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Pétulia émit un petit rire totalement dépourvu d’humour. « Ben, répondit-elle, d’abord, elle pourrait nous…

— Non.

— J’aimerais avoir ta confiance. Alors, d’accord. Pour le cochon de madame Lacolle. »

Tiphaine volait au ras de la cime des arbres, si bien que certains rameaux plus hauts que d’autres lui effleuraient régulièrement les chaussures. Le soleil d’hiver brillait juste assez pour rendre la neige craquante et scintillante comme un gâteau glacé au sucre.

La matinée avait été bien remplie. Le convent n’avait pas manifesté un grand enthousiasme pour aider Annagramma. Le convent lui-même paraissait dater. L’hiver avait été bien rempli.

« Tout ce qu’on faisait, c’était les andouilles pendant qu’Annagramma nous menait à la baguette », avait dit Basine Brouhaha tandis qu’elle broyait des minéraux avant de les vider très délicatement, un peu à la fois, dans une toute petite marmite que chauffait une bougie. « Je suis trop occupée pour perdre mon temps avec la magie. Elle n’a jamais rien fait d’utile. Tu sais ce qui ne va pas chez elle ? Elle croit qu’on peut devenir sorcière en achetant assez d’articles dans le commerce.

— Suffit qu’elle apprenne à s’occuper des gens », avait dit Tiphaine. C’est alors que la marmite avait explosé.

« Bon, je crois qu’on peut affirmer sans risque que ce n’est pas le remède ordinaire contre le mal de dents, avait commenté Basine en se retirant des fragments de marmite des cheveux. D’accord, je peux trouver un jour de temps en temps si Pétulia a accepté. Mais ça n’avancera pas à grand-chose. »

Lucie Ruguerre était étendue de tout son long et tout habillée dans une baignoire en fer-blanc remplie d’eau quand Tiphaine était passée la voir. Elle avait la tête juste sous la surface, mais, en voyant Tiphaine jeter un coup d’œil inquiet, elle avait brandi un écriteau disant : JE NE ME NOIE PAS ! Miss Tique avait déclaré qu’elle ferait une bonne chasseuse de têtes de sorcières, alors elle s’entraînait dur.

« Je ne vois pas pourquoi on devrait dépanner Annagramma, avait-elle dit alors que Tiphaine l’aidait à se sécher. Elle aime rabaisser les gens de ses remarques sarcastiques. D’ailleurs, qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu sais qu’elle ne t’aime pas.

— Je trouve qu’on s’est toujours entendues… plus ou moins.

— Ah oui ? Tu fais des trucs hors de sa portée ! Comme celui de te rendre invisible… Tu y arrives et tu fais comme si c’était facile ! Mais tu viens aux réunions, tu te comportes comme nous toutes, après tu aides à ranger, et elle, ça la rend folle !

— Écoute, je ne comprends pas de quoi tu parles…»

Lucie avait ramassé un autre torchon. « Elle ne supporte pas l’idée qu’une fille soit meilleure qu’elle et ne le crie pas sur les toits.

— Pourquoi je ferais ça ? avait demandé une Tiphaine abasourdie.

— Parce que c’est ce qu’elle ferait, elle, à ta place, avait répondu Lucie en renfonçant soigneusement le couteau et la fourchette dans ses cheveux remontés en tas sur la tête[9]. Elle croit que tu te moques d’elle. Et maintenant, un comble, elle doit dépendre de toi. Tu aurais aussi bien pu lui enfoncer des épingles dans le nez. »

Mais Pétulia avait signé, Lucie avait donc suivi son exemple ainsi que le reste du convent. On parlait partout de la réussite de Pétulia depuis qu’elle avait gagné le concours de sorcières avec son célèbre tour du cochon deux ans plus tôt. On s’était moqué d’elle – enfin, Annagramma, et toutes les autres avaient plus ou moins souri jaune –, mais elle s’était accrochée à sa spécialité, et on racontait qu’elle avait des talents dans le domaine animal avec lesquels même Mémé Ciredutemps ne pouvait pas rivaliser. On lui témoignait aussi un respect unanime. La population ne comprenait pas grand-chose aux méthodes des sorcières, mais quiconque pouvait remettre une vache malade sur pattes… eh bien, cette personne-là… on avait de la considération pour elle. Aussi, pour tout le convent, après le Porcher, on allait s’occuper à fond du cas d’Annagramma.

