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* * *

— Chino-Bu ? Connais pas… Allez voir au restaurant là-bas, on ne sait jamais.

L’Américain, jeune et barbu, partit en courant vers les vagues. Malko regarda avec découragement les dizaines de cabanes en feuilles de palmiers qui bordaient la grande plage. Chacune abritait une famille hippie.

Un peu partout, des hippies des deux sexes dormaient, étalés sur la plage, en dépit du soleil brûlant. D’autres jouaient de la guitare.

Aucun Indien en vue.

Ils découvrirent le « restaurant » presque par hasard, cinq cents mètres plus loin. Une cabane de feuillage avec des bancs rustiques, des nattes, et une cuisine en plein air. Une famille indienne s’était installée là et nourrissait tant bien que mal les hippies les plus riches. Une douzaine, assis par terre, se goinfraient de chicken-curry, à 1,50 roupie la portion. Recette indienne : un poulet pour une tonne de riz.

Malko et Eleonore s’installèrent par terre, près de l’entrée, commandèrent des bières et le plat de luxe, du « fish-curry » à 5 roupies pièce. Cela ne ruinerait pas la « Company ».

Le « restaurant » semblait le rendez-vous de toute la plage. Les hippies désargentes venaient sans façon s’asseoir à côté de ceux qui mangeaient, quémandant un peu de nourriture. Certains fumaient du haschisch, l’offrant sans façon à leur voisin. Un « joint » faisait ainsi cinq ou six personnes. On partageait plus facilement la drogue que la nourriture.

Malko se tourna vers un couple assis à côté d’eux.

— Vous connaissez Chino-Bu ?

C’était un Français au grand nez, accompagné d’une fille maigre assez jolie. Il secoua la tête.

— Non.

— Et Jambo ?

Le Français eut un sourire en coin.

— Jambo, oui. Vous le cherchez ?

Malko hésita, n’osant pas trop s’avancer sur ce terrain mouvant. Le Français n’insista pas, se remit à manger, sans chercher à prolonger la conversation.

D’autres hippies entrèrent, sortirent. Malko et Eleonore terminèrent leur fish-curry sans appétit. Un peu découragés. Ils s’étaient intégrés à la communauté hippie sans mal, mais leurs recherches n’avançaient guère. Ils allaient s’en aller lorsqu’un cri leur fit lever la tête.

— Jambo !

Un personnage bizarre venait de surgir. Très noir de peau, nu, sauf un cache-sexe et un bonnet rond brodé, sur l’arrière du crâne. Des traits épais, un nez épaté, des cheveux très frisés et un entrelacs de bimbeloteries autour du cou. Il portait une sorte de besace en bandoulière. Une fille était sur ses talons : totalement nue, minuscule, de type asiatique prononcé, avec un visage plat et de courts cheveux noirs, raides comme des baguettes, des yeux en boutons de bottine. Elle avait un corps de garçonnet sans poitrine, avec de petites jambes courtes. Ses fesses étaient piquetées de petites taches rouges.

Insectes ou maladie honteuse.

Ils se laissèrent tomber en face de Malko et d’Eleonore.

Malko les examinait le plus discrètement possible. L’homme était sûrement « Jambo ». Et la fille pouvait être Chino-Bu. Jambo se mit à parler haut et fort, interpellant ses voisins, plaisantant. L’Asiatique ne disait pas un mot, le couvant des yeux. Son compagnon tira de sa besace une petite boîte d’argent et en sortit un morceau de pâte brune qu’il commença à pétrir sur le banc.

Il prit ensuite une courte pipe à haschisch, un chilom, y enfonça la pâte, l’alluma, soufflant voluptueusement la fumée.

Mais très vite, il fit la grimace, posa son chilom.

— Saloperie ! grommela-t-il.

Il extirpa le mélange noirâtre du chilom et le jeta par terre. L’Asiatique le contemplait, impassible. Le Français au grand nez sortit alors un gros sachet en plastique plein de gros morceaux de résine de haschisch de sous son banc et jeta :

— Hé, man ! tu veux de l’Afghanie, first choice ?

