Chassé la maladie toute ma vie ; SHEVA déclenche des changements biologiques complexes, contrairement à toutes les maladies connues. Pourquoi ? Qu’en retire-t-il ? Qu’essaie-t-il de faire ? Quel sera le résultat final ? S’il apparaît tous les dix mille ou les cent mille ans, comment pouvons-nous affirmer qu’il s’agit d’une fonction organique distincte, d’une particule purement pathogène ?
— Tout dans la nature fonctionne comme les neurones dans un cerveau ? Qui va avaler ça ? demanda Mitch.
— Cela répond à votre question, répliqua Kaye. S’agit-il là d’évolution lamarckienne, de la transmission à un individu des traits acquis par ses géniteurs ? Non. C’est le résultat des interactions complexes d’un réseau, avec l’émergence de propriétés similaires à une pensée.
Mitch secoua la tête.
— Les propriétés émergentes me dépassent. Kaye lui lança un regard noir, à la fois stimulée et exaspérée.
— Nous n’avons pas besoin de postuler l’autoréférence, la pensée consciente, pour avoir un réseau organisé qui réagit à son environnement et produit des jugements sur l’apparence que devraient avoir ses nœuds individuels, dit-elle.
— Pour moi, c’est toujours le coup du fantôme dans l’ordinateur, rétorqua Mitch en se renfrognant.
— Écoutez, un arbre envoie des signaux chimiques quand il est agressé. Ces signaux attirent des insectes qui se nourrissent des insectes qui attaquent l’arbre.
Comme un coup de fil à l’exterminateur. Ce concept opère à tous les niveaux, dans l’écosystème, au sein d’une espèce, même d’une société. Toute créature individuelle est un réseau de cellules. Toute espèce est un réseau d’individus. Tout écosystème est un réseau d’espèces. Tous interagissent et communiquent les uns avec les autres à un degré ou à un autre – compétition, prédation, coopération. Toutes ces interactions sont similaires à des neurotransmetteurs parcourant les synapses du cerveau ou à des fourmis communiquant au sein d’une fourmilière. Celle-ci modifie son comportement global en fonction des interactions entre fourmis. Nous en faisons autant, à partir de la façon dont nos neurones conversent entre eux. Et toute la nature en fait autant, du sommet à la base. Tout est connecté.
Mais elle vit que Mitch n’était toujours pas convaincu.
— Nous devons décrire une méthode, intervint Dicken. (Il adressa à Kaye un petit sourire entendu.) Et faites simple. Sur ce coup-là, c’est à vous de penser.
— Qu’est-ce qui est déterminant dans l’équilibre ponctué ? demanda-t-elle, toujours irritée par la stupidité de Mitch.
— D’accord, dit celui-ci. S’il y a bien un esprit à l’œuvre, où est sa mémoire ? Quelque chose qui stockerait les informations relatives au prochain modèle d’être humain, avant qu’elles ne soient lâchées dans le système reproducteur.
— En réaction à quel stimulus ? demanda Dicken.
Pourquoi acquérir de l’information, au fait ? Qu’est-ce qui déclenche tout ? Quel est le mécanisme ?
— Nous brûlons les étapes, soupira Kaye. Primo, je n’aime pas le mot « mécanisme ».
— D’accord, disons alors… organe, organon, architecte magique, contra Mitch. Nous savons de quoi nous parlons. Un genre de banque de mémoire dans le génome. Tous les messages doivent y être conservés jusqu’à l’activation.
— Est-ce que ça pourrait se trouver dans les cellules germinatrices ? s’enquit Dicken. Dans les ovules et les spermatozoïdes ?
— Ce n’est pas moi l’expert, dit Mitch.
— Je ne le pense pas, répondit Kaye. Quelque chose altère un ovule chez la mère, qui produit alors une fille intermédiaire, mais le nouveau phénotype est sans doute produit par ce qui se trouve dans l’ovaire de la fille intermédiaire. Les autres ovules de la mère sont hors circuit. Protégés sans être altérés.
— Au cas où le nouveau modèle, le nouveau phénotype serait un échec, acquiesça Dicken. D’accord. Une mémoire de réserve, mise à jour au fil des millénaires par… des modifications hypothétiques, déterminées d’une façon qui nous échappe par… (Il secoua la tête.) Là, je suis perdu.
— Tout organisme individuel est conscient de son environnement et y réagit, expliqua Kaye. Les substances chimiques et autres signaux échangés par les individus entraînent dans leur chimie interne des fluctuations qui affectent le génome, en particulier les éléments mobiles de la mémoire génétique qui stockent et mettent à jour des ensembles de changements hypothétiques. (Elle ne cessait d’agiter les mains comme pour clarifier son propos ou convaincre son auditoire.) C’est tellement clair pour moi, les mecs. Pourquoi vous n’arrivez pas à le comprendre ? Voilà la boucle en feedback complète : l’environnement se modifie, ce qui stresse les organismes – en l’occurrence, les humains. Les différents types de stress affectent l’équilibre des substances chimiques de notre organisme qui sont liées au stress. La mémoire de réserve réagit et les éléments mobiles se déplacent conformément à un algorithme évolutionnaire élaboré durant des millions, voire des milliards d’années. Un ordinateur génétique décide du phénotype le mieux adapté aux nouvelles conditions à l’origine du stress. Résultat : nous constatons des petits changements chez les individus, des prototypes, et si le niveau de stress s’en trouve réduit, si les rejetons sont sains et nombreux, ces changements sont entérinés. Mais, de temps à autre, lorsqu’un problème environnemental est indétectable… le stress social à long terme chez les humains, par exemple… il y a un changement majeur. Les rétrovirus endogènes s’expriment, transportent un signal, coordonnent l’activation d’éléments spécifiques dans la banque de mémoire génétique. Voilà[18]. La ponctuation.
Mitch se pinça le bout du nez.
— Seigneur ! fit-il.
Dicken plissa le front.
— C’est trop radical pour que j’accepte ça tout de suite.
— Nous avons des preuves pour chacune des étapes, dit Kaye d’une voix rauque.
Elle avala une gorgée de merlot.
— Mais comment est-ce transmis ? Forcément par les cellules sexuelles. Quelque chose doit passer des parents aux enfants pendant des centaines, des milliers de générations avant d’être activé.
— Peut-être que c’est compressé, encodé, proposa Mitch.
Kaye eut un sursaut. Elle tourna vers Mitch des yeux émerveillés.
— Cette idée est si dingue qu’elle en devient géniale. Comme des gènes imbriqués, mais en encore plus sournois. Enfouis dans les redondances.
— Et ils n’ont pas besoin d’être porteurs du mode d’emploi intégral du nouveau phénotype…, dit Dicken.
— Uniquement de celui des parties qui doivent être changées, acheva Kaye. Écoutez, nous savons qu’il y a une différence d’environ deux pour cent entre le génome d’un singe et celui d’un être humain.
— Sauf qu’ils n’ont pas le même nombre de chromosomes, dit Mitch. Ce qui finit par faire une sacrée différence.
Dicken se renfrogna et se prit la tête entre les mains.
— Bon Dieu, ça devient profond.
— Il est dix heures, remarqua Mitch.
Il désigna un gardien qui s’avançait sur la route au milieu du canon, se dirigeant de toute évidence vers eux.
Dicken jeta les bouteilles vides dans une poubelle et revint s’asseoir.
— Nous ne pouvons pas nous permettre d’en rester là. Qui sait quand nous serons de nouveau en mesure de nous réunir ?