— À travers rivières en crue et plaines caillouteuses, et à travers bois et fourrés, j’imagine. Ce sera très dur pour nous tous. Sans doute nos progrès seront-ils très lents. Sans doute n’avancerons-nous pas du tout.
— C’est un des inconvénients de faire la guerre dans un pays aussi arriéré, aussi reculé que le Portugal, soupira le colonel Murray.
Le général Stewart s’abstint de tout commentaire ; le regard furibond qu’il décocha au magicien exprimait toutefois clairement son opinion, à savoir que les progrès de Mr Strange seraient meilleurs si lui et son cheval rentraient à Londres.
— Emmener quarante-cinq mille hommes avec tous leurs chevaux, leurs voitures et leur attirail de guerre par une contrée si abominable ! Personne en Angleterre ne croirait cela possible. – Strange rit. – Il est fort dommage que monsieur le duc n’ait pas un moment pour me parler, peut-être aurez-vous néanmoins la bonté de lui transmettre un message. Dites-lui ceci : Mr Strange présente ses compliments à Lord Wellington et signale que, si cela intéresse monsieur le duc d’avoir une jolie petite route carrossable pour l’armée, demain, Mr Strange serait heureux d’en conjurer une pour lui. Ah ! Et s’il le désire, il peut également avoir des ponts pour remplacer ceux que les Français ont fait sauter. Le bonsoir à vous !
Là-dessus, Strange s’inclina devant les deux gentlemen, reprit son parapluie et sortit.
Strange et Jeremy Johns avaient été dans l’incapacité de trouver un endroit où loger à Lousão. Aucun de ces messieurs qui trouvaient des quartiers aux généraux et indiquaient au reste des troupes dans quel champ détrempé ils devaient dormir n’avait prévu quoi que ce fût pour le magicien et son valet. Finalement, Strange convint d’une chambrette à l’étage avec un bonhomme qui tenait une petite cave à vins à quelques milles de là, sur la route de Miranda de Corvo.
Strange et Jeremy avalèrent le souper préparé par le caviste. C’était un ragoût, et leur distraction de la soirée consista essentiellement à tenter d’en deviner les ingrédients.
— Que diable est-ce là ? s’exclama Strange, levant sa fourchette au bout de laquelle s’entortillait quelque chose de blanchâtre et de luisant.
— Un poisson, peut-être ? hasarda Jeremy.
— Plutôt un escargot, dit Strange.
— Ou un morceau d’oreille, ajouta Jeremy.
Strange fixa la chose un peu plus longuement.
— Cela te dit ? demanda-t-il.
— Non, merci, monsieur, déclina Jeremy avec un coup d’œil résigné à son assiette fêlée. J’en ai déjà plusieurs.
Une fois leur souper terminé, et la dernière chandelle brûlée jusqu’au bout, il n’y avait rien d’autre à faire que d’aller se coucher, ce qu’ils firent. Jeremy se roula en boule d’un côté de leur chambrette et Strange s’allongea de l’autre. Chacun avait préparé sa couche avec les matériaux qui avaient eu l’heur de lui plaire : Jeremy avait un matelas confectionné avec ses habits de rechange, et Strange un oreiller formé essentiellement de livres sortis de la bibliothèque de Mr Norrell.
Tout à coup leur parvint un bruit de cheval au galop sur la route menant à la petite cave à vins, rapidement suivi d’un lourd bruit de bottes dans l’escalier branlant, lequel à son tour fut suivi d’un tambourinement de poings contre la porte brinquebalante. La porte s’ouvrit ; un élégant jeune homme en uniforme de hussard s’écroula à moitié dans la pièce. L’élégant jeune homme, un tantinet hors d’haleine, parvint à balbutier, entre deux goulées d’air, que Lord Wellington présentait ses compliments à Mr Strange et que, si cela ne dérangeait pas Mr Strange, Lord Wellington souhaiterait lui parler sur-le-champ.
