Lettre de Sancho Panza à don Quichotte de la Manche
«L’occupation que me donnent mes affaires est si grande, que je n’ai pas le temps de me gratter la tête, ni même de me couper les ongles; aussi les ai-je si longs que Dieu veuille bien y remédier. Je dis cela, seigneur de mon âme, pour que Votre Grâce ne s’épouvante point si, jusqu’à présent, je ne l’ai pas informée de ma situation bonne ou mauvaise dans ce gouvernement, où j’ai plus faim que quand nous errions tous deux dans les forêts et les déserts.
«Le duc, mon seigneur, m’a écrit l’autre jour en me donnant avis que certains espions étaient entrés dans cette île pour me tuer; mais, jusqu’à présent, je n’en ai pas découvert d’autres qu’un certain docteur qui est gagé dans ce pays pour tuer autant de gouverneurs qu’il en vient. Il s’appelle le docteur Pédro Récio, et il est natif de Tirtéafuéra. Voyez un peu quels noms [268], et si je ne dois pas craindre de mourir de sa main! Ce docteur-là dit lui-même, de lui-même, qu’il ne guérit pas les maladies quand on les a, mais qu’il les prévient pour qu’elles ne viennent point. Or, les médecines qu’il emploie sont la diète, et encore la diète, jusqu’à mettre les gens en tel état que les os leur percent la peau; comme si la maigreur n’était pas un plus grand mal que la fièvre. Finalement, il me tue peu à peu de faim et je meurs de dépit; car, lorsque je pensais venir à ce gouvernement pour manger chaud, boire frais, me dorloter le corps entre des draps de toile de Hollande et sur des matelas de plumes, voilà que je suis venu faire pénitence comme si j’étais ermite; et comme je ne la fais pas de bonne volonté, je pense qu’à la fin, à la fin, il faudra que le diable m’emporte.
«Jusqu’à présent, je n’ai ni touché de revenu ni reçu de cadeaux, et je ne sais ce que cela veut dire; car on m’a dit ici que les gouverneurs qui viennent dans cette île ont soin, avant d’y entrer, que les gens du pays leur donnent ou prêtent beaucoup d’argent, et, de plus, que c’est une coutume ordinaire à ceux qui vont à d’autres gouvernements aussi bien qu’à ceux qui viennent à celui-ci.
«Hier soir, en faisant la ronde, j’ai rencontré une très-jolie fille vêtue en homme, et son frère en habit de femme. Mon maître d’hôtel s’est amouraché de la fille, et l’a choisie, dans son imagination, pour sa femme, à ce qu’il dit. Moi, j’ai choisi le jeune homme pour mon gendre. Aujourd’hui nous causerons de nos idées avec le père des deux jeunes gens, qui est un certain Diégo de la Llana, hidalgo et vieux chrétien autant qu’on peut l’être.
«Je visite les marchés, comme Votre Grâce me le conseille. Hier, je trouvai une marchande qui vendait des noisettes fraîches, et je reconnus qu’elle avait mêlé dans un boisseau de noisettes nouvelles un autre boisseau de noisettes vieilles, vides et pourries. Je les ai toutes confisquées au profit des enfants de la doctrine chrétienne, qui sauront bien les distinguer, et je l’ai condamnée à ne plus paraître au marché de quinze jours. On a trouvé que je m’étais vaillamment conduit. Ce que je puis dire à Votre Grâce, c’est que le bruit court en ce pays qu’il n’y a pas de plus mauvaises engeances que les marchandes des halles, parce qu’elles sont toutes dévergondées, sans honte et sans âme, et je le crois bien, par celles que j’ai vues dans d’autres pays.
«Que madame la duchesse ait écrit à ma femme Thérèse Panza, et lui ait envoyé le présent que dit Votre Grâce, j’en suis très-satisfait, et je tâcherai de m’en montrer reconnaissant en temps et lieu. Que Votre Grâce lui baise les mains de ma part, en disant que je dis qu’elle n’a pas jeté son bienfait dans un sac percé, comme elle le verra à l’œuvre. Je ne voudrais pas que Votre Grâce eût des démêlés et des fâcheries avec mes seigneurs le duc et la duchesse; car, si Votre Grâce se brouille avec eux, il est clair que le mal retombera sur moi; d’ailleurs il ne serait pas bien, puisque Votre Grâce me donne à moi le conseil d’être reconnaissant, que Votre Grâce ne le fût pas envers des gens de qui vous avez reçu tant de faveurs, et qui vous ont si bien traité dans leur château.
