«Jésus! s’écria-t-elle, qu’est-ce que je vois là?»
Dans son effroi, la bougie lui tomba des mains, et, se voyant dans les ténèbres, elle tourna le dos pour s’en aller; mais la peur la fit s’embarrasser dans les pans de sa jupe, et elle tomba tout de son long sur le plancher.
Don Quichotte, plus effrayé que jamais, se mit à dire:
«Je t’adjure, ô fantôme, ou qui que tu sois, de me dire qui tu es, et ce que tu veux de moi. Si tu es une âme en peine, ne crains pas de me le dire; je ferai pour toi tout ce que mes forces me permettront, car je suis chrétien catholique, et porté à rendre service à tout le monde; et c’est pour cela que j’ai embrassé l’ordre de la chevalerie errante, dont la profession s’étend jusqu’à rendre service aux âmes du purgatoire.»
La duègne, assommée du coup, s’entendant adjurer et conjurer, comprit par sa peur celle de don Quichotte, et lui répondit d’une voix basse et dolente:
«Seigneur don Quichotte (si, par hasard, Votre Grâce est bien don Quichotte), je ne suis ni fantôme, ni vision, ni âme du purgatoire, comme Votre Grâce doit l’avoir pensé, mais bien doña Rodriguez, la duègne d’honneur de madame la duchesse, et je viens recourir à Votre Grâce pour une des nécessités dont Votre Grâce a coutume de donner le remède.
– Dites-moi, dame doña Rodriguez, interrompit don Quichotte, venez-vous, par hasard, faire ici quelque entremise d’amour? je dois vous apprendre que je ne suis bon à rien pour personne, grâce à la beauté sans pareille de ma dame Dulcinée du Toboso. Je dis enfin, dame doña Rodriguez, que, pourvu que Votre Grâce laisse de côté tout message amoureux, vous pouvez aller rallumer votre bougie, et revenir ici; nous causerons ensuite de tout ce qui pourra vous plaire et vous être agréable, sauf, comme je l’ai dit, toute insinuation et incitation.
– Moi des messages de personne, mon bon seigneur! répondit la duègne; Votre Grâce me connaît bien mal. Oh! je ne suis pas encore d’un âge si avancé qu’il ne me reste d’autre ressource que de semblables enfantillages; car, Dieu soit loué! j’ai mon âme dans mes chairs, et toutes mes dents du haut et du bas dans la bouche, hormis quelques-unes que m’ont emportées trois ou quatre catarrhes, de ceux qui sont si fréquents en ce pays d’Aragon. Mais que Votre Grâce m’accorde un instant, j’irai rallumer ma bougie, et je reviendrai sur-le-champ vous conter mes peines, comme au réparateur de toutes celles du monde entier.»
Sans attendre de réponse, la duègne sortit de l’appartement, où don Quichotte resta calme et rassuré en attendant son retour. Mais aussitôt mille pensées l’assaillirent au sujet de cette nouvelle aventure. Il lui semblait fort mal fait, et plus mal imaginé, de s’exposer au péril de violer la foi promise à sa dame; et il se disait à lui-même:
«Qui sait si le diable, toujours artificieux et subtil, n’essayera point maintenant du moyen d’une duègne pour me faire donner dans le piège où n’ont pu m’attirer les impératrices, reines, duchesses, comtesses et marquises? J’ai ouï dire bien des fois, et à bien des gens avisés, que, s’il le peut, il vous donnera la tentatrice plutôt camuse qu’à nez grec. Qui sait enfin si cette solitude, ce silence, cette occasion, ne réveilleront point mes désirs endormis, et ne me feront pas tomber, au bout de mes années, où je n’avais pas même trébuché jusqu’à cette heure? En cas pareils, il vaut mieux fuir qu’accepter le combat… Mais, en vérité, je dois avoir perdu l’esprit, puisque de telles extravagances me viennent à la bouche et à l’imagination. Non; il est impossible qu’une duègne à lunettes et à longue coiffe blanche éveille une pensée lascive dans le cœur le plus dépravé du monde. Y a-t-il, par hasard, une duègne sur la terre qui ait la chair un peu ferme et rebondie? y a-t-il, par hasard, une duègne dans l’univers entier qui manque d’être impertinente, grimacière et mijaurée? Sors donc d’ici, troupe coiffée, inutile pour toute humaine récréation. Oh! qu’elle faisait bien, cette dame de laquelle on raconte qu’elle avait aux deux bouts de son estrade deux duègnes en figure de cire, avec leurs lunettes et leurs coussinets, assises comme si elles eussent travaillé à l’aiguille! Elles lui servaient, autant, pour la représentation et le décorum, que si ces deux statues eussent été des duègnes véritables.»
