Alors le gouverneur lui demanda s’il portait sur lui quelque argent en grosses pièces. L’homme répondit qu’il avait jusqu’à vingt ducats dans le fond d’une bourse en cuir. Sancho lui ordonna de la tirer de sa poche et de la remettre telle qu’elle était à la plaignante. Il obéit en tremblant; la femme prit la bourse, puis, faisant mille révérences à tout le monde, et priant Dieu pour la vie et la santé du seigneur gouverneur, qui prenait ainsi la défense des orphelines jeunes et nécessiteuses, elle sortit de l’audience, emportant la bourse à deux mains, après s’être assurée, toutefois, que c’était bien de la monnaie d’argent qu’elle contenait.
Dès qu’elle fut dehors, Sancho dit au berger, qui déjà fondait en larmes, et dont le cœur et les yeux s’en allaient après sa bourse:
«Bonhomme, courez après cette femme et reprenez-lui la bourse, qu’elle veuille ou ne veuille pas; puis revenez avec elle ici.»
Sancho ne parlait ni à sot ni à sourd, car l’homme partit comme la foudre pour faire ce qu’on lui commandait. Tous les spectateurs restaient en suspens, attendant la fin de ce procès. Au bout de quelques instants, l’homme et la femme revinrent, plus fortement accrochés et cramponnés l’un à l’autre que la première fois. La femme avait son jupon retroussé, et la bourse enfoncée dans son giron, l’homme faisait rage pour la lui reprendre, mais ce n’était pas possible, tant elle la défendait bien.
«Justice de Dieu et du monde! disait-elle à grands cris; voyez, seigneur gouverneur, le peu de honte et le peu de crainte de ce vaurien dénaturé, qui a voulu, au milieu de la ville, au milieu de la rue, me reprendre la bourse que Votre Grâce m’a fait donner.
– Est-ce qu’il vous l’a reprise? demanda le gouverneur.
– Reprise! ah bien oui! répondit la femme, je me laisserais plutôt enlever la vie qu’enlever la bourse. Elle est bonne pour ça, l’enfant. Oh! il faudrait me jeter d’autres chats à la gorge que ce répugnant nigaud. Des tenailles et des marteaux, des ciseaux et des maillets ne suffiraient pas pour me l’arracher d’entre les ongles, pas même des griffes de lion. On m’arracherait plutôt l’âme du milieu des chairs.
– Elle a raison, dit l’homme; je me donne pour vaincu et rendu, et je confesse que mes forces ne sont pas capables de la lui prendre.»
Cela dit, il la laissa; alors le gouverneur dit à la femme:
«Montrez-moi cette bourse, chaste et vaillante héroïne.»
Elle la lui donna sur-le-champ, et le gouverneur, la rendant à l’homme, dit à la violente non violentée:
«Ma sœur, si le même courage et la même vigueur que vous venez de déployer pour défendre cette bourse, vous les aviez employés, et même moitié moins, pour défendre votre corps, les forces d’Hercule n’auraient pu vous forcer. Allez avec Dieu, et à la male heure, et ne vous arrêtez pas en toute l’île, ni à six lieues à la ronde, sous peine de deux cents coups de fouet. Allons, décampez, dis-je, enjôleuse, dévergondée et larronnesse.»
La femme, tout épouvantée, s’en alla, tête basse et maugréant; et le gouverneur dit à l’homme:
«Allez avec Dieu, brave homme, à votre village et avec votre argent, et désormais, si vous ne voulez pas le perdre, faites en sorte qu’il ne vous prenne plus fantaisie de badiner avec personne.»
L’homme lui rendit grâce aussi gauchement qu’il put, et s’en alla. [245] Les assistants demeurèrent encore une fois dans l’admiration des jugements et des arrêts de leur nouveau gouverneur, et tous ces détails, recueillis par son historiographe, furent aussitôt envoyés au duc, qui les attendait avec grande impatience. Mais laissons ici le bon Sancho, car nous avons hâte de retourner à son maître, tout agité par la sérénade d’Altisidore.
