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— Ah ! dit Banine. Quelle sottise. De quel schisme parlez-vous ? Et que deviendra là-dedans l’homme ordinaire ? Si ça se trouve, Pagava regarde le nouveau tableau de Soord comme une vache regarde passer un train, tandis que Soord, probable ment, ne comprend pas pourquoi Pagava existe et, là, il n’y a rien à faire : l’un est un logicien et l’autre un émotionniste. Mais moi ? Oui, je suis un scientifique. Oui, les trois quarts de mon temps et les trois quarts de mon énergie nerveuse vont à la science. Seulement, je ne peux pas non plus vivre sans art ! En ce moment, par exemple, le diffuseur de quelqu’un est en train de jouer, et je me sens très bien. Je m’en serais passé, cependant je me sens beaucoup mieux avec le diffuseur  … Alors, je vous demande comment je vais pouvoir me scinder en deux ?

— J’ai pensé à la même chose, dit Hans. Pourtant il disait que primo : le génie de notre siècle, c’est l’homme ordinaire de l’avenir et, secundo, qu’il n’existe pas un homme ordinaire, mais deux : l’émo-tionniste et le logicien. En tout cas, c’est ainsi que j’ai compris ses paroles.

— Je t’admire, dit Banine. A mon avis, quand on écoute Camille, on ne comprend rien du tout.

— Peut-être était-ce un nouveau paradoxe de Camille ? dit Gorbovski, méditatif. Il aime les paradoxes. Remarquez que pour un paradoxe ce raisonnement est trop rectiligne.

— Allons, Leonid Andreïevitch, dit Hans gaiement. Prenez quand même en considération que ce ne sont pas les raisonnements de Camille, mais les miens. Hier j’étais en train de bronzer sur la plage ; soudain, Camille est apparu sur un rocher — vous connaissez ses manières — et il a commencé à raisonner à haute voix, s’adressant principalement aux vagues de la mer. Moi, je suis resté couché à Pécouter, et puis je me suis endormi.

— Tout le monde rit.

— Camille s’exerce, dit Gorbovski. Je vois à peu près pourquoi il a besoin de ce schisme. Apparemment, il est préoccupé par le problème de l’évolution de l’homme et le voilà qui construit des modèles. U doit s’imaginer que la synthèse des logiciens et des émotionnistes donnera un homme nouveau qui ne sera plus un homme.

Alpa soupira et cacha sa pipe.

— Les problèmes, les problèmes  …, dit-il. Les contradictions, la synthèse, l’arrière, le front  … Vous êtes-vous demandé ce que nous étions nous qui sommes assis là ? Vous, vous  … lui  … moi  … Des ratés. Des rebuts de la science. La science, c’est eux, là-bas, ceux qui reçoivent des ulmotrons.

Il voulait ajouter encore quelque chose, mais au même moment, le haut-parleur hurla de nouveau :

— Arc-en-ciel, Arc-en-ciel, votre attention, s’il vous plaît ! Ici le directeur. Leonid Andreïevitch Gorbovski, commandant du vaisseau Tariel-2, Kanéko, ingénieur de la plan-énergétique, je vous prie de vous présenter immédiatement à moi.

Les conducteurs émergèrent aussitôt de leurs véhicules. Un plaisir indescriptible s’étalait sur leurs visages. Tous, ils regardaient les faux pilotes interstellaires. Banine, rentrant sa tête dans les épaules, ouvrit les bras. Hans cria gaiement :

— Ça ne me concerne pas, je suis le navigateur !

Alpa geignit et cacha son visage derrière ses mains. Gorbovski se leva vivement.

— Il faut que j’y aille, annonça-t-il. J’ai très envie de rester. Je n’ai pas eu le temps de dire tout ce que je voulais. En bref, voici mon point de vue. Il ne faut pas s’affliger et se tordre les mains. La vie est belle. Justement parce qu’il n’y a pas de fin aux contradictions et aux nouveaux tournants. Quant aux ennuis inévitables, j’aime beaucoup Kouprine[3], il décrit un personnage, un ivrogne complet, un buveur invétéré de vodka, un malheureux. Je me souviens par cœur de ce qu’il dit. (Il s’éclaircit la voix et cita :) « Si je me fais écraser par un train, si mon ventre est déchiré et si mes entrailles se mélangent avec du sable et s’enroulent autour des roues et si, lors de cet ultime instant, on me demande : « Alors, est-elle toujours belle, la vie ? » je dirai avec une admiration reconnaissante : « Dieu qu’elle est belle ! »

Gorbovski eut un sourire gêné et fourra le diffuseur dans sa poche.

— On a écrit cela il y a trois siècles, quand l’humanité rampait encore à quatre pattes. Ne nous plaignons pas. Quant à mon conditionneur, je vous le laisse : il fait très chaud ici.

CHAPITRE V

Matveï n’était pas seul. Un petit homme vif aux cheveux noirs, aux yeux noirs, ressemblant à un bachelier, était assis sur la table de Matveï, ses mains glissées sous lui, agitant les jambes. C’était Etienne Lamondoy, la tête de physique-zéro contemporaine, le « physicien rapide », comme l’appelaient ses collègues.

— Je peux ? demanda Gorbovski.

— Le voilà, dit Matveï. Vous vous connaissez ?

Lamondoy sauta précipitamment de la table et, s’approchant très près, serra avec vigueur la main de Gorbovski, le regardant de bas en haut.

— Je suis content de vous voir, commandant, dit-il avec un gentil sourire. Nous étions justement en train de parler de vous.

Gorbovski recula et s’assit dans un fauteuil.

— Et nous, de vous, dit-il.

Etienne s’inclina vivement et regrimpa sur la table du directeur.

— Donc, je continue. Les « charybdes » se défen dent à mort. Il faut rendre justice à Malaïev : il a conçu d’excellentes machines. C’est curieux que la Vague nord soit d’un type totalement nouveau. Ces gosses ont déjà eu le temps de la baptiser la P-Vague ; qu’en dites-vous ? En hommage à Chota, Diable, je dois avouer que je m’arrache les cheveux ! Comment n’ai-je pas prêté plus tôt attention à ce magnifique phénomène ? Il me faudra m’excuser auprès d’Aristote. C’est lui qui avait raison. Lui et Camille. Je m’incline devant Camille. Déjà auparavant, je m’inclinais devant lui, mais à présent, je crois avoir compris ce qu’il voulait dire. A propos, vous savez que Camille est mort ?

Matveï fit un brusque mouvement de la tête.

— Encore ?

— Ah, vous êtes déjà au courant. Une bien étrange histoire. Il est mort et il est ressuscité. J’ai entendu parler de ces choses-là. Il n’y a rien de nouveau dans le monde. A propos, croyez-vous que Skliarov ait pu l’abandonner en pâture à la Vague ? Moi pas. Donc, la Vague du nord a atteint la ceinture des stations de contrôle. La première Lu-Vague est dispersée, la deuxième, la P-Vague, repousse les « charybdes » à la vitesse de vingt kilomètres heure. Ce qui fait que les semences du nord vont vraisemblablement être détruites malgré tout. On a été obligé d’évacuer les biologistes par hélicoptère  …

— Je sais, dit le directeur. Ils se sont plaints.

— Que faire ? Bien que leur comportement soit compréhensible, il était, néanmoins, indigne. L’avance de la Vague sur l’océan est stoppée. On y observe un phénomène pour lequel Lu aurait donné la moitié de sa vie : la déformation de la Vague circulaire. Cette déformation satisfait à l’équation-kappa, et si la Vague est un champ-kappa, dans ce cas tout ce qui tracassait notre pauvre Malaïev devient clair : et la D-perméabilité, et la télégénie des fontaines, et des « revenants réitératifs »  … Nom d’un chien, au cours de ces trois heures nous en avons appris plus sur la Vague qu’en dix ans ! Matveï, veuillez noter que dès que tout cela sera fini, il nous faudra un U-enregistreur, peut-être même deux. Considérez que j’ai déposé la demande. Des calculatrices ordinaires ne nous seront d’aucun secours. Seuls les Lu-algorythmes, seule la Lu-logique pourront nous venir en aide !

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Ecrivain russe 1870–1938, disciple de Gorki, célèbre nouvelliste, auteur de plusieurs romans dont Le Duel (N.d.T.)