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La réserve avait été mise en quarantaine pour avoir refusé de collaborer avec Mark Augustine. Trois pick-up de patrouille du shérif du comté de Kumash étaient postés sur la route principale menant à l’autoroute. Ils servaient de force d’appoint aux marshals fédéraux chargés de faire respecter les consignes de la Brigade d’urgence sanitaire relatives à l’ensemble des Cinq Tribus.

Cela faisait trois semaines que le casino était en chômage technique. Le parking était presque vide et les néons avaient été éteints.

Mitch racla la terre dure du bout de sa chaussure. Il avait quitté la caravane climatisée pour le sommet de la colline afin de réfléchir en solitaire, de sorte qu’il se sentit un peu irrité en voyant Jack emprunter le sentier qu’il venait de suivre. Mais il resta là où il était.

Ni l’un ni l’autre ne savaient s’ils étaient destinés à s’apprécier. Chaque fois qu’ils se rencontraient, Jack posait certaines questions à Mitch, comme pour le défier, et Mitch lui donnait certaines réponses qui ne le contentaient jamais tout à fait.

Mitch s’accroupit et ramassa un caillou rond encroûté de boue sèche. Jack franchit les derniers mètres qui le séparaient du sommet.

— Salut, fit-il.

Mitch lui répondit d’un hochement de tête.

— À ce que je vois, vous l’avez attrapé, vous aussi, remarqua Jack.

Il se frotta la joue du bout du doigt. La peau de son visage dessinait un masque de Lone Ranger[22] qui pelait sur les bords mais s’épaississait autour des yeux.

Les deux hommes avaient l’air de s’être plaqué un masque de boue sur la face.

— On ne peut pas l’enlever sans faire couler le sang.

— Il ne faut pas tirer dessus, dit Mitch.

— Depuis combien de temps vous avez ça ?

— Trois jours.

Jack s’accroupit à côté de Mitch.

— Parfois, ça me met en colère. Je pense qu’on aurait pu planifier tout ça un peu mieux.

Sourire de Mitch.

— Quoi donc, les grossesses ?

— Ouais. Le casino est désert. On va bientôt être à court de fric. J’ai laissé partir la plupart de nos employés, et les autres ne peuvent plus entrer dans la réserve pour bosser. Et je ne suis pas très content de moi. (Il palpa son masque une nouvelle fois puis considéra son index.) L’un de nos jeunes pères a essayé d’attaquer ce truc au papier de verre. Il est à la clinique. Je lui ai dit que c’était une idée stupide.

— Rien de tout cela n’est facile, commenta Mitch.

— Un de ces jours, vous devriez assister à une réunion du Conseil.

— Je vous suis reconnaissant de m’avoir accueilli ici, Jack. Je ne veux fâcher personne.

— Sue pense qu’ils ne se fâcheront peut-être pas en vous rencontrant. Vous êtes un type sympa.

— C’est ce qu’elle m’a assuré il y a plus d’un an.

— Elle prétend que, si je ne me suis pas fâché, les autres ne se fâcheront pas non plus. C’est peut-être vrai. Mais il y a cette vieille Cayuse, Becky. Une adorable grand-mère qui pense que son rôle est de contester tout ce que veulent les tribus. Si elle vous voyait, elle risquerait peut-être de vouloir vous mettre à l’épreuve.

Jack prit un air grincheux et agita l’index.

Mitch éclata de rire.

— Vous pensez qu’il va y avoir des problèmes ? demanda-t-il.

Jack haussa les épaules.

— Nous aurons bientôt une réunion des pères. Rien que les pères. Pas comme dans les cours d’accouchement à la clinique. Ça embarrasse les hommes. Vous venez ce soir ?

Mitch opina.

— Ce sera la première fois que je me montrerai avec ce masque, reprit Jack. Ça va être dur. Certains des nouveaux pères regardent la télé, ils se demandent quand ils retrouveront leur boulot et ils en rendent les femmes responsables.

