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Il l’en sentait parfaitement capable. Malko décida de ne pas insister.

— Vous avez ma parole.

— Très bien, dit-elle. Je dois partir maintenant.

Il la raccompagna jusqu’à la porte. Au moment où elle allait ouvrir, il ne put résister.

— J’ai reçu une autre visite que la vôtre, tout à l’heure, dit-il. Est-ce vous qui m’avez envoyé cette ravissante et si impétueuse jeune femme ?

Elle se troubla, lui jeta un regard ambigu, lâcha d’une voix étouffée.

— Oui.

— Par quel miracle ?

Il crut qu’elle n’allait pas répondre. Mais leur pacte avait créé une sorte de complicité entre eux.

Elle expliqua rapidement :

— Lorsque nous nous réunissons, il arrive que certaines d’entre nous en profitent pour s’offrir un peu de liberté. Il est facile, dans un grand hôtel comme le Sheraton d’aller frapper à la porte d’une chambre. De n’importe quelle chambre… Beaucoup de mes amies sont traitées par leur mari moins bien que des chameaux. Elles ont droit à des revanches… Qu’elles ne pourraient prendre ouvertement, sans courir de gros risques à cause des mœurs arabes. Il n’y a pas si longtemps, en Saoudie, on lapidait encore les femmes infidèles.

— Mais, que font-elle ? demanda Malko suffoqué, si elles tombent sur un poussah ou une femme ? Le Sheraton n’est pas peuplé que d’étalons.

Winnie s’extirpa un sourire contraint.

— Elles s’excusent et vont à une autre chambre. Et si c’est une femme, ce n’est pas forcément désagréable. Il m’arrive d’en ramener à Abdul. Au moins, je sais avec qui il me trompe. Et cela m’excite de le voir faire l’amour à une autre femme.

Elle se découvrait, d’une voix monocorde, impersonnelle.

— Qui est votre amie ? coupa Malko.

— Je ne vous le dirai pas, dit fermement Winnie. Vous ne la reverrez jamais. Elle habite Ryad. C’est la femme d’un Saoudien très riche, et très jaloux. S’il le savait, il la tuerait. Son frère voyage avec elle pour veiller sur elle. Il était dans le hall. D’ailleurs elle ne s’est pas absentée longtemps.

— Je sais, dit Malko.

— Au revoir, dit Winnie.

Leurs regards se toisèrent.

— Vous auriez dû venir, au lieu d’envoyer votre amie, dit Malko.

Winnie referma la porte sans répondre.

* * *

Richard Green rayonnait Littéralement. Comme s’il avait perdu vingt kilos d’un coup.

— Ça va être facile, dit-il, et j’en connais qui vont être contents, ce sont les Japonais. Cette Chino-Bu, cela fait un bon moment qu’ils la cherchent.

Malko tâta un de ses bleus sous sa veste.

— Vous allez prévenir l’antenne de Bombay de la « Company » ? Ou les Indiens ?

Le chef de station de la CIA secoua la tête.

— No way[9]. Vous avez commencé, vous continuez. Je n’ai confiance qu’en vous.

— Vous voulez dire que je dois aller à Goa ?

— Exactement, fit l’Américain. Bien entendu l’antenne de Bombay sera à votre disposition.

— Et que voulez-vous que je fasse exactement à Goa ?

Richard Green eut un geste expressif des mains, balayant le bureau d’une mitraillette imaginaire.

— Liquidez-moi cette dingue et foutez ses armes à la mer. On vous donnera ce qu’il faut à Bombay. Si vous en avez besoin.

Malko demeura silencieux. Plusieurs années de missions pour la Central Intelligence Agency ne l’avaient pas habitué au meurtre de sang-froid. Et pourtant, il reconnaissait le bien-fondé de l’ordre de Richard Green. En éliminant cette fanatique Japonaise et les armes qu’elle apportait, il évitait un carnage au prix d’une seule vie humaine.

Pourtant, il se sentait incapable de cette élimination. Il eut soudain une idée, se remémorant tout ce qu’il avait appris sur cette affaire depuis le début.

