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« Et nous sommes maintenant au courant pour ton passage secret, oh oui ! On est en train de le murer ! Plus question de faire des pieds de nez aux gens qui se décarcassent pour toi ! »

… ennuyeux. Il s’arrêta un instant pour fixer d’un regard vide les pains et saucisses soigneusement empilés près de son lit. Il faudrait que j’aille me chercher des oignons ce soir, se dit-il. D’après le général Tacticus, ils sont souverains pour le bon fonctionnement de l’appareil digestif quand on ne trouve pas de fruits frais.

Quoi écrire… quoi écrire… ? Oui ! Il allait lui parler de la fête. Il n’était allé que parce que son père, dans un de ses moments de lucidité, le lui avait demandé. Il était important de rester en bons termes avec les voisins, mais pas avec la famille ! Sortir lui avait bien plu, et il avait laissé son cheval à l’écurie de monsieur Ardimant, où les tantes n’auraient pas l’idée de le chercher. Oui… elle aimerait qu’il lui parle de la fête.

Les tantes criaient encore, menaçaient de verrouiller la porte de la chambre de son père. Et elles bouchaient le passage secret. Ça voulait dire qu’il ne lui restait plus que la pierre branlante qui donnait derrière la tapisserie dans la chambre voisine, la dalle descellée qui lui permettait de sauter dans la salle en dessous et, bien entendu, la chaîne à l’extérieur de la fenêtre le long de laquelle il pouvait descendre jusqu’à terre. Et, sur son bureau, sur l’ouvrage du général Tacticus, reposait un jeu complet des clés du château toutes neuves. Il en avait passé commande à monsieur Ardimant. Le forgeron, en homme avisé, voyait tout l’intérêt d’être l’ami du futur baron.

Il irait et viendrait à sa guise, quoi que fassent ses tantes. Elles pouvaient persécuter son père, elles pouvaient crier tout leur soûl, mais lui ne leur appartiendrait jamais.

On apprenait beaucoup dans les livres.

L’hiverrier apprenait aussi. Une tâche difficile et lente quand on doit se façonner un cerveau à partir de glace. Mais il avait étudié les bonshommes de neige. Ils étaient l’œuvre des humains les plus petits. Le détail était intéressant. En dehors de ceux qui portaient des chapeaux pointus, les grands humains ne l’entendaient pas, semblait-il. Ils savaient que les êtres invisibles ne leur parlaient pas du néant.

Mais les petits n’avaient pas découvert ce qui était impossible.

Dans la grande ville, il y avait un gros bonhomme de neige.

À vrai dire, il aurait été plus juste de préciser bonhomme de neige fondue. Techniquement, il s’agissait bien de neige, mais, après avoir voltigé durant sa descente à travers les brouillards et les fumées de la grande ville, elle avait pris une teinte d’un gris jaunâtre ; par ailleurs, la majeure partie de ce qui se retrouvait sur le pavé venait du caniveau d’où le faisaient voler les roues des carrioles. C’était, au mieux, un bonhomme en grande partie de neige. Mais trois gamins crasseux le façonnaient tout de même, car la tradition voulait qu’on façonne quelque chose qu’on puisse appeler bonhomme de neige. Même un bonhomme jaune.

Ils avaient fait de leur mieux avec ce qu’ils avaient trouvé, entre autres deux pêches de cheval[7] pour les yeux et un rat crevé pour le nez.

C’est alors que le bonhomme de neige leur parla dans la tête.

Petits humains, pourquoi faites-vous ça ?

Celui qui était peut-être le garçon le plus âgé regarda celle qui était peut-être la fille la plus vieille. « J’te dis ce que j’ai entendu si tu m’dis que tu l’as entendu aussi », proposa-t-il.

La fille était encore assez jeune pour ne pas objecter en son for intérieur « Les bonshommes de neige, ça parle pas » alors que l’un d’eux venait à l’instant de lui adresser la parole, aussi lui répondit-elle : « Faut ajouter ça pour que vous soyez un bonhomme de neige, m’sieur. »

Ça fait de moi un humain ?

« Non, parce que…» Elle hésita.