En disant cela, il se jeta en bas du lit dans l’intention de fermer la porte, et de ne point laisser entrer la dame Rodriguez. Mais, au moment où il touchait la serrure, la dame Rodriguez revenait avec une bougie allumée. Quand elle vit de plus près don Quichotte, enveloppé dans la couverture jaune, avec ses compresses et sa barrette, elle eut peur de nouveau, et, faisant deux ou trois pas en arrière:
«Sommes-nous en sûreté, dit-elle, seigneur chevalier? car ce n’est pas à mes yeux un signe de grande continence que Votre Grâce ait quitté le lit.
– Cette même question, madame, il est bon que je la fasse aussi, répondit don Quichotte. Je vous demande donc si je serai bien sûr de n’être ni assailli ni violenté.
– À qui ou de qui demandez-vous cette sûreté, seigneur chevalier? reprit la duègne.
– À vous et de vous, répliqua don Quichotte, car je ne suis pas de marbre, ni vous de bronze, et il n’est pas maintenant dix heures du matin, mais minuit, et même un peu plus, à ce que j’imagine, et nous sommes dans une chambre plus close et plus secrète que ne dut être la grotte où le traître et audacieux Énée abusa de la belle et tendre Didon. Mais donnez-moi la main, madame; je ne veux pas de plus grande sûreté que celle de ma continence et de ma retenue, appuyée sur celle qu’offrent ces coiffes vénérables.»
En achevant ces mots, il lui baisa la main droite, et lui offrit la sienne, que la duègne accepta avec les mêmes cérémonies.
En cet endroit, Cid Hamet fait une parenthèse et dit:
«Par Mahomet! je donnerais, pour voir ces deux personnages aller, ainsi embrassés, de la porte jusqu’au lit, la meilleure des deux pelisses que je possède.»
Enfin don Quichotte se remit dans ses draps, et doña Rodriguez s’assit sur une chaise un peu écartée du lit, sans déposer ni ses lunettes ni sa bougie. Don Quichotte se blottit et se cacha tout entier, ne laissant que son visage à découvert; puis, quand ils se furent tous deux bien installés, le premier qui rompit le silence fut don Quichotte.
«Maintenant, dit-il, dame doña Rodriguez. Votre Grâce peut découdre les lèvres, et épancher tout ce que renferment son cœur affligé et ses soucieuses entrailles; vous serez, de ma part, écoutée avec de chastes oreilles, et secourue par de charitables œuvres.
– C’est bien ce que je crois, répondit la duègne; car du gentil et tout aimable aspect de Votre Grâce, on ne pouvait espérer autre chose qu’une si chrétienne réponse. Or, le cas est, seigneur don Quichotte, que, bien que Votre Grâce me voie assise sur cette chaise, et au beau milieu du royaume d’Aragon, en costume de duègne usée, ridée et propre à rien, je suis pourtant native des Asturies d’Oviédo, et de race qu’ont traversée beaucoup des plus nobles familles de cette province. Mais ma mauvaise étoile, et la négligence de mes père et mère, qui se sont appauvris avant le temps, sans savoir comment ni pourquoi, m’amenèrent à Madrid, où, pour me faire un sort, et pour éviter de plus grands malheurs, mes parents me placèrent comme demoiselle de couture chez une dame de qualité; et je veux que Votre Grâce sache qu’en fait de petits étuis et de fins ouvrages à l’aiguille, aucune femme ne m’a damé le pion en toute la vie. Mes parents me laissèrent au service, et s’en retournèrent à leur pays, d’où, peu d’années après, ils durent s’en aller au ciel, car ils étaient bons chrétiens catholiques. Je restai orpheline, réduite au misérable salaire et aux chétives faveurs qu’on fait dans le palais des grands à cette espèce de servante. Mais, dans ce temps, et sans que j’y donnasse la moindre occasion, voilà qu’un écuyer devint amoureux de moi. C’était un homme déjà fort avancé en âge, à grande barbe, à respectable aspect, et surtout gentilhomme autant que le roi, car il était montagnard [257]. Nos amours ne furent pas menés si secrètement qu’ils ne parvinssent à la connaissance de ma dame, laquelle, pour éviter les propos et les caquets, nous maria en forme et en face de la sainte Église catholique romaine. De ce mariage naquit une fille, pour combler ma disgrâce, non pas que je fusse morte en couche, car elle vint à bien et à terme; mais parce qu’à peu de temps de là mon mari mourut d’une certaine peur qui lui fut faite, telle que, si j’avais le temps de la raconter aujourd’hui, je suis sûre que Votre Grâce en serait bien étonnée.»