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— Oh non, on ne veut pas vous priver du peu que vous avez…, voulut répondre Annagramma.

— Oui, s’il vous plaît, ça nous ferait plaisir », lança Tiphaine plus fort et plus vite.

L’homme hocha la tête et referma la porte.

« Oh, comment tu as pu dire ça ? protesta Annagramma tandis que les pas de l’homme redescendaient l’escalier grinçant. Ce sont de pauvres gens ! Je pensais que tu…

— Tais-toi, tu veux ? cracha Tiphaine. Tais-toi et réveille-toi ! Ce sont de vraies gens ! Pas une espèce de… de… d’idée ! On va descendre, on va prendre un petit-déjeuner, on dira qu’il est bon, on les remerciera, ils nous remercieront et on s’en ira. Ça voudra dire que tout le monde a fait ce qu’il fallait suivant la coutume et c’est ça l’important pour eux. Et puis ils ne se trouvent pas pauvres, parce qu’ils le sont tous dans la région ! Mais ils ne le sont pas au point de ne pas se permettre de faire ce qu’il faut ! Là, ils seraient pauvres ! »

Annagramma la fixait, bouche bée.

« Fais attention à ce que tu vas dire, lui conseilla Tiphaine en respirant fortement. Et même, ne dis rien. »

Le petit-déjeuner se composait d’œufs et de jambon. On mangea dans un silence poli. Après quoi, dans le même silence, mais dehors, elles repartirent sur leurs balais vers ce qui resterait sûrement la chaumière de mademoiselle Trahison dans l’esprit de la population locale.

Un petit garçon traînait devant. Dès qu’elles atterrirent, il lança : « Madame Obol a dit que le bébé arrive, et aussi que vous me donneriez un sou pour la commission.

— Tu as un sac, dis ? demanda Tiphaine en se tournant vers Annagramma.

— Oui, euh… des tas.

— Un sac d’urgence, j’entends. Tu sais, tu le laisses près de la porte avec tout le nécessaire dedans au cas où…» Tiphaine vit la figure terrifiée de la fille. « D’accord, tu n’as donc pas de sac. Faudra faire de notre mieux. Donne-lui un sou et allons-y.

— Quelqu’un nous donnera un coup de main si ça se passe mal ? fit Annagramma alors qu’elles décollaient.

— C’est nous, le coup de main, répondit simplement Tiphaine. Et comme il s’agit de ton secteur, je te laisse le boulot le plus dur…»

… qui consista à maintenir madame Obol occupée. Madame Obol n’était pas une sorcière, même si la plupart des gens le croyaient. Elle en avait l’allure – à savoir celle d’une cliente qui avait tout acheté dans le catalogue Pipo le jour de la promotion spéciale sur les verrues poilues –, elle était un brin fêlée, et il fallait lui interdire de s’approcher à moins d’un kilomètre de toute femme sur le point d’accoucher de son premier enfant, de crainte qu’elle ne lui expose (ou lui radote, en tout cas) consciencieusement tout ce qui risquait de tourner mal d’un ton laissant entendre que ça allait fatalement se produire. Ce n’était pourtant pas une mauvaise infirmière dès lors qu’on l’empêchait de tout soigner avec un cataplasme de terreau de feuilles.

L’accouchement se passa bruyamment, dans une certaine agitation, mais en échappant à toutes les prédictions de madame Obol, et la femme mit au monde un garçon qui n’était pas un bébé rebondi, parce que Tiphaine le rattrapa à temps ; Annagramma ne savait pas tenir les bébés.

Mais elle avait grande allure sous son chapeau pointu, et comme elle était clairement l’aînée de Tiphaine et qu’elle ne faisait quasiment rien, les autres femmes la prenaient pour la responsable.

Tiphaine la laissa fiére comme un paon avec le bébé dans les bras (qu’elle tenait dans le bon sens, cette fois) et entreprit le long vol de retour à travers bois vers Tir Noun Ogg. Ce soir-là, le fond de l’air était déjà vif, mais une petite brise faisait voler des arbres des cristaux de neige comme des aiguilles. Ce fut un trajet épuisant et très, très froid. Il ne peut pas savoir où je suis, se répéta-t-elle tandis qu’elle filait dans le crépuscule. Et il n’est pas très malin. Il faut bien que l’hiver s’achève au bout d’un moment, pas vrai ?

