wellington à Lisbonne.
Les officiers se retournèrent et lui jetèrent un regard surpris, jugeant manifestement sa question déplacée, même s’il n’eût su dire pourquoi.
— Lord Wellington n’est pas à Lisbonne, dit l’un, un gaillard vêtu de la veste bleue et de la culotte blanche des hussards.
— Et quand revient-il ? s’enquit Strange.
— Quand revient-il ? répéta l’officier. Pas avant des semaines… Des mois, je crois. Peut-être jamais.
— Où le trouverai-je alors ?
— Mon Dieu ! s’exclama l’officier. Il peut être n’importe où…
— Ne savez-vous donc pas où il est ? s’étonna Strange.
L’officier le considéra avec une certaine sévérité.
— Lord Wellington ne reste pas toujours au même endroit. Lord Wellington va partout où sa présence est nécessaire. Et la présence de Lord Wellington, ajouta-t-il pour la gouverne de Strange, est partout nécessaire.
Un autre officier, qui portait une veste écarlate généreusement ornée de dentelle argentée, précisa d’un ton plutôt plus aimable :
— Lord Wellington est sur les lignes.
— Sur les lignes ? répéta Strange.
— Oui.
Malheureusement, l’explication n’était pas aussi claire et aussi utile que l’officier le croyait. Mais Strange avait le sentiment d’avoir suffisamment montré son ignorance. Son désir de poser des questions s’était évaporé.
« Lord Wellington est sur les lignes. » C’était une très curieuse locution ; si Strange avait été contraint d’émettre une hypothèse sur son sens, il eût émis l’hypothèse qu’il s’agissait d’une expression argotique signifiant être « pris de boisson ».
Il regagna son hostellerie et pria le portier de lui dénicher Jeremy Johns. Si quelqu’un devait paraître sot et ignare devant l’armée britannique, il préférait que ce fût Jeremy.
— Te voilà ! s’écria-t-il quand Jeremy apparut. Va trouver un soldat ou un officier et demande-lui où je puis atteindre Lord Wellington.
— Certainement, monsieur. Mais pourquoi ne le lui demandez-vous pas vous-même ?
— Tout à fait impossible. Ma magie m’attend.
Aussi, Jeremy sortit et revint après un très bref intervalle de temps.
— As-tu découvert ce que je t’ai demandé ? demanda Strange.
— Oh, oui, monsieur ! répondit gaiement Jeremy. Il n’y a aucun mystère. Lord Wellington est sur les lignes.
— Oui, mais encore ?
— Oh, je vous demande pardon, monsieur ! Le gentleman a dit cela si naturellement, comme si c’était la chose la plus connue du monde. J’ai pensé que vous comprendriez.
— Eh bien, je ne comprends pas. Je ferais peut-être mieux de questionner Prideaux.
Mr Prideaux était ravi d’apporter son aide. Il n’y avait rien de plus simple au monde. Mr Strange devait se rendre au quartier général de l’armée. Il était certain d’y trouver monsieur le duc. C’était à une demi-journée de cheval de Lisbonne. Peut-être un peu plus.
— Comme de Tyburn à Godalming, monsieur, si vous pouvez vous l’imaginer.
— Eh bien, si vous avez la bonté de me montrer une carte…
— Dieu vous bénisse, monsieur ! s’exclama Mr Prideaux, amusé. Vous ne trouveriez jamais tout seul. Il faut quelqu’un pour vous conduire.
La personne à qui Mr Prideaux fit appel était un officier d’intendance auxiliaire qui avait affaire à Torres Vedras, ville à trois ou quatre kilomètres de distance du quartier général. L’officier d’intendance auxiliaire se déclara très heureux de chevaucher avec Strange et de lui montrer la route.
« Enfin je fais un progrès », songea Strange.
La première partie du voyage se déroula dans un plaisant paysage de champs et de vignes, ponctué ici et là de ravissantes fermes peintes en blanc et de moulins à vent en pierre, aux ailes tendues de toile brune. Un grand nombre de soldats portugais en uniforme brun allaient et venaient continuellement le long de la route ; s’y trouvaient également quelques officiers britanniques, dont les uniformes écarlates ou bleus semblaient – aux yeux patriotiques de Strange, en tout cas – plus virils et plus martiaux. Après avoir chevauché pendant trois heures, ils virent une chaîne de montagnes se dresser dans la plaine à la façon d’une muraille.
Quand ils pénétrèrent dans une étroite vallée entre deux des plus hauts sommets, l’officier d’intendance auxiliaire annonça :
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