– Qu’a-t-il fait?
– Ce n’est pas lui qui fait, ce sont ses partisans: il ne s’agit pas moins que de lui élever une statue.
– Équestre?
– Non, sire, et cependant c’est un fameux preneur de villes, je vous en réponds.
Louis XV haussa les épaules.
– Sire, je n’en ai pas vu de pareil depuis Poliorcète, continua M. de Sartine. Il a des intelligences partout; les premiers de votre royaume se font contrebandiers pour introduire ses livres. J’en ai saisi l’autre jour huit caisses pleines; deux étaient à l’adresse de M. de Choiseul.
– Il est très amusant.
– Sire, en attendant, remarquez que l’on fait pour lui ce qu’on fait pour les rois: on lui vote une statue.
– On ne vote pas de statues aux rois, Sartine, ils se les votent. Et qui est chargé de cette belle œuvre?
– Le sculpteur Pigalle. Il est parti pour Ferney afin d’exécuter le modèle. En attendant, les souscriptions pleuvent. Il y a déjà six mille écus, et remarquez, sire, que les gens de lettres seuls ont le droit de souscrire. Tous arrivent avec leur offrande. C’est une procession. M. Rousseau lui-même a apporté ses deux louis.
– Eh bien! que voulez-vous que j’y fasse? dit Louis XV. Je ne suis pas un homme de lettres, cela ne me regarde point.
– Sire, je comptais avoir l’honneur de proposer à Votre Majesté de couper court à cette démonstration.
– Gardez-vous-en bien, Sartine. Au lieu de lui voter une statue de bronze, ils la lui voteraient d’or. Laissez-les faire. Eh! mon Dieu, il sera encore plus laid en bronze qu’en chair et en os!
– Alors Votre Majesté désire que la chose ait son cours?
– Désire, entendons-nous, Sartine, désire n’est point le mot. Je voudrais pouvoir arrêter tout cela certainement; mais, que voulez-vous! c’est chose impossible. Le temps est passé où la royauté pouvait dire à l’esprit philosophique, comme Dieu à l’océan: «Tu n’iras pas plus loin.» Crier sans résultat, frapper sans atteindre, serait montrer notre impuissance. Détournons les yeux, Sartine, et faisons semblant de ne pas voir.
M. de Sartine poussa un soupir.
– Sire, dit-il, si nous ne punissons pas les hommes, détruisons les œuvres, au moins. Voici une liste d’ouvrages auxquels il est urgent de faire leur procès; car les uns attaquent le trône, les autres l’autel; les uns sont une rébellion, les autres un sacrilège.
Louis XV prit la liste, et d’une voix languissante:
– La Contagion sacrée, ou Histoire naturelle de la superstition; Système de la nature, ou Lois du monde physique et moral; Dieu et les hommes, discours sur les miracles de Jésus-Christ; Instructions du capucin de Raguse à frère Perduicloso partant pour la terre sainte…
Le roi n’était pas au quart de la liste, et cependant il laissa tomber le papier; ses traits, ordinairement calmes, prirent une singulière expression de tristesse et de découragement.
Il demeura rêveur, absorbé, comme anéanti, pendant quelques instants.
– Ce serait un monde à soulever, Sartine, murmura-t-il; que d’autres y essayent.
Sartine le regardait avec cette intelligence que Louis XV aimait tant à voir chez ses ministres, parce qu’elle lui épargnait un travail de pensée ou d’action.
– La tranquillité, n’est-ce pas, sire, la tranquillité, dit-il à son tour, voilà ce que le roi veut?
Le roi secoua la tête de haut en bas.
– Eh! mon Dieu! oui, je ne leur demande pas autre chose, à vos philosophes, à vos encyclopédistes, à vos thaumaturges, à vos illuminés, à vos poètes, à vos économistes, à vos folliculaires qui sortent on ne sait d’où, et qui grouillent, écrivent, croassent, calomnient, calculent, prêchent, crient. Qu’on les couronne, qu’on leur fonde des statues, qu’on leur bâtisse des temples, mais qu’on me laisse tranquille.
Sartine se leva, salua le roi, et sortit en murmurant:
– Heureusement qu’il y a sur nos monnaies: Domine, salvum fac regem [5].
Alors Louis XV, resté seul, prit une plume et écrivit au dauphin:
«Vous m’avez demandé d’activer l’arrivée de madame la dauphine: je veux vous faire ce plaisir.
«Je donne l’ordre de ne pas s’arrêter à Noyon; en conséquence, mardi matin elle sera à Compiègne.
«Moi-même, j’y serai à dix heures précises, c’est-à-dire un quart d’heure avant elle.»
– De cette façon, dit-il, je serai débarrassé de cette sotte affaire de la présentation, qui me tourmente plus que M. de Voltaire, que M. Rousseau, et que tous les philosophes venus et à venir. Ce sera une affaire alors entre la pauvre comtesse, le dauphin et la dauphine. Ma foi! faisons dériver un peu les chagrins, les haines et les vengeances sur les esprits jeunes qui ont la force de lutter. Que les enfants apprennent à souffrir, cela forme la jeunesse.
Et enchanté d’avoir tourné ainsi la difficulté, certain que nul ne pourrait lui reprocher d’avoir favorisé ou empêché la présentation qui occupait tout Paris, le roi remonta en voiture et partit pour Marly, où la cour l’attendait.
Chapitre XXXV Marraine et filleule
La pauvre comtesse… conservons-lui l’épithète que le roi lui avait donnée, car elle la méritait certes bien en ce moment; la pauvre comtesse, disons-nous, courait comme une âme en peine sur la route de Paris.
Chon, terrifiée comme elle de l’avant-dernier paragraphe de la lettre de Jean, cachait dans le boudoir de Luciennes sa douleur et son inquiétude, maudissant la fatale idée qu’elle avait eue de recueillir Gilbert sur le grand chemin.
Arrivée au pont d’Antin, jeté sur l’égout qui aboutissait à la rivière et entourait Paris de la Seine à la Roquette, la comtesse trouva un carrosse qui l’attendait.
Dans ce carrosse était le vicomte Jean en compagnie d’un procureur, avec lequel il paraissait argumenter d’énergique façon.
Sitôt qu’il aperçut la comtesse, Jean laissa son procureur, sauta à terre en faisant signe au cocher de sa sœur d’arrêter court.
– Vite, comtesse, dit-il, vite, montez dans mon carrosse, et courez rue Saint-Germain-des-Prés.
– La vieille nous berne donc? dit madame du Barry en changeant de voiture, tandis que le procureur, averti par un signe du vicomte, en faisait autant.
– Je le crois, comtesse, dit Jean, je le crois: c’est un prêté pour un rendu, ou plutôt un rendu pour un prêté.
– Mais que s’est-il donc passé?
– En deux mots, voici. J’étais resté à Paris, moi, parce que je me défie toujours et que je n’ai pas tort, comme vous voyez. Neuf heures du soir venues, je me suis mis à rôder autour de l’hôtellerie du Coq chantant. Rien, pas de démarches, pas de visite, tout allait à merveille. Je crois, en conséquence, que je puis rentrer et dormir. Je rentre et je dors.
«Ce matin, au point du jour, je m’éveille, j’éveille Patrice, et je lui ordonne de se mettre en faction au coin de la borne.
«À neuf heures, notez bien, une heure plus tôt que l’heure dite, j’arrive avec le carrosse; Patrice n’a rien vu d’inquiétant, je monte l’escalier assez rassuré.