— Comme quoi ? lança Tiphaine.
— Comme n’importe quoi sauf ça, à vrai dire.
— À part les pieds et me faire des trucs aux cheveux, reprit d’un ton brusque Tiphaine, il y a autre chose ?
— Ça dit ici, et c’est extrait d’un très ancien manuscrit : « Elle tire les herbes du sommeil en avril et emplit les ruches de dulce miel », déclara miss Tique.
— Comment je m’y prends ?
— Je ne sais pas, mais j’ai dans l’idée que ça arrive tout seul, de toute façon, répondit miss Tique.
— Et c’est la Dame de l’Été qui en a le mérite ?
— Je crois qu’il suffit qu’elle existe pour que ça se produise, à vrai dire.
— Autre chose ?
— Euh… oui. Il faut t’assurer que l’hiver finisse, répondit miss Tique. Et, bien sûr, t’occuper de l’hiverrier.
— Et, pour ça, comment je m’y prends ?
— D’après nous, il suffit que tu… sois là, répondit Mémé Ciredutemps. Oh, p’t-être que tu sauras comment t’y prendre le moment venu.
— Miip ?
— Que je sois où ? demanda Tiphaine.
— Partout. N’importe où.
— Mémé, votre chapeau a couiné, dit Tiphaine. Il a fait miip !
— Non, c’est pas vrai, répliqua sèchement Mémé.
— Si, c’est vrai, tu sais, dit Nounou Ogg. Je l’ai entendu moi aussi. »
Mémé Ciredutemps grogna et ôta son chapeau. La chatonne blanche, lovée autour de son chignon serré, cligna des yeux à la lumière.
« J’peux pas m’en empêcher, marmonna Mémé. Si j’laisse cette maudite petite chatte toute seule, elle file sous le buffet et pleure sans arrêt. » Elle regarda les autres autour d’elle, comme pour les mettre au défi d’émettre un commentaire. « Et puis, ajouta-t-elle, elle me tient la tête au chaud. »
Dans son fauteuil, la fente jaune de l’œil gauche de Gredin s’ouvrit paresseusement.
« Descends, Toi, ordonna Mémé en décollant la minette de sa tête pour la déposer par terre. J’suis certaine que madame Ogg a du lait dans la cuisine.
— Pas beaucoup, dit Nounou. Je jurerais qu’on m’en a bu ! »
L’œil de Gredin s’ouvrit entièrement, et le matou se mit à gronder doucement.
« T’es sûre de savoir ce que tu fais, Esmé ? demanda Nounou Ogg en tendant la main vers un coussin à jeter. Il est très jaloux de son territoire. »
Toi, assise par terre, se lavait les oreilles. Puis, alors que Gredin se levait, elle le fixa d’un petit regard innocent et s’envola d’un bond pour lui atterrir sur le museau, toutes griffes dehors.
« Elle aussi », dit Mémé Ciredutemps au moment où Gredin giclait du fauteuil et faisait le tour du salon en trombe avant de disparaître dans la cuisine. Un fracas de casseroles retentit, suivi du gloioioioing d’un couvercle toupillant par terre avant que retombe le silence.
La chatonne revint à pas feutrés de la cuisine, bondit dans le fauteuil inoccupé et se remit en boule.
« Il a rapporté la moitié d’un loup la semaine dernière, dit Nounou Ogg. T’as pas expérimagienté[6] sur ce pauvre minou, dis ?
— Jamais j’imaginerais un truc pareil, répondit Mémé. Elle sait ce qu’elle veut, c’est tout. » Elle se tourna vers Tiphaine. « M’est avis que l’hiverrier va pas trop se soucier de toi pendant un moment. Le fort de l’hiver nous arrive bientôt. Ça va l’occuper. En attendant, madame Ogg va t’apprendre… des machins qu’elle connaît. »
Et Tiphaine de songer : Je vais sûrement me sentir embarrassée.
Dans la neige, au beau milieu d’une lande battue par le vent, un petit groupe de bibliothécaires itinérants était assis autour d’un poêle de moins en moins chaud et se demandait ce qu’il allait maintenant brûler.