— Il y a peut-être une solution meilleure, proposa-t-il. Richard Green le regarda par en dessous, plein de méfiance :

— Laquelle ?

Malko commença à lui expliquer son idée. Au début, Richard Green ne cachait pas son scepticisme. Puis, peu à peu, il s’enthousiasma pour le projet de Malko. À la fin, il ne tenait plus en place :

— Fantastique ! fit-il. Je vais prévenir Bombay et Bonn. Mais vous ne pouvez pas partir avant demain soir. Il leur faut le temps de travailler. Si cela ne marche pas vous aurez toujours la ressource de revenir à la première solution.

— Exactement, fit Malko.

Lui aussi était ravi. Les solutions sophistiquées lui semblaient toujours meilleures que la force brutale. Ou alors on se rabaissait au niveau des terroristes qu’on voulait combattre.

— Encore une chose, demanda-t-il. Je pense que Miss Ricord pourrait m’être utile à Goa. À deux, nous nous ferons moins remarquer. Et je peux avoir besoin d’un agent de liaison.

— Absolument, approuva Richard Green. Je la préviens immédiatement. Je vais la mettre en congé de l’ambassade.

Son œil gris fixa Malko avec une imperceptible ironie. Malko baissa pudiquement les yeux. Pensant à la tête de l’ombrageuse Eleonore. Mais les règlements de la barbouzerie internationale n’avaient jamais interdit de joindre l’utile à l’agréable.

Richard Green se leva et passa devant le calendrier où il ne restait plus que cinq jours en blanc avant le carré rouge marquant l’arrivée de Henry Kissinger. Il avait envie de l’embrasser.

* * *

L’odeur ignoble des bidonvilles s’infiltrait dans la voiture, bien que les vitres soient hermétiquement closes.

La route de l’aéroport à Bombay était une longue descente aux enfers. Un enchevêtrement de cahutes de bois, de tôles de carton et de feuilles, grouillant d’une humanité déchue, affamée, have, déguenillée. Des milliers d’yeux noirs sans expression regardaient passer la voiture luisante de propreté, monstre mécanique totalement étranger à leur vie misérable.

Eleonore Ricord frissonna :

— C’est atroce.

Le jeune analyste de la « Company », qui conduisait, hocha la tête :

— À Bombay, ils ont trois roupies[10] par jour pour faire vivre une famille. Mais à Calcutta c’est pire.

Même dans les villes les plus sales d’Extrême-Orient, Malko n’avait pas respiré cette odeur de putréfaction. En sus des bidonvilles, des milliers d’Indiens dormaient à même le sol, sur les trottoirs, au milieu de la rue, enveloppés dans leurs guenilles.

Le jeune Américain ralentit ; ils rejoignaient le bord de mer, tournant à angle droit. Malko aperçut dans la brume matinale un temple bleuâtre isolé au milieu d’une sorte de marécage nauséabond où pataugeaient des Indiens à la recherche de coquillages : la mer. Autour de Bombay, l’Océan Indien était gris, sale, comme si l’Inde n’était qu’une gigantesque poubelle qui se déverse dans la mer. L’aéroport lui-même tombait en ruine : de vieillesse, de manque d’entretien, d’humidité… Dieu merci, ils avaient un avion pour Goa dans la journée. Un simple DC3 un peu pourri des Safari Airways. Indian Airlines étaient en grève. Les employés, qui ne faisaient que trois repas par semaine, refusaient bêtement de ne plus en faire que deux à cause de la hausse des prix. Le India Time annonçait gaillardement quatre-vingts millions de chômeurs, une croissance zéro, et des grèves un peu partout, dues à la famine.

Malko se dit que Chino-Bu, la Japonaise, aurait pu choisir un autre pays.

Chapitre XIV

La plage s’étendait à perte de vue, grillée par un soleil de plomb, bordée de cocoteraies épaisses semées de cases de pêcheurs. Leurs énormes barques de bois parsemaient le sable, prêtes à plonger dans l’Océan Indien. Des milliers de corneilles, grasses et impudentes, croassaient sans interruption.

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9

Pas question.

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10

Environ 1 fr 50 ou 35 cents U.S.