On l’essuya, on lui apporta du vin, on détacha les pavois; il s’assit sur son lit, et s’évanouit aussitôt de la peur des alarmes et des souffrances qu’il avait endurées.
Déjà les mystificateurs commençaient à regretter d’avoir poussé le jeu si loin; mais Sancho, en revenant à lui, calma la peine que leur avait donnée sa pâmoison. Il demanda l’heure qu’il était; on lui répondit que le jour commençait à poindre. Il se tut; et, sans dire un mot de plus, il commença à s’habiller, toujours gardant le silence.
Les assistants le regardaient faire, attendant où aboutirait cet empressement qu’il mettait à s’habiller. Il acheva enfin de se vêtir; et peu à peu (car il était trop moulu pour aller beaucoup à beaucoup) il gagna l’écurie, où le suivirent tous ceux qui se trouvaient là. Il s’approcha du grison, le prit dans ses bras, lui donna un baiser de paix sur le front, et lui dit, les yeux mouillés de larmes:
«Venez ici, mon compagnon, mon ami, vous qui m’aidez à supporter mes travaux et mes misères. Quand je vivais avec vous en bonne intelligence, quand je n’avais d’autres soucis que ceux de raccommoder vos harnais et de donner de la subsistance à votre gentil petit corps, heureux étaient mes heures, mes jours et mes années. Mais, depuis que je vous ai laissé, depuis que je me suis élevé sur les tours de l’ambition et de l’orgueil, il m’est entré dans l’âme mille misères, mille souffrances, et quatre mille inquiétudes.»
Tout en lui tenant ces propos, Sancho bâtait et bridait son âne, sans que personne lui dît un seul mot. Le grison bâté, il monta à grand’peine sur son dos, et, adressant alors la parole au majordome, au secrétaire, au maître d’hôtel, à Pédro Récio le docteur, et à une foule d’autres qui se trouvaient présents, il leur dit:
«Faites place, mes seigneurs, et laissez-moi retourner à mon ancienne liberté; laissez-moi reprendre la vie passée, pour me ressusciter de cette mort présente. Je ne suis pas né pour être gouverneur, ni pour défendre des îles ou des villes contre les ennemis qui veulent les attaquer. Je m’entends mieux à manier la pioche, à mener la charrue, à tailler la vigne, qu’à donner des lois ou à défendre des provinces et des royaumes. La place de saint Pierre est à Rome; je veux dire que chacun est à sa place quand il fait le métier pour lequel il est né. Une faucille me va mieux à la main qu’un sceptre de gouverneur. J’aime mieux me rassasier de soupe à l’oignon que d’être soumis à la vilenie d’un impertinent médecin qui me fait mourir de faim; j’aime mieux me coucher à l’ombre d’un chêne dans l’été, et me couvrir d’une houppelande à poils dans l’hiver, en gardant ma liberté, que de me coucher avec les embarras du gouvernement entre des draps de toile de Hollande, et de m’habiller de martres zibelines. Je souhaite le bonsoir à Vos Grâces, et vous prie de dire au duc, mon seigneur, que nu je suis né, nu je me trouve; je ne perds ni ne gagne; je veux dire que sans une obole je suis entré dans ce gouvernement, et que j’en sors sans une obole, bien au rebours de ce que font d’habitude les gouverneurs d’autres îles. Écartez-vous, et laissez-moi passer; je vais aller me graisser les côtes, car je crois que je les ai rompues, grâce aux ennemis qui se sont promenés cette nuit sur mon estomac.
– N’en faites rien, seigneur gouverneur, s’écria le docteur Récio. Je donnerai à Votre Grâce un breuvage contre les chutes et les meurtrissures, qui vous rendra sur-le-champ votre santé et votre vigueur passées. Quant à vos repas, je promets à Votre Grâce de m’amender, et de vous laisser manger abondamment de tout ce qui vous fera plaisir.
