Выбрать главу

— Le seul problème, c’est que je n’y crois pas, murmura Dicken.

Augustine le regarda, et des rides se creusèrent autour de sa bouche et sur son front.

— J’ai passé presque toute ma vie d’adulte à traquer les virus, reprit Dicken. J’ai vu ce dont ils étaient capables. Je connais les rétrovirus, je connais les HERV. Et je connais SHEVA. Si les HERV n’ont jamais été éliminés du génome, c’est probablement parce qu’ils nous protègent contre d’autres rétrovirus encore à venir. C’est notre petite bibliothèque protectrice. Et… notre génome les utilise pour créer de la nouveauté.

— Nous ne le savons pas, dit Augustine d’une voix tendue.

— Je préfère attendre une étude scientifique avant d’enfermer toutes les mères d’Amérique.

À mesure que la peau d’Augustine s’assombrissait sous l’effet de l’irritation, puis de la colère, ses cicatrices devenaient de plus en plus visibles.

— Le danger est trop grand, déclara-t-il. Je pensais que vous apprécieriez cette chance de revenir dans la course.

— Non. Je ne peux pas.

— Vous entretenez toujours ce fantasme d’une nouvelle espèce ? demanda Augustine d’un air sinistre.

— Je n’en suis plus là.

Dicken sursauta au son rocailleux de sa propre voix. On aurait dit celle d’un vieillard.

Augustine fit le tour de son bureau, ouvrit un tiroir et en sortit une enveloppe. Tout dans sa posture, dans la raideur assurée de sa démarche, dans la fixité de ses traits, faisait naître en Dicken une profonde angoisse. C’était là un Mark Augustine qu’il n’avait jamais vu : un homme sur le point d’administrer le coup de grâce[21].

— Ce courrier est arrivé pendant votre séjour à l’hôpital. Il était dans votre boîte aux lettres. Comme il vous était adressé dans le cadre de vos fonctions officielles, j’ai pris la liberté de l’ouvrir.

Il tendit à Dicken des feuilles de papier pelure.

— Cela vient de Géorgie. Leonid Chougachvili devait vous envoyer des photos de prétendus spécimens d’Homo superior, n’est-ce pas ?

— Comme je n’avais pas vérifié ses références, je ne vous avais pas parlé de lui.

— Voilà qui était fort sage. Il a été arrêté à Tbilissi pour escroquerie. Il exploitait les familles des personnes ayant disparu lors des troubles. Il promettait aux parents éplorés de leur montrer les lieux où l’on avait enterré leurs proches. Apparemment, il avait aussi l’intention de truander le CDC.

— Ça ne m’étonne pas et ça ne me fait pas changer d’avis, Mark. Je suis épuisé, c’est tout. J’ai déjà assez de mal à soigner mon propre corps. Je ne suis pas l’homme de la situation.

— Très bien. Je vais vous placer en congé maladie de longue durée. Nous avons besoin de votre bureau au CDC. La semaine prochaine, nous faisons venir soixante épidémiologistes pour entamer la phase 2. Vu le manque de place, nous en installerons sans doute trois dans vos locaux.

Les deux hommes se fixèrent en silence.

— Merci de m’avoir soutenu aussi longtemps, dit Dicken sans la moindre trace d’ironie.

— Pas de problème, répliqua Augustine d’un ton également neutre.

83.

Comté de Snohomish

Mitch empila les derniers cartons devant la porte d’entrée. Le lendemain matin, Wendell Packer devait venir avec un camion. Il fit le tour de la maison et se fendit d’un sourire ironique.

Ils n’avaient passé que deux mois dans cet endroit. Un seul Noël.

Kaye sortit de la chambre, le téléphone à la main.

— Déconnecté, dit-elle. Quand on leur dit qu’on déménage, ils ne perdent pas de temps. Alors… combien de jours on est restés ici ?

Mitch s’assit dans son vieux fauteuil avachi.

