Mr Norrell inclina la tête de mauvaise grâce.
— Bon. Dans votre intérêt, monsieur Norrell, je me suis attaché à mieux connaître toutes les épouses de Vinculus. D’abord, j’ai toujours jugé impossible que l’une d’elles ne sache pas un détail susceptible de nous aider. Tout ce que j’avais à faire, c’était de les suivre dans leurs caboulots, de leur payer du gin et de les laisser parler. L’une d’elles finirait bien par me le cracher. Eh bien, j’avais raison ! Voilà trois semaines, Nan Purvis m’a conté une histoire qui m’a mis enfin sur la trace du livre de Vinculus.
— Laquelle est Nan Purvis ? interrogea Lascelles.
— La première. Elle m’a raconté une histoire qui s’est passée vingt ou trente ans plus tôt, du temps de son mariage avec Vinculus. Ils s’enivraient dans une taverne. Ils avaient dépensé leur argent et épuisé leur crédit, et il était temps de rentrer au logis. Ils titubaient dans la rue, quand, dans le caniveau, ils découvrirent une créature encore plus avinée qu’eux. Un vieil homme était couché là, ivre mort. Les eaux sales coulaient autour de lui et sur son visage ; coup de chance, il ne s’était pas noyé. Quelque chose chez cette épave tira l’œil de Vinculus. Il lui sembla le reconnaître. Il alla le regarder de plus près. Puis il s’esclaffa et décocha un méchant coup de pied au vieillard. Nan demanda à Vinculus qui était ce vieil homme. Vinculus répondit qu’il s’appelait Clegg. Elle lui demanda ensuite d’où il le connaissait. Vinculus riposta avec fureur qu’il ne connaissait pas Clegg. Il lui jura n’avoir jamais connu Clegg ! Mieux, insista-t-il, il était déterminé à ne jamais le connaître ! Bref, il n’existait personne au monde qu’il méprisât plus que Clegg ! Quand Nan se plaignit que ce n’était pas là une explication très satisfaisante, Vinculus avoua à contrecœur que l’homme était son père, après quoi il se refusa à en dire davantage !
— Mais quel rapport cela a-t-il avec notre histoire ? l’interrompit Mr Norrell. Pourquoi n’avez-vous pas interrogé les épouses de Vinculus sur le livre ?
Childermass eut l’air fâché.
— Je l’ai fait, monsieur, voilà quatre ans. Vous vous souvenez peut-être que je vous en ai informé. Aucune d’elles ne savait rien sur ce sujet.
D’un geste exaspéré de la main, Mr Norrell indiqua à Childermass de poursuivre.
— Quelques mois plus tard, Nan se trouvait dans une taverne où elle entendit le compte-rendu d’une pendaison que quelqu’un lisait dans une gazette. Nan adorait les histoires de pendaison, et ce reportage l’impressionna tout particulièrement car le bonhomme qui avait été exécuté s’appelait Clegg. Cela l’avait marquée et, le soir, elle en parla à Vinculus. À sa vive surprise, elle découvrit qu’il était déjà au courant et qu’il s’agissait bien de son père. Vinculus était content que Clegg eût été pendu, certifiant que le bougre le méritait amplement. Il affirmait que Clegg était coupable d’un crime effroyable, le pire crime commis en Angleterre dans les cent dernières années.
— Quel crime ? demanda Lascelles.
— Au début Nan n’arrivait pas à s’en souvenir, répondit Childermass. Cependant, grâce à mes petites questions répétées et à la promesse d’une nouvelle tournée de gin, elle retrouva la mémoire. Il avait dérobé un livre.
— Un livre ! s’exclama Mr Norrell.
— Oh, monsieur Norrell ! s’écria Drawlight. Ce doit être le même livre. Ce doit être le livre de Vinculus…
— Est-ce celui-là ? s’enquit Mr Norrell.
— Je crois que oui, répondit Childermass.
— Mais cette femme connaissait-elle la nature de ce livre ? insista Mr Norrell.
