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— J’ai réglé sur le Cinquième Rayon, murmura Rodis, troublée. Moi-même, je n’ai encore jamais vu les dix dernières années de sa vie, lorsqu’elle a achevé de déchiffrer l’histoire militaire de la Quatrième Période de l’EMD…

Tchedi, installée à l’extrême coin du divan vit devant elle, simultanément, Veda Kong et Faï Rodis : on aurait cru qu’elles étaient assises, l’une à côté de l’autre, la femme de l’Ère du Grand Anneau et la femme de l’Ère des Mains qui se Touchent. Chaque écolière de la Terre connaissait Veda Kong ; exploratrice des terribles souterrains de l’EMD, héroïne des contes anciens, aimée de deux personnalités remarquables de cette époque, Erg Noor et Dar Veter et amie du légendaire Ren Boz[17]. Tchedi compara l’image connue avec celle de Rodis, en chair et en os, qui lui avait succédé. Faï n’avait pas eu à se frayer un passage à travers des masses de pierre, ni à braver les dangers des structures limitées. Dans l’abîme du cosmos, à une distance inimaginable même à l’époque de Veda Kong, elle avait découvert une planète tout entière qui semblait avoir échappé à ces époques critiques de l’humanité terrestre. Pleine d’une admiration enfantine, Tchedi regarda le fin visage tendre de Veda, ses yeux gris et caressants, son sourire rêveur. Sa tête était légèrement penchée sous le poids de ses longues tresses. Les années n’avaient pas marqué sa taille svelte et jeune, mais comparant avec les films des jeunes années de Veda, Tchedi trouva qu’une tristesse secrète pénétrait tout son être.

La grande diversité des physionomies, surtout à l’Ère du Travail Général, lorsque, sur Terre, se mélangèrent les races et les populations les plus différentes, dépassait l’imagination : toutes les nuances possibles des cheveux, des yeux ; les couleurs de la peau et les particularités physiques se combinèrent chez les descendants des hindous-khmers-évenques, des hispano-russo-japonais, des anglo-polynésiens-zoulous-norvégiens, des basques-italo-arabo-indonésiens, etc… L’énumération de ces mélanges multiples occupait des bobines généalogiques entières. Le large éventail des combinaisons génétiques assura l’infinité de la vie sans dégénérescence, c’est-à-dire l’ascension illimitée de l’humanité. Le bonheur de la Terre fut que l’humanité surgit de groupes différents et éloignés et rétablit sur la voie historique une quantité d’isolés, du point de vue culturel et physique. À l’Ère du Grand Anneau, le type d’homme devint plus accompli et remplaça les types divers de l’Ère du Travail Général. Avant la fin de cette Ère, les gens se divisèrent en deux espèces principales : l’espèce néandertale, solide, aux os massifs et à la complexion grossière et l’espèce de Cro-Magnon, au squelette moins épais, à la haute taille, à la mentalité plus délicate et plus fine. Le travail des généticiens fut de prendre ce qu’il y avait de mieux chez chacune de ces espèces, pour en former une seule, ce qui se réalisa au cours de l’EGA. Mais à l’EMT, la pureté des traits était encore plus nette, comme s’en aperçut Tchedi en comparant la fermeté ascétique, comme sculptée dans la pierre, du visage de Faï Rodis et les traits délicats de Veda Kong.

Faï Rodis représentait un degré supplémentaire dans la progression dynamique et l’universalité de l’homme, degré sciemment élaboré dans une société rejetant la spécialisation meurtrière. Faï Rodis semblait, à tous points de vue, plus forte, plus ferme que la femme de l’EGA à la fois par les lignes de son corps robuste au squelette solide, par son port de tête, son cou long mais vigoureux, le regard inflexible de ses yeux plus écartés que ceux de Veda, auxquels correspondaient un front et un menton plus larges.