«Quant aux égratignures de chat, je n’y entends rien, mais j’imagine que ce doit être quelqu’un des méchants tours qu’ont coutume de jouer à Votre Grâce de méchants enchanteurs; je le saurai quand nous nous reverrons. Je voudrais envoyer quelque chose à Votre Grâce; mais je ne sais que lui envoyer, si ce n’est des canules de seringues ajustées à des vessies, qu’on fait dans cette île à la perfection. Mais si l’office me demeure, je chercherai à vous envoyer quelque chose, des pans ou de la manche. [269] Dans le cas où ma femme Thérèse Panza viendrait à m’écrire, payez le port, je vous prie, et envoyez-moi la lettre, car j’ai un très-grand désir d’apprendre un peu l’état de ma maison, de ma femme et de mes enfants. Sur cela, que Dieu délivre Votre Grâce des enchanteurs malintentionnés, et qu’il me tire en paix et en santé de ce gouvernement, chose dont je doute, car je pense le laisser avec la vie, à la façon dont me traite le docteur Pédro Récio.
«Serviteur de Votre Grâce.
«SANCHO PANZA, gouverneur.»
Le secrétaire ferma la lettre, et dépêcha aussitôt le courrier; puis les mystificateurs de Sancho arrêtèrent entre eux la manière de le dépêcher du gouvernement. Sancho passa cette après-dînée à faire quelques ordonnances touchant la bonne administration de ce qu’il imaginait être une île. Il ordonna qu’il n’y eût plus de revendeurs de comestibles dans la république, et qu’on pût y amener du vin de tous les endroits, sous la charge de déclarer le lieu d’où il venait, pour en fixer le prix suivant sa réputation et sa bonté; ajoutant que celui qui le mélangerait d’eau, ou en changerait le nom, perdrait la vie pour ce crime. Il abaissa le prix de toutes espèces de chaussures, principalement celui des souliers, car il lui sembla qu’il s’élevait démesurément. [270] Il mit un tarif aux salaires des domestiques, qui cheminaient à bride abattue dans la route de l’intérêt. Il établit des peines rigoureuses contre ceux qui chanteraient des chansons obscènes, de jour ou de nuit. Il ordonna qu’aucun aveugle ne chantât désormais de miracles en complainte, à moins d’être porteur de témoignages authentiques prouvant que ce miracle était vrai, parce qu’il lui semblait que la plupart de ceux que chantent les aveugles sont faux, au détriment des véritables. Il créa un alguazil des pauvres, non pour les poursuivre, mais pour examiner s’ils le sont, car, à l’ombre d’amputations feintes ou de plaies postiches, se cachent des bras voleurs et des estomacs ivrognes. Enfin, il ordonna de si bonnes choses que ses lois sont encore en vigueur dans ce pays, où on les appelle: Les Constitutions du grand gouverneur Sancho Panza.
Chapitre LII
Où l’on raconte l’aventure de la seconde duègne Doloride ou Affligée, appelée de son nom doña Rodriguez
Cid Hamet raconte que don Quichotte, une fois guéri de ses égratignures, trouva que la vie qu’il menait dans ce château était tout à fait contraire à l’ordre de chevalerie où il avait fait profession; il résolut de demander congé au duc et à la duchesse, pour s’en aller à Saragosse, dont les fêtes approchaient, et où il pensait bien conquérir l’armure en quoi consiste le prix qu’on y dispute. Un jour qu’étant à table avec ses nobles hôtes, il commençait à mettre en œuvre son dessein, et à leur demander la permission de partir, tout à coup on vit entrer, par la porte de la grande salle, deux femmes, comme on le reconnut ensuite, couvertes de noir de la tête aux pieds. L’une d’elles, s’approchant de don Quichotte, se jeta à ses genoux, étendue tout de son long, et, la bouche collée aux pieds du chevalier, elle poussait des gémissements si tristes, si profonds, si douloureux, qu’elle porta le trouble dans l’esprit de tous ceux qui la voyaient et l’entendaient. Bien que le duc et la duchesse pensassent que c’était quelque tour que leurs gens voulaient jouer à don Quichotte, toutefois, en voyant avec quel naturel et quelle violence cette femme soupirait, gémissait et pleurait, ils furent eux-mêmes en suspens, jusqu’à ce que don Quichotte, attendri, la releva de terre, et lui fit ôter le voile qui couvrait sa figure inondée de larmes. Elle obéit, et montra ce que jamais on n’eût imaginé, car elle découvrit le visage de doña Rodriguez, la duègne de la maison; l’autre femme en deuil était sa fille, celle qu’avait séduite le fils du riche laboureur. Ce fut une surprise générale pour tous ceux qui connaissaient la duègne, et ses maîtres s’étonnèrent plus que personne; car, bien qu’ils la tinssent pour une cervelle de bonne pâte, ils ne la croyaient pas niaise à ce point qu’elle fît des folies.