Même chose dans les montagnes. Les seuls jeunes de son âge avec lesquels elle pouvait réellement discuter étaient ses collègues sorcières stagiaires, comme Annagramma et les autres filles. Il ne servait à rien de vouloir entamer une vraie discussion avec les villageois, surtout les garçons. Ils baissaient le nez, marmonnaient et raclaient de leurs souliers par terre, tout comme les habitants du Causse quand ils devaient s’adresser au baron.
À vrai dire, Roland n’échappait pas à la règle, et il devenait tout rouge dès qu’elle le regardait. Chaque fois qu’elle passait au château ou qu’elle se promenait dans les collines avec lui, ça donnait lieu à des silences aussi nombreux qu’embarrassés… tout comme avec l’hiverrier.
Elle lut attentivement la lettre en s’efforçant d’ignorer les traces de doigts sales des Feegle qui la couvraient. Roland avait eu la délicatesse d’inclure plusieurs feuilles de papier en réserve.
Elle en lissa une très soigneusement, fixa le mur un moment puis se mit à écrire.
En bas, dans la souillarde[2], le fromage Horace était sorti de derrière la poubelle. Il se trouvait à présent face à la porte de derrière. Si un fromage avait jamais eu l’air de réfléchir, c’était bien le cas d’Horace.
Dans le tout petit village de Deux-Chemises, le cocher de la malle-poste était dans l’embarras. Une grande partie du courrier de la région aboutissait à la boutique de souvenirs de la localité, qui faisait aussi office de poste.
D’ordinaire, le cocher se bornait à ramasser le sac de courrier, mais aujourd’hui se posait un problème. Il tourna frénétiquement les pages du manuel des règlements de la poste.
Miss Tique tapotait du pied. Ça portait sur les nerfs du cocher.
« Ah, ah, ah, fit-il d’un air triomphant. Ça dit ici : ni animaux, ni oiseaux, ni dragons, ni poissons !
— Et à quelle espèce j’appartiens, d’après vous ? demanda miss Tique d’un ton glacial.
— Ah, ben, bon, ben, l’homme c’est un peu comme un animal, pas vrai ? Je veux dire, regardez les singes, pas vrai ?
— Je n’ai aucune envie de regarder des singes, répliqua miss Tique. J’ai déjà vu ce qu’ils ont l’habitude de faire. »
Le cocher comprit clairement que c’était une voie dans laquelle il ne devait pas s’engager et tourna les pages furieusement. Puis sa figure s’épanouit.
« Ah, ah, ah ! dit-il. Combien vous pesez, mademoiselle ?
— Cinquante grammes, répondit miss Tique. Ce qui, comme par hasard, est le poids maximum d’une lettre qu’on peut envoyer dans le secteur de Lancre et du proche arrière-pays pour dix sous. » Elle montra du doigt les deux timbres collés à son revers. « J’ai déjà acheté mes timbres.
— Vous pesez sûrement pas cinquante grammes ! protesta le cocher. Vous faites au moins soixante kilos ! »
Miss Tique soupira. Elle avait voulu éviter ça, mais Deux-Chemises n’était pas Courbachien, après tout. Le village jouxtait la route, il regardait passer le monde. Elle leva le bras et pressa le bouton qui actionnait son chapeau.
« Ça vous dirait que j’oublie ce que vous venez de dire ? demanda-t-elle.
— En quel honneur ? » répliqua le cocher.
Un silence suivit tandis que miss Tique le fixait d’un regard vide. Puis elle leva les yeux vers son chapeau.
« Excusez-moi, dit-elle. Ça se produit sans arrêt, hélas. C’est à cause des bains forcés, vous voyez. Le ressort se rouille. »
Elle leva encore le bras et donna une tape sur le côté de son couvre-chef. Le bout pointu dissimulé jaillit en dispersant des fleurs en papier.
Les yeux du cocher le suivirent. « Oh », fit-il.
C’était comme ça avec les chapeaux pointus : celles ou ceux qui les portaient étaient forcément des sorcières ou des mages. Oh, n’importe qui pouvait sans doute s’en procurer un, aller même se promener ainsi coiffé et sans encombre jusqu’au moment de la rencontre avec un porteur légitime de chapeau pointu. Mages comme sorcières détestaient les imposteurs. Ils détestaient aussi qu’on les fasse attendre.