— Tout ira bien. (Ses mains lui faisaient une drôle d’impression. Elles semblaient avoir enflé.) Bon Dieu, je suis vanné.

Kaye s’assit sur un accoudoir et lui massa les épaules. Il appuya la tête contre son bras, frotta sa joue râpeuse contre le cardigan couleur pêche.

— Zut, fit-elle. J’ai oublié de recharger les batteries du mobile.

Elle embrassa Mitch sur le crâne et retourna dans la chambre. Il remarqua que, même enceinte de sept mois, elle marchait sans trop se voûter. Son ventre était proéminent sans toutefois paraître gonflé. Il regretta de ne pas avoir plus d’expérience en matière de grossesse. Que la première se déroule dans ces circonstances…

— Les deux batteries sont mortes, lança Kaye depuis la chambre. Il y en a pour une heure environ.

Mitch fixa divers objets dans la pièce en clignant des yeux. Puis il observa ses mains. Elles semblaient enflées, et ses avant-bras évoquaient ceux de Popeye. Ses pieds aussi lui semblaient gigantesques, mais il ne prit pas la peine de les examiner. Tout cela était déconcertant. Il aurait voulu dormir un peu, mais il n’était que quatre heures de l’après-midi. Ils venaient juste de manger une soupe en conserve. Dehors, il faisait encore jour.

Il avait espéré faire l’amour avec Kaye une dernière fois dans la maison. Kaye se retourna et attrapa le tabouret.

— Assieds-toi ici, dit Mitch en se levant pour libérer le fauteuil. C’est plus confortable.

— Ça ira. Je préfère me tenir droite.

Mitch se figea au-dessus de son siège, pris d’un léger vertige.

— Ça ne va pas ?

Il aperçut la première écharde de lumière. Il ferma les yeux et se laissa retomber dans le fauteuil.

— Ça revient.

— Quoi donc ?

Il désigna sa tempe de l’index et murmura :

— Bang.

Quand il était plus jeune, ses migraines étaient souvent accompagnées de phénomènes de distorsion corporelle. Il détestait cela et, à présent, il se sentait plein de ressentiment et de terreur.

— J’ai de la Naprosyne dans mon sac à main, dit Kaye.

Il l’écouta traverser la pièce. Il avait les yeux clos, mais il distinguait une pâleur spectrale, et ses pieds lui semblaient aussi gros que ceux d’un éléphant. La douleur évoquait une canonnade résonnant dans une grande vallée.

Kaye lui mit dans les mains deux capsules et un verre d’eau. Il avala les premières, but le second, sceptique quant à leur efficacité. S’il s’était douté de quelque chose plus tôt, s’il avait pu les prendre dans la journée…

— On va te mettre au lit.

— Hein ?

— Au lit.

— Je veux partir d’ici.

— Mais oui. Dodo.

C’était le seul espoir qu’il avait d’échapper à ce qui l’attendait. En s’endormant, il risquait de faire des rêves horribles et douloureux. Il se les rappelait sans problème : dans ces rêves, il était écrasé sous une montagne.

Il s’étendit dans la fraîcheur de la chambre nue, sur les draps qu’ils avaient disposés pour leur dernière nuit, sous une couette. Il ramena celle-ci au-dessus de sa tête, se ménageant un petit espace pour respirer.

À peine s’il entendit Kaye lui dire qu’elle l’aimait.

Kaye rabaissa la couette. Le front de Mitch était moite et glacé. Elle était inquiète, un peu honteuse de ne pas pouvoir partager sa souffrance ; puis elle ne put s’empêcher de penser que Mitch ne pourrait pas partager celle de son accouchement.

Elle s’assit sur le lit près de lui. Son souffle était faible et saccadé. Par réflexe, elle se palpa le ventre sous son cardigan, releva son sweat-shirt, se massa la peau, si étirée qu’elle en était presque brillante. Le bébé était calme depuis quelques heures, mais il lui avait donné des coups de pied pendant une bonne partie de l’après-midi.

вернуться

21

En français dans le texte. (N.d.T.)