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– Oh! très honnête, prince, très honnête! reprit Lébédev dont les yeux étincelaient. Vous seul, très noble prince, étiez capable de prononcer un mot aussi juste! C’est pourquoi je, vous suis dévoué jusqu’à l’adoration, tout pourri de vices que je sois! Ma décision est prise. Je vais découvrir le portefeuille maintenant, à l’instant même, sans attendre à demain. Là: je le sors sous vos yeux; le voici: voici tout l’argent au complet, tenez, prenez-le, très noble prince, et gardez-le jusqu’à demain. Demain ou après-demain je le reprendrai. Mais savez-vous bien, prince, que cet argent a dû passer la première nuit quelque part sous une pierre de mon petit jardin? qu’en pensez-vous?

– Gardez-vous de lui dire d’emblée que vous avez retrouvé le portefeuille. Laissez-le s’apercevoir tout bonnement qu’il n’y a plus rien dans la basque de votre vêtement; il comprendra.

– Est-ce une bonne idée? Ne vaut-il pas mieux lui dire que je l’ai trouvé et faire semblant de ne m’être aperçu de rien jusqu’ici?

– Je ne crois pas, dit le prince d’un air pensif. – Non, maintenant il est trop tard; ce serait plus dangereux; vraiment vous feriez mieux de ne rien dire! Soyez doux avec lui, mais… n’ayez pas trop l’air de jouer un rôle appris et… et… vous savez…

– Je sais, prince, je sais; je veux dire que je prévois que je n’en ferai sans doute rien, car, pour agir ainsi, il faudrait avoir un cœur comme le vôtre. D’ailleurs lui-même est irritable et a pris de mauvaises manières; il me regarde parfois maintenant de haut en bas; tantôt il sanglote et m’embrasse, tantôt il m’humilie brusquement et me traite avec mépris; à un de ces moments-là je lui étalerai à dessein le pan de mon habit sous le nez, hé! hé! Au revoir, prince, je vois bien que je vous retiens et que je trouble vos sentiments les plus intéressants, si je puis dire…

– Mais, pour l’amour de Dieu, gardez le secret, comme par le passé!

– À pas de loup, à pas de loup!

L’affaire avait beau être terminée, le prince restait soucieux, plus soucieux peut-être qu’auparavant. Il attendait impatiemment l’entrevue qu’il devait avoir le lendemain avec le général.

IV

Le rendez-vous était fixé entre onze heures et midi, mais le prince fut mis en retard par une circonstance tout à fait imprévue. En rentrant chez lui, il trouva le général qui l’attendait. Au premier coup d’œil il remarqua qu’il était mécontent, peut-être justement à cause de cette attente. S’étant excusé, le prince s’empressa de s’asseoir, mais avec une sensation de timidité bizarre, comme si son visiteur était en porcelaine et qu’il craignît à chaque instant de le casser. Jusque-là il ne s’était jamais senti intimidé en présence du général et l’idée ne lui en serait même pas venue. Il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il avait devant lui un tout autre homme que la veille: la confusion et la distraction avaient fait place, chez le général, à une extraordinaire retenue; c’était à croire qu’il avait pris quelque résolution irrévocable. Bien que ce sang-froid fût plus apparent que réel, son attitude n’en était pas moins noble et dégagée, avec une nuance de dignité contenue. Il commença même par parler au prince sur un certain ton de condescendance, comme celui qu’affectent les gens dont la désinvolture ou la superbe s’allie au sentiment d’une offense imméritée. Il s’exprimait sur un ton affable, mais avec une pointe d’amertume dans la voix.

– Voici la revue que je vous ai prise l’autre jour, fit-il d’un air grave en désignant un volume posé sur la table, – Je vous remercie.

– Ah! oui, vous avez lu cet article, général? Comment l’avez-vous trouvé? C’est curieux, n’est-ce pas? dit le prince, saisissant avec empressement l’occasion d’engager l’entretien sur un sujet aussi neutre que possible.

– C’est peut-être curieux, mais maladroitement écrit et certainement absurde. On peut même dire que les mensonges y fourmillent.

Le général parlait avec autorité, en laissant légèrement traîner la voix.

– Oui, mais c’est un récit si naïf: l’auteur est un vieux soldat qui a été témoin du séjour des Français à Moscou; certains traits sont charmants. D’ailleurs les mémoires de témoins oculaires sont toujours précieux, quelle que soit la personnalité du narrateur. N’est-ce pas?

– À la place du directeur de la revue, je n’aurais pas imprimé cela. Quant aux mémoires de témoins oculaires en général, on accorde plus de crédit à un imposteur grossier mais divertissant qu’à un homme qui a de la valeur et du mérite. Je connais tels mémoires sur l’année 1812 qui… Prince, j’ai pris une résolution: je quitte cette maison, la maison de M. Lébédev.

Le général regarda le prince d’un air solennel.

– Vous avez votre logement à Pavlovsk chez… chez votre fille, hasarda ce dernier, ne sachant que dire. Il se rappela à ce moment que le général était venu le consulter sur une affaire extraordinaire dont dépendait son sort.

– Chez ma femme; en d’autres termes chez moi et dans la maison de ma fille.

– Excusez: je…

– Je quitte la maison de Lébédev, mon cher prince, parce que j’ai rompu avec cet homme. J’ai rompu hier soir, en regrettant de ne pas l’avoir fait plus tôt. J’exige le respect, prince, et je désire en recevoir les marques même des personnes auxquelles je donne, pour ainsi dire, mon cœur. Prince, je donne souvent mon cœur et je suis presque toujours trompé. Cet homme était indigne de mon amitié.

– Il y a chez lui bien du désordre, remarqua discrètement le prince, – et aussi certains traits… mais malgré tout cela il a du cœur, son esprit est malicieux et quelquefois amusant.

Les expressions recherchées du prince et son ton déférent flattèrent le général, bien qu’il y eût encore parfois dans le regard de celui-ci des éclairs de défiance. Mais l’accent du prince était si naturel et si sincère que le doute ne pouvait subsister.

– Qu’il ait aussi des qualités, reprit le général, j’ai été le premier à le reconnaître quand j’ai été sur le point de donner mon amitié à cet individu. Car je n’ai besoin ni de sa maison, ni de son hospitalité, ayant moi-même une famille. Je ne cherche pas à me disculper de mes défauts; je suis intempérant; j’ai bu du vin avec lui et maintenant je déplore peut-être cette erreur. Mais ce n’est pas l’unique attrait de la boisson (excusez, prince, la crudité de langage d’un homme ulcéré) qui m’a attaché à lui. J’ai été justement séduit par ces qualités auxquelles vous avez fait allusion. Mais il y a une limite à tout, même aux qualités. Quand il a l’impudence de vous affirmer tout d’un coup qu’en 1812, étant encore enfant, il a perdu sa jambe gauche et l’a inhumée au cimetière de Vagankovo [40] à Moscou, cela passe la mesure et témoigne de son manque de respect, de son insolence.

– Peut-être n’était-ce qu’une plaisanterie, une histoire pour faire rire.

– Je comprends. Une fable innocente, inventée pour faire rire, même si elle est grossière, ne blesse pas le cœur humain. Parfois même on voit des gens mentir par amitié, si vous voulez, pour être agréables à leur interlocuteur. Mais, si on laisse percer un manque de respect et si, par ce manque de respect, on veut vous montrer qu’on en a assez de vous, alors un homme qui a de la dignité n’a plus qu’à se détourner et à briser là, afin de remettre l’offenseur à sa place.

En prononçant ces paroles le général était devenu rouge.

– Mais Lébédev n’a pu être en 1812 à Moscou: il est trop jeune pour cela; c’est ridicule!

– C’est déjà une raison. Mais admettons qu’il ait été au monde à cette époque. Comment ose-t-il affirmer qu’un chasseur français lui a tiré un coup de canon et lui a emporté la jambe, comme cela, par manière de passe-temps? que cette jambe, il l’a ramassée et ramenée chez lui, qu’il l’a enterrée au cimetière de Vagankovo et qu’il a placé au-dessus un monument où l’on peut lire d’un côté: «Ci-gît la jambe du secrétaire de collège Lébédev»; de l’autre: «Repose, chère dépouille, en attendant la résurrection»? Comment peut-il prétendre que chaque année il fait dire un requiem pour cette jambe (ce qui est déjà un sacrilège) et effectue, à cette occasion, un voyage à Moscou? Il m’invite même à l’accompagner dans cette ville pour me montrer la tombe et aussi le canon français, qui est au Kremlin avec les pièces conquises; c’est, assure-t-il, la onzième pièce en partant de l’entrée, un fauconneau de type désuet.

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[40] Faubourg de Moscou. – N. d. T.