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— Voici le début des lignes. Vous apercevez ce fort là-haut, d’un côté du défilé ?

Il tendit le doigt vers la droite. Le « fort », qui paraissait avoir débuté dans l’existence comme moulin à vent, avait récemment reçu toutes sortes d’ajouts en manière de bastions, de remparts et d’affûts de canons.

— Et l’autre fort de l’autre côté du défilé ? ajouta l’officier d’intendance auxiliaire, tendant alors le doigt vers la gauche. Et, sur le prochain piton rocheux, encore un petit fortin ? Et puis… même si vous ne le voyez pas, étant donné que le temps est gris et couvert aujourd’hui… il y en a encore un autre après. Et ainsi de suite. Toute une ligne de fortifications, du Tage à la mer ! Et ce n’est pas tout ! Il y a deux autres lignes plus au nord. Trois lignes en tout !

— Voilà qui est assurément impressionnant ! Est-ce l’œuvre des Portugais ?

— Non, monsieur. C’est l’œuvre de Lord Wellington. Ici, les Français ne passeront pas. Tenez, monsieur ! Même une abeille ne passerait pas, à moins d’avoir un papier signé par Lord Wellington ! Et voilà pourquoi, monsieur, l’armée française est bloquée à Santarem et ne peut aller plus loin, pendant que vous et moi dormons tranquilles dans nos lits à Lisbonne !

Sous peu ils quittaient la route pour emprunter un chemin escarpé et sinueux qui montait à flanc de montagne au petit village de Pero Negro. Strange était frappé par la différence entre la guerre telle qu’il se l’était figurée et la guerre telle qu’elle était en réalité. Il s’était représenté Lord Wellington siégeant dans quelque édifice de Lisbonne, occupé à donner des ordres. Finalement, il le trouvait dans un endroit si petit qu’il aurait tout juste mérité le nom de village en Angleterre.

Le quartier général de l’armée se révéla être une bâtisse parfaitement quelconque au fond d’une simple cour pavée. Strange fut informé que Lord Wellington était parti inspecter les lignes. Nul ne savait quand il rentrerait, probablement pas avant dîner. Nul ne voyait d’objection à ce que Strange l’attendît, pourvu qu’il ne fût dans les jambes de personne.

Mais, dès le premier instant où il pénétra dans ce bâtiment, Strange se trouva soumis à cette loi naturelle, particulièrement désagréable, qui veut que, chaque fois qu’une personne se présente en un lieu où elle n’est pas connue, elle est sûre d’être dans les jambes des autres, où qu’elle se tienne. Il ne pouvait s’asseoir, parce que le salon où il avait été introduit ne contenait pas de sièges – probablement au cas où les Français pénétreraient on ne sait comment dans la maison et se cacheraient derrière eux ; aussi prit-il position devant une fenêtre. Entrèrent alors deux officiers, dont l’un voulait montrer à l’autre quelque importante caractéristique militaire du paysage portugais, raison pour laquelle il était nécessaire de regarder par la fenêtre. Ils firent les gros yeux à Strange, qui alla se poster devant une arche à demi masquée par un rideau.

Entre-temps, dans le couloir une voix demandait à chaque instant à un certain Winespill d’apporter les barils de poudre à canon, et vite. Un soldat d’une stature très menue, affligé d’une légère bosse, pénétra dans la pièce. Il avait une tache de naissance lie-de-vin à la figure et portait une partie d’uniforme de chaque régiment de l’armée britannique. Il s’agissait probablement de Winespill. Winespill était malheureux. Il ne trouvait pas la poudre à canon. Il chercha dans les placards, sous les escaliers et sur les balcons, et répondait de temps à autre : « Un instant ! », jusqu’au moment où il songea à fouiller derrière Strange, derrière le rideau et sous l’arche. Aussitôt il cria qu’il venait de retrouver les tonneaux de poudre et qu’il les aurait vus plus tôt si l’« on » – ici, il jeta un regard noir à Strange – n’avait pas été planté devant.

