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— Une route de craie, peut-être ? proposa Strange avec obligeance. Une route de craie, c’est joli.

— Trop poudreuse par temps sec, et un flot de boue sous la pluie, trancha Lord Wellington. Non, non, une route de craie n’ira jamais. Une route de craie n’est guère mieux que pas de route du tout.

— Et que diriez-vous d’une route pavée ? suggéra le colonel Murray.

— Les hommes useront leurs bottes sur les pavés, objecta Wellington.

— En outre, cela ne serait pas du goût de l’artillerie, renchérit le gentleman à la mine chafouine et aux cheveux fauves. Les malheureux auraient un mal du diable à tirer les canons sur une route pavée…

Un autre parla d’une route de graviers. Mais, selon Wellington, cela soulevait la même objection qu’une route de craie : elle se transformerait en flot de boue sous la pluie… Et les Portugais, oui, les Portugais croyaient qu’il pleuvrait encore demain.

— Non, conclut monsieur le duc. Je pense, monsieur Strange, que ce qui nous conviendrait le mieux serait une route sur le modèle romain, une via, avec un joli petit fossé de chaque côté pour drainer l’eau et de bonnes dalles de pierre bien ajustées par-dessus.

— Très bien, fit Strange.

— Nous partons au lever du jour, dit Wellington.

— Alors, monseigneur, si l’on avait la bonté de me montrer où cette route doit nous conduire, je m’en chargerais sans délai.

Au matin, la route était en place et Lord Wellington y chevauchait, monté sur Copenhague[88] – son cheval préféré. Strange voyageait à ses côtés sur Égyptien, son cheval préféré à lui. À sa manière décidée coutumière, Wellington indiquait les éléments qui lui plaisaient particulièrement dans cette route et ceux qui ne lui plaisaient pas :

— … Je n’ai vraiment guère de réserves à émettre. Cette route est excellente ! Élargissez-la seulement un peu demain matin, je vous prie.

Lord Wellington et Strange convinrent que, en général, la chaussée devait être en place deux heures avant que le premier régiment n’y posât le pied et disparaître une heure après le passage du dernier soldat. Cela devait empêcher l’armée française d’en profiter. Le succès de ce plan dépendait de la précision des renseignements que l’état-major de Wellington fournirait à Strange quant au moment où l’armée était susceptible de se mettre en marche et de faire halte. À l’évidence, ces calculs n’étaient pas toujours exacts. Une ou deux semaines après la première apparition de la route, le colonel MacKenzie du 11e d’infanterie vint voir Lord Wellington dans une grande colère pour se plaindre que le magicien avait laissé la route s’effacer avant que son régiment eût pu l’atteindre.

— Lorsque nous sommes arrivés à Celorico, monseigneur, elle disparaissait sous nos pas ! Une heure après, elle s’était complètement évanouie. Ce magicien ne pourrait-il pas invoquer des visions pour savoir ce qu’il advient des différents régiments ? Je crois comprendre que c’est une chose qu’il lui est très facile de réaliser ! Alors, il pourrait s’assurer que les routes ne s’évanouissent pas avant que tout le monde en ait fini avec elles.

— Notre magicien est très occupé, répliqua sèchement Lord Wellington. Beresford a besoin de routes[89]. J’ai besoin de routes. Je ne puis absolument pas demander à Mr Strange de scruter éternellement des miroirs et des bassins d’eau pour découvrir où sont passés les régiments égarés. Vous et vos gars devez tenir la cadence, colonel MacKenzie. Point final.

Peu de temps après, le quartier général britannique reçut des renseignements sur un incident survenu à une bonne part de l’armée française pendant que celle-ci faisait mouvement de Guarda à Sabugal. Une patrouille avait été chargée d’inspecter la route reliant les deux villes, mais des Portugais avaient surgi et prévenu la patrouille qu’il s’agissait d’une des routes du magicien anglais et qu’elle devait disparaître dans une heure ou deux en emmenant tout le monde en enfer… Ou peut-être en Angleterre. Dès que cette rumeur parvint aux oreilles des soldats, ils refusèrent obstinément de suivre cette route, en vérité parfaitement réelle et existant depuis près d’un millénaire. Finalement, les Français empruntèrent un chemin sinueux et rocailleux par monts et par vaux qui usa leurs bottes, déchira leurs tenues et les retarda de plusieurs jours.