– Tu piaules trop tard [272], répondit Sancho; je resterai comme je me ferai Turc. Nenni, ce ne sont pas des tours à recommencer deux fois. Ah! pardieu, j’ai envie de garder ce gouvernement ou d’en accepter un autre, me l’offrît-on entre deux plats, comme de voler au ciel sans ailes. Je suis de la famille des Panza, qui sont tous entêtés en diable; et quand une fois ils disent non, non ce doit être en dépit du monde entier [273]. Je laisse dans cette écurie les ailes de la fourmi qui m’ont enlevé en l’air pour me faire manger aux oiseaux [274]. Redescendons par terre, pour y marcher à pied posé; et si nous ne chaussons des souliers de maroquin piqué, nous ne manquerons pas de sandales de corde [275]. Chaque brebis avec sa pareille, et que personne n’étende la jambe plus que le drap du lit n’est long, et qu’on me laisse passer, car il se fait tard.»
Le majordome reprit alors:
«Seigneur gouverneur, nous laisserions bien volontiers partir Votre Grâce, quoiqu’il nous soit très-pénible de vous perdre, car votre esprit et votre conduite toute chrétienne nous obligent à vous regretter; mais personne n’ignore que tout gouverneur est tenu, avant de quitter l’endroit où il a gouverné, à faire d’abord résidence. [276] Que Votre Grâce rende compte des dix jours passés depuis qu’elle a le gouvernement, et qu’elle s’en aille ensuite avec la paix de Dieu.
– Personne ne peut me demander ce compte, répondit Sancho, à moins que le duc, mon seigneur, ne l’ordonne. Je vais lui faire visite, et lui rendrai mes comptes, rubis sur l’ongle. D’ailleurs, puisque je sors de ce gouvernement tout nu, il n’est pas besoin d’autre preuve pour justifier que j’ai gouverné comme un ange.
– Pardieu, le grand Sancho a raison, s’écria le docteur Récio, et je suis d’avis que nous le laissions aller, car le duc sera enchanté de le revoir.»
Tous les autres tombèrent d’accord, et le laissèrent partir, après avoir offert de lui tenir compagnie, et de le pourvoir de tout ce qu’il pourrait désirer pour les aises de sa personne et la commodité de son voyage. Sancho répondit qu’il ne voulait qu’un peu d’orge pour le grison, et un demi-fromage avec un demi-pain pour lui; que, le chemin étant si court, il ne lui fallait ni plus amples ni meilleures provisions. Tous l’embrassèrent, et lui les embrassa tous en pleurant, et les laissa aussi émerveillés de ses propos que de sa résolution si énergique et si discrète.
Chapitre LIV
Qui traite de choses relatives à cette histoire, et non à nulle autre
Le duc et la duchesse résolurent de donner suite au défi qu’avait porté don Quichotte à leur vassal pour le motif précédemment rapporté; et comme le jeune homme était en Flandre, où il s’était enfui plutôt que d’avoir doña Rodriguez pour belle-mère, ils imaginèrent de mettre à sa place un laquais gascon, appelé Tosilos, en l’instruisant bien à l’avance de tout ce qu’il aurait à faire. Au bout de deux jours, le duc dit à don Quichotte que, dans quatre jours, son adversaire viendrait se présenter en champ clos, armé de toutes pièces, et soutenir que la demoiselle mentait par la moitié de sa barbe entière, si elle persistait à prétendre qu’il lui eût donné parole de mariage. Don Quichotte reçut ces nouvelles avec un plaisir infini, et, se promettant de faire merveilles en cette affaire, il regarda comme un grand bonheur qu’il s’offrît une telle occasion de montrer aux seigneurs ses hôtes jusqu’où s’étendait la valeur de son bras formidable. Aussi attendait-il, plein de joie et de ravissement, la fin des quatre jours, qui semblaient, au gré de son désir, durer quatre cents siècles. Mais laissons-les passer, comme nous avons laissé passer bien d’autres choses, et revenons tenir compagnie à Sancho, qui, moitié joyeux, moitié triste, cheminait sur son âne, venant chercher son maître, dont il aimait mieux retrouver la compagnie que d’être gouverneur de toutes les îles du monde.