« Vous avez pas d’entrailles », dit le troisième et le plus petit des gamins, qui pouvait être le plus jeune garçon ou la plus jeune fille : il était sphérique et portait tant de couches de vêtements qu’on avait du mal à en deviner le sexe. Il était bien coiffé d’un bonnet de laine rose avec un pompon, mais ça ne voulait rien dire. Quelqu’un prenait pourtant soin de lui parce qu’on avait brodé « D » et « G » sur ses moufles, « DV » et « DR » devant et derrière son manteau, « H » en haut du pompon et sans doute « B » sous ses bottes de caoutchouc. Ça signifiait, même si on ne savait pas dans quel genre le cataloguer, qu’on s’assurait qu’il ne se tenait pas la tête en bas ni le devant derrière.

Une charrette passa et vomit un nouveau jet de gadoue.

Des entrailles ? répéta la voix inaudible du bonhomme de neige. Faites de poussière spéciale, oui ! Mais quelle poussière ?

« Du fer, répondit aussitôt le garçon peut-être le plus âgé. Assez de fer pour faire un clou.

— Oh ouais, c’est vrai, c’est comme ça que ça marche, ajouta la fille peut-être la plus âgée. On le récitait en sautant à la corde. Euh… « Assez de fer pour faire un clou, assez d’eau pour noyer une vache…»

— Un chien, la coupa le garçon peut-être le plus âgé. C’est « Assez d’eau pour noyer un chien, assez de soufre pour tuer les puces ». C’est « Assez de poison pour tuer une vache ». »

Qu’est-ce que c’est ? demanda l’hiverrier.

« C’est… comme… une vieille chanson, répondit le garçon peut-être le plus âgé.

— Plutôt comme une espèce de poème. Tout le monde le connaît, rectifia la fille peut-être la plus âgée.

— Ça s’appelle « Tout ce qui fait un homme », dit l’enfant qui se tenait dans le bon sens.

Dites-moi la suite, ordonna l’hiverrier, et ils s’exécutèrent, dans la mesure où ils s’en souvenaient, sur le pavé glacé.

Lorsqu’ils en eurent terminé, le garçon peut-être le plus âgé demanda d’une voix pleine d’espoir : « Est-ce qu’on a une chance d’aller voler avec vous ? »

Non, répondit l’hiverrier. J’ai des choses à trouver ! Tout ce qui fait un homme !

Un après-midi, alors que le ciel se refroidissait, des coups frénétiques ébranlèrent la porte de Nounou. La responsable en était Annagramma, qui faillit tomber dans la maison quand on lui ouvrit. Elle avait une mine épouvantable et elle claquait des dents.

Nounou et Tiphaine se tenaient debout près du feu, mais elle se mit à parler avant que ses dents ne se soient réchauffées. « Tttêtes de mmmort ! » parvint-elle à dire.

Oh là là, fit intérieurement Tiphaine. « Quoi, les têtes de mort ? répliqua-t-elle tandis que Nounou Ogg revenait en hâte de la cuisine avec une boisson chaude.

— Les tttêtes dde mmmmort de mmademoiselle Trrra-hison !

— Oui ? Et alors ? »

Annagramma but une gorgée de la chope. « Qu’est-ce que tu en as fait ? haleta-t-elle alors que du chocolat lui dégoulinait sur le menton.

— Enterrées.

— Oh non ! Pourquoi ?

— C’étaient des têtes de mort. On ne laisse pas traîner des têtes de mort ! »

Annagramma jeta autour d’elle un regard affolé. « Tu peux me prêter une pelle, alors ?

— Annagramma ! Tu ne vas pas creuser dans la tombe de mademoiselle Trahison !

— Mais j’ai besoin de crânes ! insista Annagramma. Les gens, là-bas… ben, c’est comme dans le temps ! J’ai blanchi la maison à la chaux de mes mains ! Tu as une idée du temps que ça prend pour blanchir par-dessus du noir ? Ils se sont plaints ! Ils ne veulent pas entendre parler de cristalthérapie, ils font la grimace et disent que mademoiselle Trahison leur donnait des médicaments noirs poisseux qui avaient un goût affreux mais qui guérissaient ! Et ils n’arrêtent pas de me demander de régler des petits problèmes ridicules, et je n’ai pas la moindre idée de ce dont ils parlent. Et, ce matin, il y a un vieux qui est mort, il a fallu que je lui fasse la toilette et que je le veille ce soir. Alors, je veux dire, c’est tellement… beurk…»

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7

Ainsi appelées parce qu’elles viennent du cheval et qu’elles ont à peu près la grosseur d’une pêche…