Mais Rodis se distinguait aussi de Veda Kong par ses qualités intérieures. On pouvait s’adresser à Veda sans réserve et avec confiance. Rodis, elle, semblait protégée par une ligne que seules la force et la certitude pouvaient vaincre. Si Veda suscitait l’amour au premier regard, Rodis, elle, suscitait une admiration mêlée d’une certaine retenue.

Veda Kong s’adressait à un auditoire invisible.

— Deux chants de la période militaire de l’EMD, traduits depuis par Tir Twist. Les mélodies n’ont pas changé.

Des mains présentèrent à Veda un léger instrument de musique dont les cordes étaient tendues sur un long manche et qui avait un grand résonateur plat. Les doigts de Veda tirèrent de longs sons d’une mélodie simple et nostalgique, qui faisaient penser à des larmes en train de couler.

— « Prière à une balle » dit Veda et sa forte voix basse emplit la grande salle du palais.

Un homme s’adressait à un dieu et le priait de le faire mourir au combat, parce qu’il ne lui restait plus rien à attendre de la vie.

— « Fais qu’on m’envoie une balle mortelle, toi dont la bienveillance est incommensurable » répéta Tchedi. Comment une société pouvait-elle conduire un homme, apparemment calme et courageux, à prier pour une balle ?

Le second chant semblait encore plus incroyable :

« Seul l’homme mort est heureux !

Volent les avions,

Tonnent les canons, avancent les tanks.

Sifflent les balles, tremblent les vivants

Et s’amoncellent les cadavres… »

Veda Kong chantait, penchée sur les cordes à la résonance nostalgique et terrible. Une petite ride nouvelle et amère altéra ses lèvres faites pour sourire :

« Tu t’approches de la mer,

des cadavres sur les vagues… »

L’image avait à peine disparue que Faï Rodis se leva et dit avec amertume :

— Veda Kong a senti mieux que nous la souffrance incommensurable endurée par nos ancêtres.

— L’anti-humanisme était-il donc si largement répandu à l’EMD ? A-t-il vraiment déterminé le cours de toute vie ? interrogea Tchedi.

— Non, heureusement. Et pourtant, l’anti-humanisme a pénétré partout, même l’art. Les plus grands poètes de cette époque se sont permis d’écrire des vers du genre de ceux-ci.

Rodis, prononça d’une voix grave et forte :

— « Tire plus dru sur celui qui a peur, claque sur la foule qui court, parabellum ! »

— Mais c’est impossible ! s’étonna Tchedi. Qu’est-ce qu’un parabellum ?

— Un revolver de poche qui tire des balles.

— Alors, c’est sérieux ? On tire plusieurs balles sur ceux qui s’enfuient et essayent d’échapper au danger ?

Tchedi s’assombrit.

— C’est tout à fait sérieux.

— Mais à quoi est-ce que cela a mené ?

En guise de réponse, Rodis ouvrit la paroi latérale du SVP et en sortit l’étui oblong rhomboïde d’un orgue à onde de cristal. Le tenant dans les doigts écartés de sa main gauche, elle passa dessus à plusieurs reprises sa main droite. Une musique puissante et malfaisante retentit, déferlant comme une vague dans laquelle s’enfonçaient et se noyaient les accords dissonants de sons distendus. Mais ces plaintes assourdies se renforçaient, se fondaient et se tordaient en un tourbillon de malédictions et de railleries.

Involontairement Tchedi se recroquevilla.

Les sons stridents, tour à tour croissants et décroissants, éclatèrent en un rugissement assourdi. Dans le chaos de cette mélodie déréglée et heurtée, monta la voix de Faï Rodis :

« Oh, Terre, cesse de rire de moi,

Rejette tes vêtements de pauvresse,

Et reste telle que tu es : une étoile

Que de part en part, le feu transperce ! »

On entendit un sifflement assourdissant suivi d’un hurlement, comme s’il s’agissait d’une explosion atomique, la musique s’interrompit.

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17

Héros de « La Nébuleuse d’Andromède » (n.d.t.).