Tiphaine n’avait jamais pu savoir grand-chose sur les bibliothécaires. Ils tenaient un peu des prêtres et enseignants itinérants qui passaient même dans les villages les plus modestes et les plus isolés pour apporter ce dont on pouvait se passer pendant des semaines d’affilée – prières, médicaments, connaissances – mais dont on avait parfois d’un coup grand besoin. Les bibliothécaires prêtaient un livre pour un sou, même s’ils acceptaient souvent des vivres ou de bons vêtements d’occasion. Quand on leur donnait un livre, on avait droit à dix prêts gratuits.
On voyait de temps en temps deux ou trois de leurs chariots stationner dans une clairière, et on sentait l’odeur des colles qu’ils faisaient chauffer pour réparer les ouvrages les plus anciens. Certains de ceux qu’ils prêtaient étaient si vieux que l’impression était devenue grise sous le poids des yeux qui les avaient lus.
Les bibliothécaires étaient mystérieux. On racontait qu’ils pouvaient dire, rien qu’en observant un villageois, quel livre il lui fallait, et qu’ils pouvaient, d’un mot, l’amputer de la parole.
Mais ils fouillaient pour l’heure les rayonnages en quête du célèbre livre Survivre dans la neige de T. H. Portesouris.
La situation devenait critique. Les bœufs qui tiraient le chariot avaient cassé leurs longes et pris la fuite dans le blizzard, le poêle était presque éteint et, pire, ils en étaient à leur dernière bougie, ce qui voulait dire qu’ils ne pourraient bientôt plus lire de livres.
« Je vois ici, dans Parmi les belettes des neiges de K. Pierpoint Vaulalivre, que les membres de l’infortunée expédition à la baie des Baleines ont survécu en faisant une soupe de leurs propres orteils, dit le bibliothécaire adjoint Ronchonnot.
— Intéressant, ça, fit le bibliothécaire principal Soincelet, qui fourrageait sur le rayonnage en dessous. Il donne la recette ?
— Non, mais il y a peut-être quelque chose dans La Cuisine en situation désespérée de Superflua Corbeau. C’est là qu’on a trouvé hier la recette de la « Surprise roborative aux chaussettes bouillies »…» On frappa violemment à la porte. C’était une porte en deux parties dont on n’ouvrait que la supérieure, si bien qu’un rebord sur la moitié inférieure tenait lieu de petit plateau pour y tamponner les livres. De la neige passa par l’interstice tandis que les coups se poursuivaient.
« J’espère que ce ne sont pas encore les loups, s’inquiéta monsieur Ronchonnot. Je n’ai pas dormi de la nuit !
— Est-ce que les loups frappent aux portes ? On pourrait vérifier dans Les Mœurs des loups du capitaine W. E. Léger, dit le bibliothécaire principal Soincelet, ou alors vous pourriez tout bonnement ouvrir, non ? Les bougies vont s’éteindre ! »
Ronchonnot ouvrit la moitié supérieure de la porte. Sur les marches se tenait une haute silhouette qu’on avait du mal à distinguer au clair de lune intermittent, voilé de bandes de nuages.
« Je cheurche apreus de l’idylle », gronda-t-elle.
Le bibliothécaire adjoint réfléchit un instant puis demanda : « Il ne fait pas un peu froid, là-dehors ?
— Vos aetes pwint les gens aveu tous les lives ? lança la silhouette.
— Si, effectivement… Oh, l’idylle ! Oui, bien sûr ! fit monsieur Soincelet d’un air soulagé. Dans ce cas, je crois qu’il vous faut mademoiselle Jenquin. Approchez, s’il vous plaît, mademoiselle Jenquin.
— On dirwat que vos vos aejeleuz dans vot caraete, dit la silhouette. Y a des glachons qui pendent du plafond.
— Oui. On a tout de même réussi à en protéger les livres, fit observer monsieur Soincelet. Ah, mademoiselle Jenquin. Ce… euh… monsieur cherche de l’idylle. Votre domaine, je pense.
— Oui, monsieur, dit mademoiselle Jenquin en sortant des rayonnages. Quel type d’idylle cherchez-vous ?