D’après ce que savait Mitch, il y avait dans la réserve trois couples attendant un bébé SHEVA, plus Kaye et lui-même. La population de la réserve, et donc des Cinq Tribus, se montait à trois mille soixante-douze individus, et l’on dénombrait déjà six naissances SHEVA. Rien que des bébés mort-nés.

Kaye travaillait avec le pédiatre de la clinique, un jeune docteur blanc nommé Chambers, et l’aidait à dispenser des cours pour les futurs parents. Les hommes acceptaient la situation avec un peu plus de lenteur, voire un peu moins de bonne volonté.

— Sue devrait accoucher à peu près en même temps que Kaye. (Jack adopta la position du lotus, un exercice pour lequel Mitch était modérément doué.) J’ai essayé de comprendre ces histoires de gènes, d’ADN et de virus. Ce n’est pas mon langage.

— C’est souvent difficile, admit Mitch.

Il se demanda s’il devait tendre la main et la poser sur l’épaule de Jack. Il savait si peu de chose sur ce peuple dont il étudiait les ancêtres.

— Peut-être serons-nous les premiers à avoir des bébés sains, reprit-il. Les premiers à savoir à quoi ils vont ressembler.

— Je pense que c’est vrai. Ce pourrait être… (Jack s’interrompit et grimaça.) J’allais dire : un honneur. Mais cet honneur n’est pas le nôtre.

— Peut-être pas.

— Pour moi, tout reste éternellement vivant. La Terre entière est peuplée d’êtres vivants, certains sont des êtres de chair, d’autres non. Nous sommes ici pour tous ceux qui sont venus avant nous. Nous ne perdons pas nos liens avec la chair quand nous renonçons à elle. Nous nous dispersons à l’heure de notre mort, mais nous aimons revenir à nos os et regarder autour de nous. Voir ce que font les jeunes.

Mitch comprit que le vieux débat refaisait surface.

— Vous ne voyez pas les choses ainsi, dit Jack.

— Je ne suis plus sûr de savoir comment je vois les choses. On se sent plus modeste quand notre corps est manipulé par la nature. Les femmes en ont une expérience plus directe que nous, mais c’est une première pour les hommes.

— Cet ADN doit être un esprit qui est en nous, les paroles que nous ont transmises nos ancêtres, les paroles du Créateur. Je peux le comprendre.

— C’est une description qui en vaut une autre, reconnut Mitch. Sauf que j’ignore qui peut être le Créateur, ou même s’il en existe un.

Soupir de Jack.

— Vous étudiez les choses mortes.

Mitch se sentit rougir, comme à chaque fois qu’il abordait ce sujet avec Jack.

— Je cherche à comprendre ce qu’elles étaient de leur vivant.

— Les fantômes pourraient vous le dire.

— Ils vous le disent, à vous ?

— De temps en temps. Une ou deux fois.

— Que vous disent-ils ?

— Qu’ils veulent des choses. Ils ne sont pas heureux. Un vieil homme – il est mort à présent – écoutait l’esprit de l’homme de Pasco quand vous l’avez déterré sur la berge. Le vieil homme disait que ce fantôme était très malheureux. (Jack ramassa un caillou et le jeta en bas de la colline.) Il disait aussi qu’il ne parlait pas comme nos fantômes. Peut-être que c’était un fantôme différent. Le vieil homme n’en a parlé qu’à moi, à personne d’autre. Il pensait que ce fantôme n’était peut-être pas de notre tribu.

— Ouaouh !

Jack se frotta le nez et se tirailla les sourcils.

— J’ai la peau qui me gratte tout le temps. Et vous ?

— Parfois.

Mitch avait en permanence l’impression de marcher au bord d’une falaise quand il parlait d’os avec Jack. C’était peut-être un sentiment de culpabilité.

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22

Le Cavalier solitaire: héros masqué de western, toujours accompagné du fidèle Tonto, dont la réplique favorite est «Kemosabe». (N.d.T.)