— Non, les informations de Nan s’arrêtaient là. J’ai donc repris mon cheval pour aller à York, où Clegg avait été jugé et exécuté, et j’ai consulté le greffe des assises trimestrielles. Tout d’abord, j’ai découvert que Clegg était originaire de Richmond dans le Yorkshire[90]. Ah, oui ! – ici, Childermass jeta un regard entendu à Mr Norrell. Vinculus est un fils du Yorkshire, du moins descend-il d’une de ses familles. Clegg débuta dans la vie comme danseur de corde dans les foires du Nord mais, l’acrobatie n’étant pas un art qui s’accorde bien avec la boisson – et Clegg était un fameux buveur –, il fut contraint d’y renoncer. Il retourna à Richmond et s’engagea dans une ferme prospère, comme domestique saisonnier. Il se débrouilla bien là-bas et en imposa au fermier par son intelligence, tant et si bien qu’on commença à lui confier de plus en plus de tâches. De temps à autre, il allait boire avec de mauvais drôles et, en ces occasions, il ne s’en tenait jamais à une ou deux bouteilles. Il lampait jusqu’à ce que les chantepleures rendissent l’âme et que les caves fussent vides. Il était enivré des jours durant et se livrait alors à toutes sortes de méfaits – vol, jeu, bagarres, destruction de la propriété d’autrui… Cependant, il veillait à ce que ces folles aventures eussent lieu loin de la ferme, et il avait toujours une excuse plausible pour expliquer ses absences, de sorte que son maître, le fermier, ne soupçonna jamais que quelque chose clochait, même si les autres domestiques, eux, étaient au courant. Le fermier s’appelait Robert Findhelm. Paisible, aimable, respectable, il était le type d’homme facilement dupé par un coquin du genre de Clegg. La propriété était dans sa famille depuis des générations mais, autrefois, il y avait fort longtemps, elle avait été une des métairies de l’abbaye d’Easby…
Mr Norrell prit une inspiration et s’agita dans son fauteuil.
Lascelles le considéra d’un air interrogateur.
— L’abbaye d’Easby était une des institutions dotées par le roi Corbeau, expliqua Mr Norrell.
— Comme l’était Hurtfew, ajouta Childermass.
— Vraiment ! dit Lascelles, étonné[91]. Je l’avoue, après tout ce que vous avez raconté sur son compte, je suis surpris que vous logiez dans une demeure qui lui soit si étroitement liée.
— Vous ne comprenez pas, répliqua Mr Norrell, avec irritation. Nous parlons du Yorkshire, du royaume du nord de l’Angleterre de John Uskglass, où il a vécu et régné pendant trois cents ans. Il n’existe guère de village ou de champ qui n’ait pas quelque lien étroit avec lui.
Childermass continua :
— La famille de Findhelm possédait un objet qui avait jadis appartenu à l’abbaye, un trésor qui leur avait été confié par le dernier abbé et s’était transmis de père en fils avec les terres.
— Un livre de magie ? s’impatienta Mr Norrell.
— Si ce qu’on m’a conté dans le Yorkshire est vrai, c’était plus qu’un livre de magie, c’était LE livre de magie. Un livre composé par le roi Corbeau et couché par écrit de sa main.
Il y eut un silence.
— Est-ce possible ? demanda Lascelles à Mr Norrell.
Mr Norrell ne répondit pas. Il était abîmé dans ses méditations, absorbé par cette nouvelle idée, peu plaisante.
À la fin, il reprit la parole, davantage pour formuler ses pensées à haute voix que pour répondre à la question de Lascelles.
— Un ouvrage ayant appartenu au roi Corbeau ou écrit par lui est l’une des grandes fantaisies de la magie anglaise. D’aucuns se sont imaginé l’avoir trouvé ou savoir où il était caché. Certains étaient pourtant des hommes intelligents, qui eussent pu écrire d’importantes œuvres d’érudition. Ils ont préféré gâcher leur vie à la recherche du livre du roi. Cela ne signifie pas, toutefois, qu’un tel livre ne puisse exister quelque part…
— Et s’il existait bel et bien, le pressa Lascelles, et si on le retrouvait, alors…
90
Le Yorkshire faisait partie du royaume du nord de l’Angleterre du roi Corbeau. Sachant que, comme eux, il venait du Nord, Childermass et Mr Norrell eussent montré un peu plus de respect pour Vinculus.
91
Outre Lascelles, d’aucuns ont relevé l’étrange circonstance qui voulait que Mr Norrell qui abhorrait toute référence au roi Corbeau, eût vécu dans une demeure dont les pierres avaient été taillées sur l’ordre du roi et sur des terres que le roi avait jadis eues en sa possession et dont il était familier.