Lord Wellington n’aurait su être plus content.

30

Le livre de Robert Findhelm

Janvier – février 1812

Il faut s’attendre à ce qu’une demeure de magicien présente certaines particularités. Le trait le plus particulier de la demeure de Mr Norrell était, sans aucun doute, Childermass. Aucune autre maison londonienne n’avait son pareil comme domestique. Un jour, on pouvait le voir débarrasser une tasse sale ou ramasser les miettes sur une table, tel un valet ordinaire. Le lendemain, il interrompait une assemblée d’amiraux, de généraux et d’aristocrates pour leur exposer sur quels points il les jugeait dans l’erreur. Mr Norrell avait autrefois réprimandé publiquement le duc du Devonshire pour avoir osé parler en même temps que Childermass.

Par un jour brumeux de la fin janvier 1812, Childermass entra dans la bibliothèque de Hanover-square, où Mr Norrell travaillait, et l’avisa brièvement qu’il était contraint de se déplacer pour affaires et ne savait point quand il rentrerait. Puis, après avoir laissé aux autres domestiques diverses instructions sur les tâches à accomplir en son absence, il monta sur son cheval et s’en fut.

Pendant les trois semaines qui suivirent, Mr Norrell reçut quatre lettres de lui : une de Newark, dans le Nottinghamshire, une d’York, dans l’East Riding du Yorkshire, une de Richmond, dans le North Riding du Yorkshire, et une de Sheffield, dans le West Riding du Yorkshire. Ces messages ne parlaient qu’opérations de commerce et ne jetaient aucune lumière sur son mystérieux voyage.

Childermass revint un soir de la seconde moitié de février. Lascelles et Drawlight avaient dîné à Hanover-square et se tenaient dans le salon avec Mr Norrell, quand il fit son entrée. Il venait tout droit de l’écurie ; ses bottes et sa culotte étaient crottées, et sa redingote encore trempée de pluie.

— Où diable étiez-vous passé ? s’exclama Mr Norrell.

— Dans le Yorkshire, où j’ai mené mon enquête sur Vinculus.

— Avez-vous vu Vinculus ? s’enquit Drawlight avec empressement.

— Non, je ne l’ai pas vu.

— Savez-vous où il se cache ? demanda Mr Norrell.

— Non, je ne le sais pas.

— Avez-vous retrouvé le livre de Vinculus ? s’enquit à son tour Lascelles.

— Non, je ne l’ai point retrouvé.

— Allons donc ! s’exclama Lascelles, qui dévisagea Childermass d’un air réprobateur. Si vous suivez mon conseil, monsieur Norrell, vous ne laisserez pas Childermass gâcher davantage son temps avec Vinculus. Nul ne l’a vu ni n’a entendu parler de lui depuis des années. Sans doute est-il mort.

Childermass s’installa sur le canapé, en homme qui en avait parfaitement le droit, et déclara :

— Les cartes disent qu’il n’est pas mort. Les cartes disent qu’il est toujours vivant et a toujours le livre.

— Les cartes, les cartes ! se récria Mr Norrell. Je vous ai répété mille fois combien j’abomine toute allusion à ces accessoires ! Vous m’obligeriez en les enlevant de ma maison et en n’en reparlant plus jamais !

Childermass jeta un regard froid à son maître.

— Souhaitez-vous entendre ce que j’ai appris ou non ? rétorqua-t-il.

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88

Copenhagen, Copenhague, le fameux alezan du duc de Wellington (1806-1838).

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89

Trois grandes forteresses gardaient la frontière avec l’Espagne : Almeida, Badajoz et Ciudad Rodriguez. Dans les premiers mois de 1811, toutes trois étaient tenues par les Français. Tout en faisant mouvement sur celle d’Almeida, Wellington dépêcha le général Beresford avec l’armée portugaise pour assiéger la forteresse de Badajoz, plus au sud.