Euh… comment ? fit son deuxième degré ? D’après miss Tique, il suffit que tu sois là, mais il faut sûrement que tu fasses autre chose, non ?

J’imagine que je vais devoir marcher sans chaussures, songea Tiphaine.

Partout ? s’étonna le second degré tandis qu’elle slalomait entre les arbres.

C’est sans doute comme être une reine, intervint son troisième degré. Il lui suffit de rester assise dans un palais, peut-être de rouler dans un grand carrosse en agitant la main, et la monarchie suit son cours dans le royaume, aussi grand soit-il.

Mais, tout en évitant d’autres arbres, elle s’efforçait aussi de se soustraire à la petite pensée fugace qui cherchait à se faufiler sous son crâne : Tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre, il te retrouvera… et comment peut-il se faire homme ?

Le receveur des postes adjoint Liard ne croyait pas aux docteurs. Ils rendaient malades, estimait-il. Il se mettait donc du soufre tous les matins dans les chaussettes et se vantait de ne jamais avoir été malade un seul jour de sa vie. Peut-être parce que ça ne disait pas à grand monde de l’approcher de trop près, sans doute à cause de l’odeur. Quelque chose s’approcha pourtant de lui. Un coup de vent s’engouffra en rugissant dans son bureau de poste alors qu’il ouvrait la porte un matin et lui emporta carrément les chaussettes[8].

Nounou Ogg était assise près du feu quand Tiphaine entra et tapa des pieds par terre pour débarrasser ses souliers de la neige.

« Tu m’as l’air glacée jusqu’aux os, dit-elle. Te faut un verre de lait chaud avec une goutte d’eau-de-vie, voilà ce qu’il te faut.

— Ooh, ou-ouii…, réussit à répondre Tiphaine entre des dents qui claquaient.

— Rapporte-m’en un à moi aussi, alors, tu veux ? Non, je blague. Réchauffe-toi, je m’occupe du lait. »

Tiphaine avait l’impression d’avoir deux blocs de glace à la place des pieds. Elle s’agenouilla près du feu et tendit les mains vers la marmite sur son gros crochet noir. Du bouillon y frémissait en permanence.

Mets-toi dans le bon état d’esprit, et puis équilibre. Avance les mains, mets-les en coupe autour et concentre-toi, concentre-toi sur des chaussures glacées.

Au bout d’un moment, ses doigts de pied se réchauffèrent, puis… « Ouille ! » Tiphaine ramena les mains et se suça les doigts.

« Pas dans l’bon état d’esprit, lança Nounou Ogg depuis la porte.

— Ben, vous savez, ça n’est pas très facile quand on a eu une longue journée, qu’on n’a pas beaucoup dormi et qu’on est recherchée par l’hiverrier, répliqua sèchement Tiphaine.

— Le feu s’en fiche, lui, dit Nounou en haussant les épaules. Le lait chaud, ça marche. »

Une fois réchauffée, Tiphaine se sentit un peu mieux disposée. Elle se demanda combien d’eau-de-vie Nounou avait ajouté au lait. La vieille sorcière s’en était préparé un pour elle-même avec sans doute un peu de lait ajouté à l’eau-de-vie.

« On est-y pas bien ici ? lança Nounou au bout d’un moment.

— On va parler de sexe, c’est ça ? répliqua Tiphaine.

— Quelqu’un t’a dit qu’on allait en parler ? demanda innocemment Nounou.

— Une impression, comme ça. Et je sais d’où viennent les bébés, madame Ogg.

— J’espère bien.

— Je sais aussi comment ils y arrivent. Je vis dans une ferme et j’ai beaucoup de grandes sœurs.

— Ah, d’accord, fit Nounou. Bon, j’vois que t’es bien préparée pour la vie, alors. Me reste pas grand-chose à te dire, j’imagine. Et jamais un dieu a fait attention à moi, pour autant que je m’souvienne. Ça te flatte, hein ?

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8

Ce qui fit l’objet d’un article dans le journal, et, peu après, une veuve lui écrivit pour lui signifier toute l’admiration qu’elle portait à un homme qui comprenait aussi bien l’hygiène. On les aperçut par la suite qui se promenaient ensemble ; à quelque chose malheur est bon, comme on dit…