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«Au nom de Dieu et du roi, est-il possible de souffrir qu’on vole en pleine ville dans ce pays, et qu’on attaque dans les rues comme sur un grand chemin?

– Calmez-vous, homme de bien, dit Sancho, et contez-moi la cause de votre querelle; je suis le gouverneur.»

L’adversaire dit alors:

«Seigneur gouverneur, je vous la dirai aussi brièvement que possible. Votre Grâce saura que ce gentilhomme vient à présent de gagner dans cette maison de jeu, qui est en face, plus de mille réaux, et Dieu sait comment. Et, comme j’étais présent, j’ai décidé plus d’un coup douteux en sa faveur, contre tout ce que me dictait la conscience. Il est parti avec son gain, et, quand j’attendais qu’il me donnerait pour le moins un écu de gratification, comme c’est l’usage et la coutume de la donner aux gens de qualité tels que moi [261], qui formons galerie pour passer le temps bien ou mal, pour appuyer des injustices et prévenir des démêlés, il empocha son argent et sortit de la maison. Je courus, plein de dépit, à sa poursuite, et lui demandai d’une façon polie qu’il me donnât tout au moins huit réaux, car il sait bien que je suis un homme d’honneur, et que je n’ai ni métier ni rente, parce que mes parents ne m’ont ni appris l’un ni laissé l’autre. Mais le sournois, qui est plus voleur que Cacus, et plus filou qu’Andradilla, ne voulait pas me donner plus de quatre réaux. Voyez, seigneur gouverneur, quel peu de honte et quel peu de conscience! Mais, par ma foi, si Votre Grâce ne fût arrivée, je lui aurais bien fait vomir son bénéfice, et il aurait appris à mettre le poids à la romaine.

– Que dites-vous à cela?» demanda Sancho.

L’autre répondit:

«Tout ce qu’a dit mon adversaire est la vérité. Je n’ai pas voulu lui donner plus de quatre réaux, parce que je les lui donne bien souvent; et ceux qui attendent la gratification des joueurs doivent être polis, et prendre gaiement ce qu’on leur donne, sans se mettre en compte avec les gagnants, à moins de savoir avec certitude que ce sont des filous, et que ce qu’ils gagnent est mal gagné. Mais, pour justifier que je suis un homme de bien, et non voleur, comme il le dit, il n’y a pas de meilleure preuve que de n’avoir rien voulu lui donner, car les filous sont toujours tributaires des gens de la galerie qui les connaissent.

– Cela est vrai, dit le majordome; que Votre Grâce, seigneur gouverneur, décide ce qu’il faut faire de ces hommes.

– Ce qu’il faut en faire, répondit Sancho; vous, gagnant bon ou mauvais, ou ni l’un ni l’autre, donnez sur-le-champ à votre assaillant cent réaux, et vous aurez de plus à en débourser trente pour les pauvres de la prison. Et vous, qui n’avez ni métier ni rente, et vivez les bras croisés dans cette île, prenez vite ces cent réaux, et demain, dans la journée, sortez de cette île, exilé pour dix années, sous peine, si vous rompez votre ban, de les achever dans l’autre vie; car je vous accroche à la potence, ou du moins le bourreau par mon ordre. Et que personne ne réplique, ou gare à lui.»

L’un déboursa l’argent, l’autre l’empocha; celui-ci quitta l’île, et celui-là s’en retourna chez lui. Le gouverneur dit alors:

«Ou je pourrai peu de chose, ou je supprimerai ces maisons de jeu, car j’imagine qu’elles causent un grand dommage.

– Celle-ci du moins, dit un greffier. Votre Grâce ne pourra pas la supprimer, car elle est tenue par un grand personnage, qui, sans comparaison, perd plus d’argent chaque année qu’il n’en retire des cartes. C’est contre des tripots de moindre étage que Votre Grâce pourra montrer son pouvoir; ceux-là font le plus de mal et cachent le plus d’infamies. Dans les maisons des gentilshommes et des grands seigneurs, les filous célèbres n’osent point user de leurs tours d’adresse. Et, puisque ce vice du jeu est devenu un exercice commun, il vaut mieux qu’on joue dans les maisons des gens de qualité que dans celle de quelque artisan, où l’on empoigne un malheureux de minuit au matin, pour l’écorcher tout vif. [262]

– Oh! pour cela, greffier, reprit Sancho, je sais qu’il y a beaucoup à dire.»

En ce moment arriva un archer de maréchaussée qui tenait un jeune homme au collet.

«Seigneur gouverneur, dit-il, ce garçon venait de notre côté; mais, dès qu’il aperçut la justice, il tourna les talons et se mit à courir comme un daim, signe certain que c’est quelque délinquant. Je partis à sa poursuite, et s’il n’eût trébuché et tombé en courant, je ne l’aurais jamais rattrapé.

– Pourquoi fuyais-tu, jeune homme? demanda Sancho.

– Seigneur, répondit le garçon, c’était pour éviter de répondre aux nombreuses questions que font les gens de justice.

– Quel est ton métier?

– Tisserand.

– Et qu’est-ce que tu tisses?

– Des fers de lance, avec la permission de Votre Grâce.

– Ah! ah! vous faites le bouffon, vous plaisantez à ma barbe! c’est fort bien. Mais où alliez-vous maintenant?

– Prendre l’air, seigneur.

– Et où prend-on l’air dans cette île?

– Où il souffle.

– Bon, vous répondez à merveille; vous avez de l’esprit, jeune homme. Eh bien! imaginez-vous que je suis l’air, que je vous souffle en poupe, et que je vous pousse à la prison? Holà! qu’on le saisisse, qu’on l’emmène; je le ferai dormir là cette nuit et sans air. [263]

– Pardieu, reprit le jeune homme. Votre Grâce me fera dormir dans la prison tout comme elle me fera roi.

– Et pourquoi ne te ferais-je pas dormir dans la prison? demanda Sancho; est-ce que je n’ai pas le pouvoir de te prendre et de te lâcher autant de fois qu’il me plaira?

– Quel que soit le pouvoir qu’ait Votre Grâce, dit le jeune homme, il ne sera pas suffisant pour me faire dormir dans la prison.

– Comment non? répliqua Sancho; emmenez-le vite, et qu’il se détrompe par ses propres yeux, quelque envie qu’ait le geôlier d’user avec lui de sa libéralité intéressée. Je lui ferai payer deux mille ducats d’amende, s’il te laisse faire un pas hors de la prison.

– Tout cela est pour rire, reprit le jeune homme, et je défie tous les habitants de la terre de me faire dormir en prison.

– Dis-moi, démon, s’écria Sancho, as-tu quelque ange à ton service pour te tirer de là, et pour t’ôter les menottes que je pense te faire mettre?

– Maintenant, seigneur gouverneur, répondit le jeune homme d’un air dégagé, soyons raisonnables et venons au fait. Supposons que Votre Grâce m’envoie en prison, qu’on m’y mette des fers et des chaînes, qu’on me jette dans un cachot, que vous imposiez des peines sévères au geôlier s’il me laisse sortir et qu’il se soumette à vos ordres; avec tout cela, si je ne veux pas dormir, si je veux rester éveillé toute la nuit sans fermer l’œil, Votre Grâce pourra-t-elle, avec tout son pouvoir, me faire dormir contre mon gré?

– Non, certes, s’écria le secrétaire, et l’homme s’en est tiré à son honneur.

– De façon, reprit Sancho, que, si vous restez sans dormir, ce sera pour faire votre volonté et non pour contrevenir à la mienne?

– Oh! non, seigneur, répondit le jeune homme; je n’en ai pas même la pensée.