Ouvrant le plastique, il en prit un tout petit bout qu’il jeta à Jambo. Ce dernier l’attrapa et le bourra aussitôt dans son chilom, puis se remit à fumer. Il cligna de l’œil vers le Français.

— Tu en as encore ?

— Si tu as vingt roupies, man.

Malko observait les deux hommes avec attention. Il ne laissa pas à Jambo le temps de répondre. Silencieusement, il tendit au Français deux billets de dix roupies. L’autre empocha l’argent, cassa un morceau de matière noirâtre qu’il lui mit dans la main.

— Quand tu en veux, dit-il simplement, je suis toujours là vers la même heure, ou dans ma maison, au bout de la plage. Près de la rivière à sec.

Il se leva, et s’en alla avec sa compagne.

Malko cassa en deux le haschisch et, avec un sourire, en tendit la moitié à Jambo. Sans un mot, comme cela se faisait. Celui-ci le prit avec empressement, le flaira et en enfourna la moitié dans son chilom. Il loucha sur le corps superbe d’Eleonore, la détailla et l’apostropha.

— Hé, sister, tu ne fumes pas ?

— Plus tard ! fit Eleonore, prise de court.

Jambo éclata de rire, s’appuya à la cloison de feuilles de cocotier pour fumer son chilom, la calotte sur les yeux.

— Fameux ! man, dit-il. Fameux ! You can’t be lost in Ajuna beach, no, you, can’t[12].

Malko l’observait. Il n’avait pas l’apparence d’un drogué avec ses yeux vifs, sans cesse en mouvement et son corps musclé. Quel lien avait-il avec Chino-Bu, si c’était elle ? Il semblait en tout cas totalement maître de lui. Après avoir fumé en silence, il tapa son chilom vide contre le banc et se pencha vers Malko :

— Man ! Ce soir, il y a une party sur la plage, tu viens avec ta copine et ton Afghani… Ça et du bon café, c’est ce que je préfère.

Malko se dit que c’était trop beau.

— Où est-ce que cela se passe ?

— Au bout, au sud, juste avant les rochers. Tu verras, il y aura du monde.

Il parlait à Malko, mais ses yeux ne quittaient pas Eleonore. La Noire baissa la tête, gênée. La compagne de Jambo n’avait pas ouvert la bouche. Malko se demanda si c’était vraiment ce petit bout de femme qui détenait les armes destinées à assassiner Henry Kissinger.

Chapitre XV

Un couple faisait l’amour en hollandais à moins d’un mètre de Malko, à même le sable. La fille cria, déchaînant des rires narquois. L’énorme feu des troncs de cocotiers éclairait de ses lueurs dansantes des dizaines de hippies vautrés sur la plage. La « party » tenait à la fois de l’orgie romaine, des feux de camp scout et du happening. Plusieurs petits porcelets noirs rôtissaient sur des braises accompagnés de gigantesques salades, de légumes locaux, de fruits. Et surtout de bière et de haschisch. La pleine lune qui montait derrière la cocoteraie semblait déchaîner la colonie de Ajuna Beach. Le vent devait emporter la fumée du haschisch jusqu’à Bombay.

Malko, son sac à portée de la main, essayait de ne pas se faire remarquer. À côté de lui, Jambo, l’Asiatique et Eleonore mangeaient, fumaient et bavardaient. Il ignorait encore la nationalité de Jambo. Son anglais était approximatif.

Une fille, le regard fixe, léchait un morceau de canne à sucre. Oscillant comme un pendule, elle vint se planter devant eux. Son doigt désigna Malko. Avec un rire strident, elle cria :

— Mais c’est le diable, c’est le diable.

Elle le fixait avec une intensité hypnotique. Jambo se pencha.

— Fais pas attention, man ! Elle est bourrée de LSD, mais elle pas méchante. Tiens, regarde, on va faire un truc.

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12

On ne peut pas se perdre à Ajuna Beach.