Ce dernier agita son fusil :
— À tout à l’heure.
Eleonore étala le paréo sur la plage, et Malko et elle s’installèrent dessus. Son pied continuait à saigner… Elle se pressa contre lui. Sa peau était douce et tiède, mais son visage était tout enflé.
— J’ai eu si peur ! J’ai cru qu’il allait vous tuer. Vous avez trouvé quelque chose ?
— Oui, dit Malko. Mais il a bien failli me tuer.
Il raconta à Eleonore ce qui s’était passé et conclut :
— Le plus difficile reste à faire. J’ai peur qu’il ne me soupçonne. Avant tout, il faut l’empêcher de faire part de ses soupçons à Chino-Bu. Où est-elle ?
Eleonore lui expliqua l’histoire de la corvée de bois puis demanda :
— Il ne serait pas plus simple d’aller prévenir la police indienne ? Ils confisqueraient les armes. C’est tout ce qu’il faut.
— Nous ne sommes pas ici pour cela, objecta Malko. Il y a encore une chance de réussir mon plan. Et, avant d’amener un policier hindou ici, cela peut prendre un mois.
— Et si on les arrêtait à l’aéroport de Bombay ?
— Ce sera l’ultime recours, admit Malko. En attendant, allez à la cabane. Pour aider Jambo à préparer la langouste. Qu’à aucun prix, il ne reste seul avec Chino-Bu.
Eleonore ouvrit de grands yeux.
— Mais on sera obligés de les laisser seuls pour la nuit.
Malko eut un sourire mystérieux.
— D’ici là, il peut se passer beaucoup de choses. Donnez-moi le sac.
Elle lui tendit le sac contenant leurs trésors.
— Dites à Jambo que j’ai été faire soigner mon pied au restaurant et acheter des légumes.
— OK, dit Eleonore, je ferai de mon mieux.
Malko se pencha et l’embrassa légèrement sur sa bouche tuméfiée.
— À tout à l’heure.
Il s’éloigna en claudiquant sur le sable brûlant. La douleur de sa coupure était presque insupportable. Il fallait VRAIMENT qu’il se fasse soigner.
Mais ce n’était que la partie la moins importante de ce qu’il avait à faire.
Eleonore scrutait la cocoteraie, mortellement inquiète. La nuit était tombée, et Malko n’avait pas reparu. Jambo aussi semblait nerveux, en train de préparer le feu sur lequel ils allaient faire cuire la langouste. Eleonore avait scrupuleusement observé les consignes de Malko : elle n’avait pas quitté le Soudanais d’une semelle. Dès qu’elle l’avait rejoint dans la cabane, il l’avait allongée sur la natte et lui avait fait rapidement l’amour. Soi-disant pour lui demander pardon de son coup de poing… Mais, la magie du haschisch s’était évaporée, et elle avait failli crier de dégoût.
Chino-Bu était arrivée un peu plus tard, ramenant une brassée de bois qu’elle avait été chercher à près de deux kilomètres. Pendant que l’eau bouillait, ils étaient allés tous les trois s’étendre sur la plage. Mais, plus l’absence de Malko se prolongeait, plus l’anxiété de Jambo était visible. Lorsque le soleil était tombé dans la mer il avait même dit :
— Tu devrais aller voir ce qu’il fait.
Elle avait haussé les épaules.
— J’ai la flemme.
Jambo n’avait pas insisté. Ensuite, ils étaient revenus à la cabane. Ajuna Beach se piquetait de dizaines de lampes à pétrole. La plage était maintenant déserte.
Une silhouette surgit enfin de la cocoteraie, agitant une lampe électrique.
— C’est moi ! cria Malko.
Il portait un grand panier d’osier, avait le pied droit bandé, des nu-pieds de caoutchouc.
— Où étais-tu ? demanda Jambo d’un ton soupçonneux.
Malko se laissa tomber sur la natte.
— Le gars du restaurant m’a emmené dans son bus jusqu’à Calangute en passant par la route de la rizière. Il n’avait rien pour me soigner. J’ai eu peur que cela s’infecte. J’ai été me faire panser à la pharmacie et j’en ai profité pour aller au marché. Regardez.
Il y avait des fruits, des légumes, de la bière et même du Nescafé. Ce qui dérida le Soudanais !
— Fantastique, man ! s’exclama-t-il. On va boire du café !
De nouveau il semblait avoir écarté tout soupçon. Il sourit à Malko, retroussant ses lèvres épaisses.
— J’ai cru que tu t’étais tiré en me laissant Eleonore.
Malko lui rendit son sourire.
— Il ne faut jamais vendre la peau de l’ours…
Malko échangea un regard avec Eleonore. La Noire vit qu’une lueur joyeuse dansait dans les yeux d’or et cela la réchauffa.
— Vous partez tôt, demain matin ? demanda Malko.
— À l’aube, dit Jambo. J’irai pêcher deux ou trois langoustes avant de partir. C’est la bonne heure. À propos, comment tu es revenu de Calangute ?
— J’ai pris le bus jusqu’à Baga, fit Malko. C’est pas cher : une roupie. Puis j’ai traversé la forêt.
Il avait répondu d’une voix calme, sans la moindre hésitation. Mais maintenant, il était certain que Jambo le soupçonnait.
La flamme de la bougie vacillait. Il ne restait plus de l’énorme langouste qu’une carapace, vide. Avec un soupir d’aise, Jambo tira son chilom et commença à le bourrer de haschisch. Malko demanda :
— Tu veux du café ?
— Sûr, man.
Malko mit du Nescafé dans une tasse, ajouta deux morceaux de sucre, et Eleonore remplit la tasse d’eau. Jambo la vida d’un coup. Ensuite, Eleonore en distribua à la ronde. Un moment plus tard, Malko s’étira.
— Je crois qu’on va aller se coucher.
Jambo bâilla.
— Vous devriez rester là, près de la cabane, vous aurez moins froid que sur la plage. Je vais vous prêter une couverture…
— OK, fit Malko. C’est gentil.
Le Soudanais lui tendit une mince couverture rayée. Malko se leva.
— Réveillez-nous demain matin. Qu’on vous dise au revoir.
— Sûr.
Ils s’embrassèrent tous, puis Malko et Eleonore allèrent s’installer à une dizaine de mètres plus loin. Jambo les accompagna, les installa dans un creux protégé du vent, puis s’éloigna. La lune luisait faiblement. Dès que le Soudanais se fut éloigné, Eleonore demanda :
— Que se passe-t-il ? Pourquoi veut-il que nous restions là ?
— Parce qu’il a l’intention de nous tuer cette nuit, dit Malko.
Chapitre XVII
Eleonore se redressa sur un coude.
— My God !
Malko lui sourit pour la rassurer.
— N’ayez pas peur. D’abord nous avons de quoi nous défendre. Ensuite, il n’est pas impossible que nous ayons une bonne surprise.
Il ouvrit le petit sac de toile et Eleonore aperçut le reflet brillant du pistolet extra-plat.
Elle se rallongea contre lui. Elle tremblait légèrement, puis se calma et s’endormit. Malko contemplait les étoiles. Une, surtout, très brillante, basse sur l’horizon, plein ouest au-dessus de l’Océan Indien. Si grosse qu’on aurait dit la Croix du Sud. Mais il n’était pas dans l’hémisphère austral.
Elle allait disparaître dans la ligne d’horizon quand un frôlement de pas sur les rochers le fit sursauter. Il saisit son pistolet extra-plat, prêt à tirer sur la silhouette qui approchait. D’un léger coup de coude, il heurta Eleonore qui s’éveilla en sursaut, et braqua sa torche électrique.
Chino-Bu, un pagne autour des hanches, s’arrêta net, et cria avec son accent rauque :
— Come quick ! I am afraid. Jambo is sick.[14]
Malko se leva aussitôt, glissant son pistolet entre sa peau et son blue-jeans. Eleonore lui emboîta le pas. La Japonaise courait devant eux.