Au manoir de José Estoril, Wellington était attablé avec plusieurs officiers de son état-major et d’autres gentlemen. Strange aurait juré que ces messieurs étaient engagés dans la conversation la plus animée qui fût jusqu’au moment où il avait fait son entrée, mais tous se taisaient désormais. Cela lui laissa supposer qu’ils parlaient de lui.
— Ah, Strange ! s’exclama Lord Wellington, levant un verre en guise de salut. Vous voilà ! J’ai envoyé trois aides de camp* à votre recherche toute la soirée. Je voulais vous convier à dîner, seulement mes garçons ont échoué à vous trouver. Asseyez-vous en tout cas, et prenez un peu de champagne et de dessert…
Strange contempla avec mélancolie les reliefs du dîner, que les domestiques débarrassaient. Entre autres mets délicats, Strange crut reconnaître les restes d’une oie rôtie, des carapaces de crevettes revenues au beurre, un demi-pied de céleri et les entames de saucisses piquantes portugaises. Il remercia monsieur le duc et se servit de la tarte aux amandes et des cerises confites.
— Comment trouvez-vous la guerre, monsieur Strange ? demanda un monsieur à la mine chafouine et aux cheveux fauves à l’autre bout de la table.
— Oh ! Au début, elle est un peu déroutante, comme tout, mais, ayant désormais essuyé nombre d’aventures qu’offre la guerre, je m’y accoutume. J’ai été détroussé, une fois. J’ai été mitraillé, une fois. Une fois, j’ai trouvé un Français dans la cuisine et ai dû l’en chasser et, une fois, la maison où je dormais a été incendiée.
— Par les Français ? s’enquit le général Stewart.
— Non, non. Par les Anglais. Une compagnie du 43e avait, apparemment, très froid cette nuit-là, ils ont donc mis le feu à la maison pour se réchauffer.
— Oh, cela arrive sans arrêt ! regretta le général Stewart.
Après un court silence, un de ces messieurs en uniforme de la cavalerie déclara :
— Nous parlions, nous discutions, plutôt, de la magie et de ses secrets. Strathclyde prétend que vous et l’autre magicien avez donné un nombre à tous les mots de la Bible et que vous cherchez les mots pour jeter un sortilège, et puis que vous ajoutez les nombres et puis que vous faites autre chose et puis…
— Je n’ai rien dit de tel ! protesta une autre personne, sans doute le fameux Strathclyde. Vous n’avez rien compris !
— J’ai bien peur de n’avoir jamais fait quoi que ce fût qui ressemble de près ou de loin à ce que vous racontez, déclara Strange. Cela paraît assez compliqué, et je ne crois pas que cela marcherait. Quant à la manière de pratiquer la magie, il existe maintes, maintes méthodes. Autant sans doute que pour faire la guerre…
— J’aimerais bien être magicien, reprit le monsieur à la mine chafouine et aux cheveux fauves, à l’autre bout de la table. Je donnerais un bal tous les soirs avec de la musique enchantée, et des feux d’artifice tout aussi enchantés, et je sommerais toutes les plus belles femmes de l’histoire d’y assister : Hélène de Troie, Cléopâtre, Lucrèce Borgia, Maid Marian[87] et Mme de Pompadour. Je les amènerais toutes danser ici avec vous, messieurs. Et quand les Français se montreraient à l’horizon, je n’aurais qu’à donner un coup de baguette – il agita vaguement le bras – comprenez-vous, et ils tomberaient tous morts.
— Un magicien peut-il tuer avec sa magie ? demanda Lord Wellington à Strange.
Strange fronça le sourcil. La question ne lui plaisait guère.
— J’imagine qu’un magicien le pourrait, reconnut-il, un gentleman jamais.
Lord Wellington inclina la tête comme si c’était exactement la réponse qu’il attendait, puis il demanda :
— Cette route, monsieur Strange, que vous avez eu la bonté de nous proposer, quelle sorte de route serait-ce ?
— Oh ! Les détails sont on ne peut plus faciles à préciser, monseigneur. Quelle sorte de route vous agréerait ?
Les officiers et les gentlemen attablés avec Lord Wellington échangèrent des regards ; ils n’avaient pas réfléchi à la question.