«À toi jusqu’à la mort,
«Le chevalier de la TRISTE-FIGURE.»
– Par la vie de mon père! s’écria Sancho, quand il eut entendu lire cette lettre, voilà bien la plus haute et la plus merveilleuse pièce que j’aie jamais entendue! Peste! comme Votre Grâce lui dit bien là tout ce qu’elle veut lui dire! et comme vous avez joliment enchâssé dans le parafe le chevalier de la Triste-Figure! Je le dis en vérité, vous êtes le diable lui-même, il n’y a rien que vous ne sachiez.
– Tout est nécessaire, reprit don Quichotte, pour la profession que j’exerce.
– Or çà, reprit Sancho, mettez maintenant au revers de la page la cédule pour les trois ânons, et signez-la très-clairement, pour qu’en la voyant on reconnaisse votre écriture.
– Volontiers,» dit don Quichotte.
Et, l’ayant écrite, il lui en lut ensuite le contenu:
«Veuillez, madame ma nièce, payer sur cette première d’ânons [161], à Sancho Panza, mon écuyer, trois des cinq que j’ai laissés à la maison, et qui sont confiés aux soins de Votre Grâce; lesquels trois ânons je lui fais payer et délivrer pour un égal nombre reçus ici comptant, et qui, sur cette lettre et sur sa quittance, seront dûment acquittés. Fait dans les entrailles de la Sierra-Moréna, le 27 août de la présente année.»
«C’est très-bien! s’écria Sancho, Votre Grâce n’a plus qu’à signer.
– Il n’est pas besoin de signature, répondit don Quichotte; je vais mettre seulement mon parafe, ce qui vaudra tout autant que la signature, non pour trois ânes, mais pour trois cents.
– Je me fie en Votre Grâce, reprit Sancho. Laissez maintenant que j’aille seller Rossinante, et préparez-vous à me donner votre bénédiction; car je veux me mettre en route tout à l’heure, sans voir les extravagances que vous avez à faire, et je saurai bien dire que je vous en ai vu faire à bouche que veux-tu.
– Pour le moins, je veux, Sancho, repartit don Quichotte, et c’est tout à fait nécessaire, je veux, dis-je, que tu me voies tout nu, sans autre habit que la peau, faire une ou deux douzaines de folies. Ce sera fini en moins d’une demi-heure; mais quand tu auras vu celles-là de tes propres yeux, tu pourras jurer en conscience pour toutes celles qu’il te plaira d’ajouter, et je t’assure bien que tu n’en diras pas autant que je pense en faire.
– Par l’amour de Dieu, mon bon seigneur, s’écria Sancho, que je ne voie pas la peau de Votre Grâce! j’en aurais trop de compassion, et ne pourrais m’empêcher de pleurer; et pour avoir pleuré hier soir le pauvre grison, j’ai la tête si malade que je ne suis pas en état de me remettre à de nouveaux pleurs. Si Votre Grâce veut à toute force que je voie quelques-unes de ses folies, faites-les tout habillé, courtes et les premières venues. D’ailleurs, quant à moi, rien de cela n’est nécessaire, et, comme je vous l’ai dit, ce serait abréger le voyage et hâter mon retour, qui doit vous rapporter d’aussi bonnes nouvelles que Votre Grâce les désire et les mérite. Sinon, par ma foi, que ma dame Dulcinée se tienne bon! Si elle ne répond pas comme la raison l’exige, je fais vœu solennel à qui m’entend de lui arracher la bonne réponse de l’estomac à coups de pied et à coups de poing. Car enfin qui peut souffrir qu’un chevalier errant aussi fameux que Votre Grâce aille devenir fou sans rime ni raison pour une… Que la bonne dame ne me le fasse pas dire, car, au nom de Dieu, je lâche ma langue et lui crache son fait à la figure. Ah! je suis bon, vraiment, pour ces gentillesses! Elle ne me connaît guère, et, si elle me connaissait, elle me jeûnerait comme la veille d’un saint [162].
