Salagnon fut brancardé par Mariani et Gascard. Les Thaïs portaient le corps de Moreau. Ils laissèrent les Vietnamiens là où ils étaient tombés. Les Thaïs saluèrent les corps en joignant leur main à leur front et ils s’en allèrent. Ils continuèrent de dévaler la pente, un peu moins vite. Deux hommes portaient le vélo démonté, débarrassé de ses sacs, l’un les deux roues, l’autre le cadre. Les Thaïs qui portaient Moreau allaient du pas souple des porteurs de palanche, et le cadavre à peine secoué ne protestait pas ; mais Gascard et Mariani portaient les brancards comme on tient une brouette, à bout de bras tendus, et cela tressautait. À cause des secousses la jambe de Salagnon continuait de saigner, empoissant la civière, s’égouttant au sol. Chaque pas résonnait dans son os qui semblait grossir, vouloir déchirer la peau, sortir à l’air libre ; il s’empêchait de hurler, il serrait les lèvres et derrière ses dents tremblaient, chacune de ses expirations faisait le bruit plaintif d’un gémissement.
Leurs mains prises, les deux porteurs devenaient maladroits, ils dérapaient sur les débris qui jonchaient le sol, ils heurtaient les troncs de leurs épaules, ils avançaient par à-coups, et les chocs sur sa jambe devenaient insupportables. Il agonisait d’injures Mariani qui portait devant, le seul visible quand de douleur il redressait le cou. Il lui hurlait les pires grossièretés à chaque trébuchement, à chaque choc, et ses outrances répétées se terminaient en gargouillements, en plaintes étranglées, car il fermait la bouche pour ne pas crier trop fort, en soupirs sonores qui sortaient par son nez, par sa gorge, par la vibration directe de sa poitrine. Mariani soufflait, ahanait, il avançait quand même et le haïssait comme jamais on ne hait personne, sauf à désirer le tuer de suite, à vouloir l’étrangler lentement, les yeux dans les yeux, par vengeance longuement calculée. Salagnon gardait les yeux ouverts, il voyait la cime des arbres s’agiter comme prise de grand vent alors que rien ne remuait l’air épais et trop chaud qui les étouffait de sueur. Il sentait dans sa jambe chacun des pas de ses brancardiers, chacun des cailloux qu’ils heurtaient, chacune des racines sur lesquelles ils trébuchaient, chacune des feuilles molles qui tapissaient le sol et sur lesquelles ils glissaient ; tout cela résonnait dans son os blessé, dans sa colonne vertébrale, dans son crâne ; il enregistrait pour toujours un chemin de douleur dans la forêt du Tonkin, il se rappellerait chaque pas, il se souviendrait de chaque détail du relief de cette partie de la Haute-Région. Ils fuyaient, poursuivis par un régiment viêt-minh inexorable qui les aurait rattrapés comme la mer qui monte s’ils s’étaient arrêtés pour souffler. Ils continuaient. Salagnon s’évanouit enfin.
Le village était un peu plus en ruine, et mieux fortifié. Les bâtisses en dur se réduisaient à des pans de murs troués. Seule l’église, solidement bâtie, tenait encore, une moitié de toit intacte au-dessus de l’autel. Des sacs de sable entassés dissimulaient des trous d’homme, des tranchées, des emplacements d’artillerie dont les tubes avaient une inclinaison faible, pour frapper plus près.
Salagnon reprit conscience allongé dans l’église. Des traits de lumière passaient par les trous des murs, ce qui renforçait la pénombre où il reposait. On l’avait laissé sur le brancard empoissé de sang. Un peu de sève coulait encore des jeunes gaules coupées au sabre. On avait découpé avec soin son pantalon, on avait nettoyé et pansé sa cuisse, il ne s’était aperçu de rien. La douleur avait disparu, sa cuisse battait simplement comme un cœur. On avait dû lui donner de la morphine. D’autres blessés allongés dormaient dans l’ombre, parallèlement à lui, respirant régulièrement. Dans l’abside intacte il devinait d’autres corps. Ils étaient nombreux dans si peu d’espace. Il les voyait mal ; il ne comprenait pas leur disposition. Quand ses yeux se furent habitués à l’ombre il comprit comment on avait rangé les morts. On les avait empilés comme des bûches. Sur la dernière couche, sur le dos, il reconnut Moreau. Sa gorge était noire, et sa bouche fine enfin détendue, presque souriante. Les Thaïs avaient dû le recoiffer avant de rendre le corps car sa raie était bien nette, et sa petite moustache parfaitement luisante.
« Ça impressionne, non ? »
L’Allemand était accroupi près de lui, il ne l’avait pas entendu venir, il était peut-être là depuis un moment à le regarder dormir. Il désigna l’abside.
« Nous faisions comme ça à Stalingrad. Les morts étaient trop nombreux pour que nous les enterrions, et nous n’avions pas la force ni le temps de creuser le sol gelé, il était dur comme du verre. Mais nous n’allions pas les laisser là où ils tombaient, au moins au début, alors nous les ramassions, et nous les rangions. Comme ici. Mais les corps gelés ont plus de tenue. Ils attendaient sans bouger que nous ayons fini de nous battre. Ceux-là s’aplatissent un peu. »
Salagnon n’arrivait pas à compter les cadavres entassés à côté de lui. Ils se fondaient lentement les uns dans les autres. Ils émettaient parfois de petits soupirs, et s’affaissaient un peu plus. Cela ne sentait pas très bon. Mais le sol non plus ne sentait pas très bon, ni son brancard, ni même l’air tout entier, qui sentait la poudre, le brûlé, le caoutchouc et l’essence.
« Nous ne les avons jamais enterrés, le printemps n’est pas venu, et je ne sais pas ce que les Russes en ont fait. Mais ceux-là, nous allons tenter de les ramener, continua l’Allemand. Et vous aussi. Rassurez-vous, pour vous ce sera vivant, si nous le pouvons.
— Quand ?
— Quand on peut. Partir est toujours difficile. Ils ne veulent pas nous laisser aller. Ils nous attaquent tous les jours, nous faisons face. Si nous partons, ils nous tireront dans le dos et ce sera un massacre. Alors nous restons. Ils nous attaqueront encore aujourd’hui, et cette nuit, et demain, sans faire attention à leurs pertes. Ils veulent montrer qu’ils nous battent. Nous voulons montrer que nous savons mener à bien une évacuation. C’est Dunkerque, mon vieux, mais un Dunkerque qu’il faudrait voir comme une réussite. Voilà qui doit vous rappeler quelque chose.