Chapitre XLVI
De l’épouvantable charivari de sonnettes et de miaulements que reçut don Quichotte dans le cours de ses amours avec l’amoureuse Altisidore
Nous avons laissé le grand don Quichotte enseveli dans les pensées diverses que lui avait causées la sérénade de l’amoureuse fille de compagnie. Il se coucha avec ces pensées; et, comme si c’eût été des puces, elles ne le laissèrent ni dormir, ni reposer un moment, sans compter qu’à cela se joignait la déconfiture des mailles de ses bas. Mais, comme le temps est léger et que rien ne l’arrête en sa route, il courut à cheval sur les heures, et bientôt arriva celle du matin. À la vue du jour, don Quichotte quitta la plume oisive, et, toujours diligent, revêtit son pourpoint de chamois, et chaussa ses bottes de voyage pour cacher la mésaventure de ses bas troués. Puis il jeta par là-dessus son manteau d’écarlate, et se mit sur la tête une montera de velours vert, garnie d’un galon d’argent; il passa le baudrier sur ses épaules, avec sa bonne épée tranchante; il attacha à sa ceinture un grand chapelet qu’il portait toujours sur lui; et, dans ce magnifique appareil, il s’avança majestueusement vers le vestibule, où le duc et la duchesse, déjà levés, semblaient être venus l’attendre.
Dans une galerie qu’il devait traverser, Altisidore et l’autre fille, son amie, s’étaient postées pour le prendre au passage. Dès qu’Altisidore aperçut don Quichotte, elle feignit de s’évanouir; et son amie, qui la reçut dans ses bras, s’empressait de lui délacer le corsage de sa robe. Don Quichotte vit cette scène; il s’approcha d’elles, et dit:
«Je sais déjà d’où procèdent ces accidents.
– Et moi je n’en sais rien, répondit l’amie; car Altisidore est la plus saine et la mieux portante des femmes de cette maison, et je ne lui ai pas entendu pousser un hélas! depuis que je la connais. Mais que le ciel confonde autant de chevaliers errants qu’il y en a sur la terre, s’il est vrai qu’ils soient tous ingrats. Retirez-vous, seigneur don Quichotte; la pauvre enfant ne reviendra point à elle tant que Votre Grâce restera là.»
Alors don Quichotte répondit:
«Faites en sorte, madame, qu’on mette un luth cette nuit dans mon appartement; je consolerai du mieux qu’il me sera possible cette jeune fille blessée au cœur. Dans le commencement de l’amour, un prompt désabusement est le souverain remède.»
Cela dit, il s’éloigna, pour n’être point remarqué de ceux qui pouvaient l’apercevoir. Il avait à peine tourné les talons que, reprenant ses sens, l’évanouie Altisidore dit à sa compagne:
«Il faut avoir soin qu’on lui mette le luth qu’il demande. Don Quichotte, sans doute, veut nous donner de la musique; elle ne sera pas mauvaise venant de lui.»
Aussitôt les deux donzelles allèrent rendre compte à la duchesse de ce qui venait de se passer, et de la demande d’un luth que faisait don Quichotte. Celle-ci, ravie de joie, se concerta avec le duc et ses femmes, pour jouer au chevalier un tour qui fût plus amusant que nuisible. Dans l’espoir de ce divertissement, tous attendaient l’arrivée de la nuit, laquelle vint aussi vite qu’était venu le jour, que le duc et la duchesse passèrent en délicieuses conversations avec don Quichotte. Ce même jour, la duchesse dépêcha bien réellement un de ses pages (celui qui avait fait dans la forêt le personnage enchanté de Dulcinée) à Thérèse Panza, avec la lettre de son mari Sancho Panza, et le paquet de hardes qu’il avait laissé pour qu’on l’envoyât à sa femme. Le page était chargé de rapporter une fidèle relation de tout ce qui lui arriverait dans son message.