– Par ma foi, Sancho, interrompit don Quichotte, à ce qu’il paraît, tu n’es guère plus sage que moi.
– Je ne suis pas si fou, reprit Sancho, mais je suis plus colère. Maintenant, laissant cela de côté, qu’est-ce que Votre Grâce va manger en attendant que je revienne? Allez-vous, comme Cardénio, vous mettre en embuscade et prendre de force votre nourriture aux bergers?
– Que cela ne te donne pas de souci, répondit don Quichotte; quand même j’aurais des vivres en abondance, je ne mangerais pas autre chose que les herbes et les fruits que me fourniront cette prairie et ces arbres. La fin de mon affaire est de ne pas manger du tout, et de souffrir bien d’autres austérités.
– À propos, dit Sancho, savez-vous ce que crains? c’est de ne plus retrouver mon chemin pour revenir en cet endroit où je vous laisse, tant il est désert et caché.
– Prends-en bien toutes les enseignes, répondit don Quichotte; je ferai en sorte de ne pas m’éloigner de ces alentours, et même j’aurai soin de monter sur les plus hautes de ces roches, pour voir si je te découvre quand tu reviendras. Mais, au reste, dans la crainte que tu ne me manques et ne te perdes, ce qu’il y a de mieux à faire, c’est que tu coupes des branches de ces genêts, dont nous sommes entourés, et que tu les déposes de distance en distance jusqu’à ce que tu arrives à la plaine. Ces branches te serviront d’indices et de guides pour que tu me retrouves à ton retour, à l’imitation du fil qu’employa Persée dans le labyrinthe [163].
– C’est ce que je vais faire,» répondit Sancho.
Et dès qu’il eut coupé quelques broussailles, il vint demander à son seigneur sa bénédiction, et, non sans avoir beaucoup pleuré tous deux, il prit congé de lui. Après être monté sur Rossinante, que don Quichotte lui recommanda tendrement, l’engageant d’en prendre soin comme de sa propre personne, Sancho se mit en route pour la plaine, semant de loin en loin des branches de genêt, comme son maître le lui avait conseillé, et bientôt s’éloigna, au grand déplaisir de don Quichotte, qui aurait voulu lui faire voir au moins une couple de folies. Mais Sancho n’avait pas encore fait cent pas qu’il revint, et dit à son maître:
«Je dis, seigneur, que Votre Grâce avait raison; pour que je puisse jurer en repos de conscience que je lui ai vu faire des folies, il sera bon que j’en voie pour le moins une, bien que, Dieu merci, j’en aie vu une assez grosse dans votre envie de rester là.
– Ne te l’avais-je pas dit? s’écria don Quichotte. Attends, Sancho; en moins d’un credo, ce sera fait.»
Aussitôt, tirant ses chausses en toute hâte, il resta nu en pan de chemise; puis, sans autre façon, il se donna du talon dans le derrière, fit deux cabrioles en l’air et deux culbutes, la tête en bas et les pieds en haut, découvrant de telles choses que, pour ne les pas voir davantage, Sancho tourna bride, et se tint pour satisfait de pouvoir jurer que son maître demeurait fou. Maintenant nous le laisserons suivre son chemin jusqu’au retour, qui ne fut pas long.
Chapitre XXVI
Où se continuent les fines prouesses d’amour que fit don Quichotte dans la Sierra-Moréna
Et revenant à conter ce que fit le chevalier de la Triste-Figure quand il se vit seul, l’histoire dit qu’à peine don Quichotte eut achevé ses sauts et ses culbutes, nu de la ceinture en bas, et vêtu de la ceinture en haut, voyant que Sancho s’en était allé sans vouloir attendre d’autres extravagances, il gravit jusqu’à la cime d’une roche élevée, et là se remit à réfléchir sur une chose qui avait déjà maintes fois occupé sa pensée, sans qu’il eût encore pu prendre une résolution: c’était de savoir lequel serait le meilleur et lui conviendrait le mieux, d’imiter Roland dans ses folies dévastatrices, ou bien Amadis dans ses folies mélancoliques; et, se parlant à lui-même, il disait: