Malko pénétra le premier dans la cabane.
Jambo était accroupi dans un coin, les mains croisées sur ses genoux, les pupilles démesurément dilatées, regardant fixement la cloison en face de lui. Malko suivit la direction de son regard et aperçut un grand papillon de nuit posé sur la claie, rigoureusement immobile… Une terreur viscérale déformait les traits du Soudanais. Il ne semblait pas apercevoir ses visiteurs.
— Qu’a-t-il ? demanda Malko.
Chino-Bu se mit à parler avec volubilité dans un anglais hoché et sifflant :
— Je ne sais pas. Quand vous êtes partis, il a dit qu’il voyait des couleurs fantastiques, qu’il se sentait bizarre. Puis, tout d’un coup, il a cessé de parler. Il a commencé à trembler. Il a tendu le bras en poussant un cri. Il me montrait une fourmi, par terre. Je l’ai écrasée. Il s’est calmé. Puis le papillon est entré et s’est posé là. Jambo a hurlé, a reculé. Depuis, il est comme mort. Regardez.
Le Soudanais, sans lâcher le papillon des yeux, tremblait de tous ses membres.
Malko s’avança et tapota la claie près du papillon. L’insecte s’envola dans la direction de Jambo.
Il se passa alors une chose incroyable. Le Soudanais poussa d’abord un cri étranglé, se recroquevilla, tandis que l’insecte voletait autour de sa tête. Puis, d’une brusque détente, il se releva, et, avec un hurlement dément, recula, défonçant la cloison de la cabane. Il disparut à l’extérieur. Ses cris de terreur s’éloignèrent dans la nuit.
Chino-Bu se rua hors de la cabane, suivie de Malko et d’Eleonore. Jambo galopait sur la plage, hurlant à la mort, agitant les bras. Aussitôt, Chino-Bu poussa un cri de louve blessée et dévala les rochers derrière lui.
Eleonore, stupéfaite, se tourna vers Malko.
— Mais qu’est-ce qu’il a ?
Malko eut un sourire angélique.
— Je lui ai offert le plus beau « voyage » de sa vie. Il y avait sur le morceau de sucre que j’ai mis dans son café assez de LSD pour lui faire croire qu’il est le Christ et qu’il fait des miracles.
— Du LSD ! Mais où l’avez-vous trouvé ?
— Chez le Français au grand nez, dit Malko. Pour cent roupies. Une dose suffisante pour une douzaine de « voyages »… ou un seul grand.
— Mais il risque de devenir complètement fou !
— Ce n’est pas tout à fait impossible, reconnut Malko. Tel qu’il est, c’est déjà pas mal. D’après ce que je sais du LSD, il doit voir ce papillon cent fois plus grand et lui minuscule.
— Mais pourquoi avez-vous fait cela ?
Malko sourit, une lueur dangereuse dans ses yeux dorés.
— Parce que mon plan exige que j’élimine de la compétition Jambo, sans que Chino-Bu s’en doute.
— Que va-t-il se passer maintenant ? demanda Eleonore, après un grand silence horrifié.
— Cela dépend, dit Malko. Si mes calculs sont exacts, notre amie Chino-Bu va être obligée de nous demander notre aide.
Eleonore le regarda, interloquée :
— Notre aide, mais pour quoi faire ?
— Récupérer les armes au fond de l’Océan Indien. Je ne crois pas qu’elle y arrive seule.
La vice-consul était complètement dépassée par ce machiavélisme.
— Mais ce ne serait pas plus simple que les armes restent là où elles sont, dit-elle. Ainsi, il n’y a aucun risque.
— Ce sera encore mieux si tout se passe comme si nous n’avions pas éventé le complot Attention, voilà Chino-Bu !
Chino-Bu arriva en haut du raidillon, une lueur affolée dans ses petits yeux noirs, et leur fit face :
— C’est terrible ! dit-elle. Je n’ai pas pu le rattraper. Il courait comme s’il était poursuivi par le diable.
Malko essaya de consoler Chino-Bu.
— Allez vous coucher. Il reviendra tout seul.