Tiphaine avait la tête qui tournait durant son vol retour vers Tir Noun Ogg. Elle n’avait jamais imaginé qu’on puisse la jalouser. D’accord, elle avait appris deux ou trois trucs, mais n’importe qui pouvait en faire autant. Il fallait juste être capable de se déconnecter.

Elle s’était assise sur le sable du désert au-delà de la Porte, elle avait affronté des chiens aux dents comme des rasoirs… ce n’étaient pas des choses qu’elle tenait à se rappeler. Et, pour couronner le tout, il y avait maintenant l’hiverrier.

Il ne pourrait pas la retrouver sans le cheval, nul n’en doutait. Il pouvait lui parler dans la tête, et elle lui parler en retour, mais c’était une espèce de magie sans rapport avec les cartes géographiques.

Il se tenait tranquille depuis un moment. Il devait sans doute bâtir des icebergs.

Elle fit atterrir le balai sur une petite colline dénudée parmi les arbres. Il n’y avait aucune chaumière en vue. Elle descendit du balai mais ne le lâcha pas, juste au cas où.

Les étoiles commençaient à poindre. L’hiverrier aimait les nuits claires. Elles étaient plus froides.

Et les mots vinrent. C’étaient ses mots à elle, dits avec sa voix à elle, et elle en connaissait le sens, mais elle y percevait comme un écho.

« Hiverrier ! Je te donne un ordre ! »

Alors qu’elle clignait des yeux en entendant le ton supérieur qu’elle avait pris, la réponse lui parvint.

La voix était tout autour d’elle.

Qui donne des ordres à l’hiverrier ?

« Je suis la femme de l’Été. » Enfin, songea-t-elle, une espèce de remplaçante.

« Alors pourquoi te caches-tu de moi ?

— Je crains votre glace. Je crains votre froid. Je fuis vos avalanches. Je me cache de vos tempêtes. » Ah, voilà, ça, ce sont des paroles de déesse.

« Vis avec moi dans mon monde de glace !

— Comment osez-vous me commander ? Ne vous avisez pas de jouer à ça !

— Mais tu as choisi de vivre dans mon hiver…» L’hiverrier paraissait hésitant.

« Je vais où ça me chante. Je fais mon chemin toute seule. Je ne demande de permission à aucun homme. Dans votre pays, vous m’honorerez – sinon il y aura une addition à payer ! » Et cette phrase-là est de moi, songea Tiphaine, ravie de pouvoir placer un mot.

Un long silence suivit, fait d’hésitation et de perplexité. Puis l’hiverrier le rompit : « Comment puis-je vous servir, madame ?

— Plus d’icebergs à mon image. Je ne veux pas être un visage qui coule mille vaisseaux.

— Et le gel ? Est-ce qu’on peut collaborer sur les gelées ? Et les flocons ?

— Pas les gelées. Il ne faut plus écrire mon nom aux carreaux des fenêtres. Ça ne peut qu’attirer des ennuis.

— Mais puis-je vous honorer en flocons ?

— Euh…» Tiphaine s’interrompit. Les déesses ne devaient pas dire « euh », elle en était sûre.

« Les flocons seront… les bienvenus », consentit-elle. Après tout, songea-t-elle, ce n’est pas comme s’ils portaient mon nom. Je veux dire, la plupart des gens ne remarqueront rien, et même, ils ne sauront pas que c’est moi.

Alors il y aura des flocons, madame, jusqu’au moment où nous danserons encore. Et nous danserons, car je fais de moi un homme !

La voix de l’hiverrier… disparut.

Tiphaine était à nouveau seule au milieu des arbres.

Sauf que… non.

« Je sais que vous êtes encore là, lança-t-elle dans un souffle qui scintilla devant sa bouche. C’est ça, hein ? Je vous sens. Vous n’êtes pas mes pensées. Je ne vous imagine pas. L’hiverrier est parti. Vous pouvez parler par ma bouche. Vous êtes qui ? »

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9

Toutes les sorcières sont un peu bizarres. Quand on est bizarre, il vaut mieux régler ça au plus tôt.