« Combien je pèse maintenant, je vous prie ? demanda-t-elle.
— Cinquante grammes ! » répondit aussitôt le cocher.
Miss Tique sourit. « Oui. Et pas un scrupule de plus ! Le scrupule étant évidemment le poids de vingt-quatre grains ou un vingt-quatrième d’once. Je suis pour tout dire… sans scrupules ! »
Elle attendit pour voir si cette blague extrêmement professorale allait lui valoir un sourire, mais ne s’offusqua pas en ne voyant rien venir. Miss Tique aimait bien se sentir plus futée que ses interlocuteurs.
Elle grimpa à bord de la malle-poste.
La voiture s’élevait dans les montagnes quand la neige se mit à tomber. Miss Tique, qui savait qu’il n’existe pas deux flocons identiques, les ignora totalement. Si elle leur avait prêté attention, elle se serait sentie un peu moins futée.
Tiphaine dormait. Un feu rougeoyait dans l’âtre de la chambre. En bas, le métier de mademoiselle Trahison continuait de tisser au fil de la nuit…
De petites silhouettes bleues se déplacèrent sans bruit sur le plancher de la chambre et, après avoir formé une pyramide de Feegle, atteignirent le plateau de la petite table dont Tiphaine se servait comme bureau.
Tiphaine se retourna dans son lit, émit un petit snfgl… Les Feegle se figèrent un bref instant, puis la porte de la chambre se referma doucement derrière eux.
Une traînée bleu et rouge indistincte souleva un sillage de poussière dans l’escalier étroit, sur le plancher de l’atelier de tissage, dans la souillarde et par un curieux trou en forme de fromage dans la porte donnant sur l’extérieur. A quoi succéda un sillage de feuilles dérangées jusqu’au fond des bois où un petit feu brûlait. Il éclairait les figures d’une horde de Feegle, même s’il n’en avait peut-être pas très envie.
La traînée se figea et se mua en six Feegle, dont deux portaient le journal intime de Tiphaine.
Ils le posèrent avec précaution par terre.
« On est lwin de la maeson, dit Grand Yann. Vos aveuz vu les tchaetes de mort jaeyantes ? Cha, c’eut une michante sorcieure qu’on est pwint praesseus de contrarieu !
— Ah, je vwas qu’elle a encore mis un loqueut, fit observer Guiton Simpleut en tournant autour du journal.
— Rob, je peux pwint m’empaecheu de sonjeu que c’eut pwint bieu de lire cha, dit Guillou Gromenton alors que Rob plongeait le bras dans le trou de serrure. C’eut paersonnel !
— C’eut not michante sorcieure. Ce qui est paersonnel pour elle est paersonnel pour nos, répliqua Rob d’un ton neutre en farfouillant dans la serrure. Et pwis elle veut que quaequ’un le lise, sinon elle l’aurwat pwint aecrit. A kwa bon aecri des mots si c’eut pwint pour qu’on les lise ! Ce serwat galvodeu du craeyon !
— Pit-aete qu’elle volwat le lire elle-minme, dit Guillou d’un air hésitant.
— Oh, win ? Pourkwa elle ferwat cha ? répliqua Rob d’un ton méprisant. Elle counwat daeja ce qu’il y a daedans. Et Jeannie veut savwar ce qu’elle paesse du garchon du baron…»
Un petit déclic retentit et le cadenas s’ouvrit. L’assemblée des Feegle regarda attentivement.
Rob tourna les pages dans un bruissement de papier et sa figure se fendit d’un grand sourire.
« Ah, elle a aecrit ichi : Oh, les charmants Feegle sont revenus », dit-il. L’assemblée applaudit à cette nouvelle.
« Ah, c’eut aetonant qu’elle ait aecrit cha, fit Guillou Gromenton. Je peux vwar ? »
2
Un local jouxtant la cuisine pour laver les casseroles et effectuer d’autres corvées sales et mouillées. Mademoiselle Trahison avait peut-être des sous, mais elle ne les gardait pas dans la souillarde, ça n’a donc aucun rapport.