Les heures s’écoulaient lentement. Strange, qui avait repris sa place à la fenêtre, tombait presque de sommeil, quand il s’avisa, à certains bruits de branle-bas et de perturbation, qu’une importante personnalité venait de pénétrer dans l’édifice. L’instant d’après, trois hommes entrèrent en coup de vent dans le salon ; Strange se trouva enfin en présence de Lord Wellington.

Comment décrire Lord Wellington ? Comment pareil exercice peut-il être nécessaire ou même possible ? On voit sa tête partout ; une gravure bon marché au mur de l’auberge relais, une autre beaucoup plus élaborée, ornée de drapeaux et de tambours, en haut de l’escalier de la salle des fêtes. De nos jours, aucune demoiselle d’une sensibilité romantique moyenne n’atteint l’âge de dix-sept ans sans s’être procuré au moins un portrait de lui. Elle trouve un long nez aquilin infiniment préférable à un plus court et retroussé, et considère comme la pire infortune de son existence que monsieur le duc soit déjà marié. En compensation, elle a la ferme intention d’appeler son premier-né Arthur. Et elle n’est pas seule dans sa dévotion. Ses cadets et ses cadettes sont tout aussi fanatiques. Le plus beau petit soldat de plomb d’une nursery anglaise s’appelle toujours Wellington et connaît plus d’aventures que le reste de la boîte réuni. Tout écolier joue à être Wellington au moins une fois par semaine, y compris ses jeunes sœurs. Wellington incarne toutes les vertus anglaises. Il est l’« anglicitude » portée à la perfection. Si les Français portent Napoléon dans leurs tripes (ce qu’ils font, apparemment), alors nous portons Wellington dans notre cœur[86].

À cet instant précis, Lord Wellington avait des raisons de ne pas être trop content.

— Mes ordres étaient on ne peut plus clairs, je pense ! disait-il aux deux autres officiers. Les Portugais devaient détruire tout le blé qu’ils ne pouvaient emporter afin qu’il ne tombât pas aux mains des Français. Or je viens de passer la moitié de la journée à regarder les soldats français défiler dans les grottes de Cartaxo et en ressortir avec des sacs !

— Cela a été très dur pour les paysans portugais de détruire leur blé. Ils redoutaient la famine, expliqua un des officiers.

L’autre officier émit la suggestion optimiste que ce n’était peut-être pas du blé que les Français avaient trouvé dans les sacs, mais autre chose grandement moins utile. De l’or ou de l’argent, peut-être ?

Lord Wellington le dévisagea froidement.

— Les soldats français ont porté les sacs aux moulins à vent. Les ailes tournaient au vu et au su de tout le monde ! Peut-être pensez-vous qu’ils moulaient de l’or ? Dalziel, plaignez-vous auprès des autorités portugaises, je vous prie ! – Son regard, qui errait furieusement dans la pièce, vint à se poser sur Strange. – Qui est-ce ? demanda-t-il.

L’officier appelé Dalziel murmura quelques phrases à l’oreille de monsieur le duc.

— Oh ! fit Lord Wellington, avant de s’adresser à Strange, vous êtes le magicien.

Une très légère pointe de curiosité perçait dans ses paroles.

— Oui, répondit Strange.

— Monsieur Norrell ?

— Ah, non ! Mr Norrell est en Angleterre. Moi, je suis Mr Strange.

Lord Wellington eut l’air déconcerté.

— L’autre magicien, expliqua Strange.

— Je vois, dit Lord Wellington.

L’officier appelé Dalziel dévisageait Strange avec une expression de surprise, estimant que, une fois que Lord Wellington avait dit à Strange qui il était, ce dernier était plutôt mal venu de prétendre à une autre identité.

— Eh bien, monsieur Strange, reprit Lord Wellington, je crains que vous n’ayez fait le voyage pour rien. Je dois vous dire honnêtement que, si j’avais pu empêcher votre venue, je l’eusse fait. Cependant, maintenant que vous êtes là, je saisirai l’occasion pour vous exposer le grand préjudice que vous et cet autre monsieur représentez pour l’armée.

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86

Certes, on peut objecter que Wellington était irlandais, mais une plume anglaise patriote ne s’abaisse pas à répondre à de telles chicaneries.