Mais la Japonaise ne tenait pas en place.
— Nous devions partir demain matin, dit-elle. Pourvu qu’il revienne à temps.
Malko eut un bon sourire.
— Ce n’est pas bien grave si vous remettez votre voyage d’un jour ou deux. Vos passeports peuvent attendre.
Chino-Bu baissa la tête.
— Oui, bien sûr…
Elle était sur le point de dire quelque chose, puis se ravisa, leva la tête :
— Vous restez là, n’est-ce pas ?
— Absolument, dit Malko, nous allons nous recoucher. Appelez-nous lorsqu’il reviendra.
Chino-Bu rentra dans la cabane. Malko et Eleonore s’éloignèrent vers leur lit improvisé.
— Il n’y a plus qu’à attendre, annonça Malko gaiement.
— Vous croyez qu’il ne va pas revenir ?
— Sincèrement, cela m’étonnerait. Avec la dose qu’il a, il va courir jusqu’à Bombay. Ou se terrer dans un coin. Il en a pour un jour ou deux.
Ils s’allongèrent et se roulèrent de nouveau sous la couverture. Le corps de la Noire était glacé.
— C’est moi, chuchota la Japonaise.
Malko se redressa. Il n’avait pas fermé l’œil. Il avait aussi acheté au Français pourvoyeur de drogue des amphétamines. Il pouvait ainsi ne pas dormir pendant quarante-huit heures. Et il risquait d’en avoir besoin. Henry Kissinger arrivait le surlendemain au Koweit.
— Que se passe-t-il ?
— Il n’est pas rentré, dit Chino-Bu.
Derrière la cocoteraie, on apercevait les premières lueurs mauves de l’aube. Malko se leva. Chino-Bu frissonnait dans une chasuble de toile. Les traits tirés, les yeux cernés et hagards. Malko avait du mal à croire que cette minuscule Japonaise était recherchée par les polices d’une douzaine de pays.
— Recouchez-vous, conseilla-t-il. On ne peut pas le chercher. Il est peut-être dans la cocoteraie ou dans les rizières.
— Mais il faut que je parte, gémit Chino-Bu. Absolument. Dans deux heures au plus.
La Japonaise fixait la mer encore grise. Elle répéta, comme pour elle-même :
— Je dois absolument partir. Absolument.
Malko avait du mal à contenir sa satisfaction.
— Je le dirai à Jambo, proposa-t-il. Je garderai la cabane en votre absence.
Chino-Bu regarda alternativement Eleonore, puis Malko, puis la cocoteraie, comme si Jambo allait en surgir.
— Il faudrait que vous m’aidiez, murmura-t-elle.
— Vous voulez de l’argent ?
Elle secoua vivement la tête.
— Non, non, ce n’est pas ça. Mais il faut que je transporte quelque chose à Bombay. Jambo l’avait caché dans les roches, là où il pêche les langoustes, parce que les Indiens et les junkies[15] volent tout sur la plage. Et je ne sais pas nager.
Eleonore était pétrifiée. Malko proposa aimablement.
— C’est facile, je vais plonger avec l’équipement de Jambo. Qu’est-ce que c’est ?
— Un sac en toile jaune. Mais… (Elle hésita.) il ne faut en parler à personne.
Malko eut un geste rassurant :
— À qui voulez-vous que j’en parle ? De toute façon cela ne me regarde pas. Est-ce que c’est très lourd ?
Chino-Bu hésita.
— Je ne sais pas, une vingtaine de kilos.
— Bon, je vais essayer de le remonter, dit Malko. Montrez-moi où ce sac se trouve approximativement.
La mer était beaucoup plus fraîche que la veille. Ou peut-être était-ce la fatigue.
Pour la sixième fois, Malko replongea. Il y avait du courant et il n’arrivait pas à s’accrocher aux rochers sous-marins glissants, pour arracher le sac jaune coincé entre deux rochers. Par précaution, il avait pris le fusil sous-marin et laissé son pistolet extra-plat à Eleonore. Au cas hautement improbable où Jambo jugulerait le LSD.